Scène XII.
THOMAS, SÉRIGNY.
SÉRIGNY.
D’abord… ces papiers… tu les as brûlés ?
THOMAS.
Oui… gaillard.
SÉRIGNY.
Quand aux vingt-cinq louis…
THOMAS, tendant la main.
Ah ! à propos.
SÉRIGNY.
Tu les trouveras dans la poche de l’habit.
THOMAS, désappointé.
Ah ! (À part.) Je suis refait !
SÉRIGNY.
Maintenant, parlons de ton maître… Il t’a choisi… et d’ailleurs, après le service que tu m’as rendu, je dois croire à ta fidélité, à ta discrétion.
THOMAS.
Eh ben, voyons, faisons ce mariage-là, hein ?
SÉRIGNY.
Jamais !
THOMAS.
Plaît-il ?
SÉRIGNY.
Jamais, te dis-je !
THOMAS, à part.
Il parle comme ça, parce qu’il ne sait pas… (Haut, avec importance.) Je désirerais que ce mariage se fît promptement.
SÉRIGNY.
Vraiment ?
THOMAS, sur le même ton.
Oui, je m’intéresse à ces petits… (À part.) Voilà une affaire entendue.
SÉRIGNY.
Je suis tout à fait désolé de refuser monsieur Frontin, mais… je le refuse.
THOMAS.
Vous y viendrez, allez… vous y viendrez.
SÉRIGNY.
Est-ce possible ?… Ton maître est joueur, et joueur malheureux sans doute ; mais cela n’est rien.
THOMAS.
Rien ? (À part.) Parbleu ! v’là qui tourne, v’là qui tourne, molasse !
SÉRIGNY.
Une nuit ; c’était le vingt-cinq février… Cette date est là… Après plusieurs pertes importantes, irrité par le démon du jeu… un vertige… car je cherche à l’excuser… le malheureux a été surpris… On l’a vu ramenant à lui la fortune par des moyens…
THOMAS.
Grand Dieu !
SÉRIGNY.
Naturellement l’affaire a fait scandale ; on en a parlé, et aujourd’hui… Oh ! je donnerais tout au monde pour pouvoir douter ; mais le fait est certain… je le tiens d’un de mes amis, témoin de la scène… Puis-je maintenant lui donner ma sœur ?
THOMAS.
Allons donc ! ça ne se peut pas, ça ne se peut pas… (Regardant en l’air.) Ohé ! tirez-vous de là, vous autres ?
SÉRIGNY.
Va donc le trouver, et dis-lui, avec ménagement toutefois, que je connais cette malheureuse affaire, qu’il m’était impossible de lui dire en face…
THOMAS.
Merci !… Savez-vous ce qu’il me répondra ?… Des coups de canne… Non, voyez-vous, moi, j’aime la tranquillité et je vais m’absenter.
SÉRIGNY.
Tu es donc libre ?
THOMAS.
Oui… (Se fouillant.) J’ai désiré un laissez-passer. (Épelant le papier.) « Cette nuit, un joueur, qui passait pour M. Arthur de Bethmont… »
SÉRIGNY.
Arthur de Bethmont ! (Lui arrachant le papier qu’il retourne. Lisant.) « Laissez passer le nommé Frontin… » Que signifie ?… (Retournant le papier.) Que vois-je sur le verso… « Un joueur, qui passait pour M. le comte Arthur de Bethmont, a triché au brelan des Petites-Écuries… On a reconnu plus tard que cet homme n’était autre que le nommé Frontin, valet du comte, qui avait pris son nom et ses habits… » (À lui-même.) Comment ! ce joueur… ce malheureux… c’était un valet !… Ah ! Dieu soit loué ! (Haut, avec joie.) Frontin ! quel bonheur que tu sois un fripon !
THOMAS.
Hein ? Qu’est-ce qu’il dit donc ?
SÉRIGNY, de même.
Maraud ! ton maître est un honnête homme qui épousera ma sœur !
(Il sort à gauche.)
THOMAS, brusquement et effrayé.
Bon ! le v’là retourné !
· · ·