‹ Le Roi des FrontinsChapitre 6 sur 32 · Scène VI.

Scène VI.

ARTHUR, puis THOMAS, puis MARINETTE.

ARTHUR, seul.

L’effronté coquin !… oser me proposer… Après tout, cette démarche est d’un bon augure… Fayensal n’est pas homme à transiger, s’il n’était sûr d’avance…

THOMAS, rentrant par la droite, la longue-vue à l’œil,
et cherchant.

Où diable mettent-ils le garde-manger ?

ARTHUR.

Que fais-tu donc là ?

THOMAS, s’avançant timidement.

Pardon, monsieur ; nous n’avons pas encore causé de nos petites conditions… Je suis nourri ?

ARTHUR.

Mais oui.

THOMAS.

Pardon, monsieur ; vous m’avez dit tout à l’heure : Frontin, va déjeuner…

ARTHUR.

Eh bien ! tu as fini… Pouah ! tu sens le vin !

THOMAS.

Moi ? je n’ai encore trouvé qu’un macaron.

ARTHUR.

Mais tu es gris !

THOMAS, regardant son habit.

Je suis gris ?… (À part.) Je me serai frotté quelque part… (Haut.) Pardon, monsieur…

ARTHUR.

Eh ! tu me fatigues ! tu m’impatientes !… Va te promener !…

THOMAS.

La, la, la !… ne vous fâchez pas !… Je suis nourri, n’est-ce pas ?… Du moment que je suis nourri, ça me suffit… (À part.) Il ne s’agit que de trouver le garde-manger.

MARINETTE, arrivant par le fond.

Ah ! je vous rencontre…

ARTHUR.

Arrive donc !… je t’attendais avec une impatience… Et Camille, quelles nouvelles ?

MARINETTE.

Mauvaises, monsieur le comte… Depuis trois jours, je suis cloîtrée, gardée à vue, impossible de sortir ! Ma maîtresse est dans les larmes… on ne veut plus que vous nous épousiez !

ARTHUR.

Comment ! est-ce que la tante s’opposerait !…

MARINETTE.

Elle et tout le monde.

THOMAS.

Ah ! il y a du grabuge ?

ARTHUR.

Sans doute… mais que faire ?… Allons, Frontin, te voilà dans ton élément !… De l’intrigue, mon garçon, de l’intrigue !

THOMAS.

Volontiers, volontiers !

MARINETTE.

Un nouveau valet !

(Faisant le tour de Thomas pour le regarder.)

THOMAS, à part.

Qu’est-ce qu’elle a donc à valser autour de moi, la petite ?

MARINETTE, lui prenant le menton.

Vous avez fait venir ça par le coche… M’est avis que le gibier ne paiera pas les frais du voyage.

(Elle se retrouve au milieu.)

THOMAS, à Arthur.

Vous avez fait venir du gibier par le coche ?

MARINETTE, éclatant.

Ah ! ah ! ah ! la plaisante acquisition !… Au reste, je lui apporte de la besogne… (À Thomas distrait.) Voilà la chose : ma maîtresse a un frère, un frère aîné.

ARTHUR.

Écoute donc, Frontin, cela te regarde.

THOMAS.

On y est, on y est !

MARINETTE.

C’est du consentement de ce frère que dépend le mariage de ton maître avec M de Sérigny.

THOMAS, à part.

Il dit que ça me regarde, ça regarde le frère.

MARINETTE.

Eh bien ! M. de Sérigny, que nous avions vu jusque alors favorable à cette union, lui est maintenant tout à fait hostile.

ARTHUR.

Mais pourquoi ?

MARINETTE.

Impossible de le faire expliquer ; il est venu nous déclarer, il y a trois jours, que vous étiez le dernier homme auquel il voulût marier sa sœur.

ARTHUR.

Mais c’est impossible !… il ne me connaît pas ; nous ne nous sommes jamais rencontrés… Comprends-tu cela, Frontin ?

THOMAS.

C’est un véritable écheveau… Et puis, la petite parle trop vite.

MARINETTE.

Comment ! vous ne trouvez pas de motif…

ARTHUR.

Mais puisque je ne l’ai jamais vu !

THOMAS, criant.

Puisqu’il ne l’a jamais vu, qu’on vous dit !… (À part.) Elle est sourde, la petite !

MARINETTE.

Alors je ne sais plus que penser !

THOMAS.

Parbleu ! c’est bien malin !… moi non plus… (À part.) Elle est bête, la petite ! (Haut) Si nous parlions d’autre chose !

ARTHUR, à lui-même.

Cette prévention subite… cette haine sans me connaître… il y a là-dessous un mystère…

THOMAS, à Marinette.

Ya du chiendent !… y a du chiendent !

ARTHUR.

Mais je l’éclaircirai… Et d’abord, je verrai M. de Sérigny… c’est décidé… Frontin, je vais sortir.

MARINETTE.

Soyez prudent !

ARTHUR.

Sois tranquille. (À Thomas, lui montrant son habit.) Cet habit me déplaît ; tu m’en trouveras un autre.

THOMAS.

Oui, monsieur… La clé ?…

ARTHUR.

Hein ?

THOMAS.

De votre garderobe… pour l’habit…

ARTHUR.

Tu n’as pas saisi… Je n’ai pas d’autre habit… on m’a volé… Charge-toi d’y pourvoir.

THOMAS.

Bien, bien… le premier tailleur venu… La clé ?…

ARTHUR.

Mais quelle clé ?

THOMAS.

De votre coffre-fort… parce qu’avec de l’argent…

ARTHUR, gaîment.

De l’argent ? Est-ce que j’en ai !

THOMAS.

Comment ?

MARINETTE, riant.

Puisqu’il n’en a pas !

THOMAS.

J’entends bien, mais… (Se rappelant, à part.) Ah ! bon le tic ! je suis prévenu.

ARTHUR.

Au fait, tu m’y fais songer… l’argent est le nerf de la guerre… Tu mettras vingt-cinq louis dans mes poches… De l’or, tu entends ? de l’or…

THOMAS.

De l’or !…

ARTHUR.

Oui, tu en feras.

THOMAS, à part.

Faire de l’or ! il me prend pour un apothicaire !

ARTHUR, regardant sa montre.

Je te donne une heure… Pour toi, c’est une bagatelle.

THOMAS, à part.

Bagatelle !… lui aussi… bagatelle !

ARTHUR, à Marinette.

Dis à ta maîtresse de ne pas perdre courage ; qu’elle se repose sur moi et sur Frontin… (À Frontin.) Je vais à ma toilette… Mon habit dans un quart d’heure… je compte sur toi. Adieu, Marinette.

(Il sort à droite.)

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