2.5
Pendant ce temps, la princesse Jeanne-Élisabeth est tout entière à ses entreprises de haute politique. Elle s’est liée avec la famille Troubetzkoï et avec le bâtard Betzky lui-même, dont la personnalité remuante commence à percer. Elle a un salon où se rencontrent tous les adversaires du « système » politique actuels, tous les ennemis de Bestoujef : Lestocq, La Chétardie, Mardefeldt, Brümmer. Elle cabale, intrigue, complote. Elle va de l’avant avec toute sa fougue de femme nerveuse et toute son insouciance de cervelle en l’air. Elle croit tenir le succès et aussi l’abbaye de Quedlinbourg. Elle se voit déjà complimentée par Frédéric et assumant, en fait, le rôle de son ambassadeur auprès de la grande cour du Nord, devenue sa meilleure et plus précieuse alliée. Elle ne voit pas l’abîme à ses pieds.
Le 1er juin 1744, Élisabeth a repris le chemin du couvent de la Troïtza. En grand apparat cette fois et avec toute l’ostentation d’un pèlerinage solennel, traînant une moitié de sa cour derrière elle et faisant la route à pied. Elle a formé le vœu, en montant sur le trône, de renouveler cette cérémonie chaque fois qu’elle viendrait à Moscou, en mémoire de l’asile que Pierre Ier, mis en danger par la révolte des Strélitz, avait trouvé dans l’antique monastère. La princesse Sophie, encore trop faible, n’a pu accompagner l’impératrice, et sa mère est restée auprès d’elle. Mais voici qu’au bout de trois jours un courrier arrive, porteur d’une lettre d’Élisabeth : ordre est donné aux deux princesses de rejoindre le cortège impérial, pour assister à son entrée solennelle dans les murs de la Troïtza. À peine sont-elles installées dans une cellule, où le grand-duc vient leur tenir compagnie, que l’impératrice elle-même paraît, suivie de Lestocq. Elle semble en proie à une grande agitation. Elle ordonne à la princesse Jeanne-Élisabeth de la suivre dans une pièce voisine. Lestocq s’y rend aussi. L’entrevue est longue. Figchen ne s’en émeut pas, occupée à écouter le bavardage extravagant, à l’ordinaire, de son cousin. Peu à peu, la jeunesse et la vivacité de son esprit prenant le dessus sur le malaise que lui inspire habituellement la présence du grand-duc, elle se prête à ses enfantillages. Et de rire et de badiner gaiement tous les deux. Soudain Lestocq revient : « Cette joie va bientôt avoir une fin », dit-il brusquement ; puis s’adressant à la princesse Sophie : « Il ne vous reste plus qu’à faire vos paquets. » Figchen demeure muette d’étonnement, et le grand-duc demandant ce que cela veut dire, Lestocq se contente d’ajouter : « Vous le verrez bientôt. »
« Je vis clairement, écrit Catherine dans ses Mémoires, qu’il (le grand-duc) m’aurait quittée sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m’était à peu près indifférent, mais la couronne de Russie ne me l’était pas. » Pouvait-elle vraiment songer déjà à la couronne, cette petite fille de quinze ans ? Pourquoi pas ? En écrivant ses Mémoires à quarante années de distance, à supposer qu’elle les ait écrits en effet tels qu’ils nous sont parvenus, Catherine a pu et même dû forcer plus d’une fois la note de ses impressions enfantines. « Le cœur, dit-elle encore en évoquant les souvenirs de cette même époque, ne me prédisait rien de bon ; l’ambition seule me soutenait. J’avais au fond du cœur je ne sais quoi qui ne m’a jamais laissée douter un seul instant que je parviendrais à devenir impératrice de Russie de mon chef. » Ici, l’exagération est évidente et la notation a posteriori saute aux yeux. Mais le trône partagé un jour avec Pierre pouvait bien sourire à cette imagination d’enfant précoce ; des espérances plus lointaines ont de tout temps figuré dans les apports matrimoniaux, et des fiancés de quinze ans s’entendent fort bien aujourd’hui encore à les escompter.
Derrière Lestocq survient enfin l’impératrice, très rouge, suivie de la princesse Jeanne-Élisabeth, très émue et les yeux gonflés de larmes. À la vue de la souveraine, les deux jeunes gens, qui se tenaient assis sur le rebord d’une fenêtre, les jambes pendantes, et qui, saisis par le discours de Lestocq, avaient gardé cette position, sautent précipitamment à terre. On voit le tableau. Il semble désarmer la colère de l’impératrice. Elle sourit, va à eux, les embrasse, et sort sans prononcer un mot. Alors le mystère s’éclaircit. Depuis plus d’un mois, la princesse de Zerbst marchait sans s’en douter sur une mine creusée sous ses pieds par l’ennemi, dont elle espérait avoir si facilement raison. Et la mine venait de sauter.
Le marquis de La Chétardie était revenu en Russie avec la réputation du plus brillant diplomate de l’époque, consacrée par le rôle qu’il avait précédemment joué dans ce même pays 2. Il avait trente-six ans. Grand, bien fait, cavalier de haute mine et d’élégante tournure, il semblait destiné à occuper encore une grande place dans cette cour, où la faveur décidait de tout, menait à tout, où il fallait surtout plaire et où, disait-on, il avait plu déjà. Il avait son plan, un plan très ingénieux, trop ingénieux peut-être, qu’il avait réussi, non sans peine, à faire adopter à la cour de Versailles et qui consistait à faire de la chute de Bestoujef, c’est-à-dire de l’abandon de la politique autrichienne défendue par ce ministre, le prix d’une complaisance depuis longtemps mise en question entre les deux cours, désirée vivement par Élisabeth, obstinément refusée par la France. Il s’agissait du titre de Majesté Impériale tacitement reconnu aux tsars de Russie depuis Pierre le Grand, mais non inscrit encore au protocole et absent par conséquent des pièces officielles émanant de la chancellerie du Roi Très Chrétien. La Chétardie s’était fait donner des lettres de créance avec le titre convoité. Il les garda en poche, pour ne les remettre qu’au successeur de Bestoujef, après le renvoi de celui-ci. Élisabeth le sut, et bientôt personne ne l’ignora à la cour. Jusque-là, se reposant sur son ascendant personnel, le diplomate français prétendait traiter directement avec l’impératrice en passant par-dessus son chancelier. C’était trop présumer de ses forces ; c’était aussi s’abuser étrangement sur le caractère d’Élisabeth. Le portrait de la fille de Pierre Ier a été souvent esquissé, et on a réussi à nous donner une idée probablement exacte de la manière d’être et de régner de cette singulière souveraine, agitée et indolente à la fois, ardente au plaisir et pourtant curieuse des affaires, employant des heures à sa toilette, faisant attendre des semaines ou même des mois une signature ou un ordre et autoritaire malgré cela ; voluptueuse, dévote, incrédule et superstitieuse ; passant à tout instant des excès d’une débauche qui ruine sa santé à des excès d’exaltation religieuse qui égarent sa raison : une névrosée, dirions-nous aujourd’hui. Le baron de Breteuil raconte, dans une de ses dépêches, qu’ayant à signer, en 1760, le renouvellement du traité conclu en 1746 avec la cour de Vienne, elle avait déjà écrit : « Éli… », quand une guêpe vint se poser sur sa plume. Elle s’arrêta et resta six mois avant de se décider à achever sa signature. Au physique, la princesse de Zerbst nous a laissé d’elle un pastel fort agréable.
« L’impératrice Élisabeth est fort grande ; elle a été extrêmement bien faite. Elle engraissait de mon temps, et il me semblait toujours que ce que dit Saint-Évremond dans le portrait de la fameuse duchesse de Mazarin, Hortense Mancini, était fait pour l’impératrice. Il dit : “De ce qu’elle a la taille déliée une autre l’aurait belle.” Cela était alors au pied de la lettre. Jamais tête ne fut plus parfaite ; il est vrai que le nez l’est moins que les autres traits, mais il est là à sa place. La bouche est unique : il n’y en a jamais eu de telle ; ce sont les grâces, ce sont les ris, ce sont les jeux. Elle ne saurait grimacer ; elle n’a jamais fait de plis que de gracieux ; on en adorerait une injure, si elle en pouvait proférer. Deux rangées de perles se montrent au travers du vermeil de deux lèvres qu’il faut avoir vues pour s’en former une idée. Les yeux sont attendrissants ; oui, voilà l’effet qu’ils font sur moi. On les prendrait pour noirs, ils sont pourtant bleus. Ils inspirent toute la douceur dont ils sont animés… Jamais front ne fut plus agréable. Ses cheveux sont plantés si exactement que d’un coup de peigne ils sont et paraissent rangés avec art. L’impératrice a les sourcils noirs et la chevelure naturellement cendrée. Toute sa figure est noble, sa démarche est belle ; elle se présente avec grâce ; elle parle bien, d’une voix agréable ; son geste est juste. Enfin, jamais figure ne ressembla à la sienne. Jamais si belles couleurs, ni gorge, ni mains, n’ont été vues. Comptez là-dessus, je suis un peu connaisseuse et je parle ici sans prévention. »
Au moral, la plume du chevalier d’Éon oppose à ce gracieux ensemble une terrible contrepartie :
« Sous un air de bonhomie apparente, elle (Élisabeth) a l’intelligence déliée, incisive. Si l’on ne s’est boutonné d’avance et cuirassé contre son regard, il se glisse sous votre habit, l’écarte, s’insinue, vous déshabille, vous entrouvre la poitrine, et, quand vous vous en apercevez, il est trop tard : vous êtes à nu, la femme a lu dans vos entrailles et fouillé dans votre âme… Sa candeur et sa bonté ne sont qu’un masque. Dans votre France, par exemple, et dans toute l’Europe, elle a la réputation et le surnom de clémente. À son avènement au trône, en effet, elle jura sur l’image révérée de saint Nicolas que personne ne serait mis à mort sous son règne. Elle a tenu parole à la lettre, et aucune tête n’a encore été coupée, c’est vrai ; mais deux mille langues, deux mille paires d’oreilles l’ont été… Vous connaissez sans doute l’histoire de la pauvre et intéressante Eudoxie Lapoukhine ? Elle eut quelques torts peut-être envers Sa Majesté, mais le plus grave, à coup sûr, fut d’avoir été sa rivale et plus belle qu’elle. Élisabeth lui a fait percer la langue d’un fer rouge et administrer vingt coups de knout de la main du bourreau, et la malheureuse était enceinte et près d’accoucher… Vous trouverez dans sa vie privée les mêmes contradictions. Tantôt impie, tantôt fervente, incrédule jusqu’à l’athéisme, bigote jusqu’à la superstition, elle passe des heures entières à genoux devant une image de la Vierge, parlant avec elle, l’interrogeant avec ardeur et lui demandant en grâce dans quelle compagnie des gardes elle doit prendre l’amant du jour… J’oubliais une chose… Sa Majesté a un goût marqué pour les liqueurs fortes. Il lui arrive parfois d’en être incommodée au point de tomber en syncope… Il faut alors couper sa robe et ses corsets. Elle bat ses serviteurs et ses femmes… »
On peut juger des difficultés que devait rencontrer La Chétardie auprès d’une princesse d’humeur aussi bizarre, et sur quel terrain glissant la princesse de Zerbst s’aventurait en sa compagnie. Car elle était devenue son associée et avait fini par mettre en lui tout son espoir ; Mardefeldt se trouvait hors de combat, Brümmer s’était peu à peu retiré de la partie et Lestocq louvoyait, mis en défiance par son instinct très sûr. De Versailles, on exhortait toujours le marquis à la prudence. On finissait par lui ordonner péremptoirement de ne pas faire de la reconnaissance du titre impérial l’objet d’un marchandage trop incertain. La chose, après tout, n’avait pas si grande importance. « Le roi, écrivait-on, est empereur en France. » Mieux valait faire à la tsarine « une espèce de galanterie », en lui montrant la lettre du roi. On l’engagerait peut-être ainsi à forcer la main à son ministre pour la conclusion de l’alliance tant souhaitée. La Chétardie se déclarait prêt à obéir, mais à cela même il trouvait une difficulté : il fallait « joindre et fixer » la tsarine au moins pendant un quart d’heure. Or il n’y arrivait pas.
En attendant, Bestoujef préparait ses pièces. Avec l’aide d’un employé de la chancellerie, Goldbach, encore un Allemand, peut-être un Juif, spécialiste dans l’art des déchiffrements, si cultivés à cette époque, il interceptait et tirait au clair toute la correspondance de l’envoyé français, et, brusquement, il la plaçait sous les yeux de l’impératrice, mettant en évidence les passages qui la concernaient personnellement, ceux où La Chétardie déplorait la paresse, la légèreté de la souveraine, son goût effréné pour le plaisir et jusqu’à sa coquetterie qui l’engageait à changer de toilette quatre ou cinq fois par jour. On imagine la colère d’Élisabeth. On en sait les suites. S’étant obstiné à ne pas faire usage de ses lettres de créance, La Chétardie se trouvait sans caractère officiel. Une simple note de la chancellerie lui intima l’ordre de quitter Moscou et la Russie dans les vingt-quatre heures. La vindicte de la tsarine alla jusqu’à réclamer un portrait qu’elle lui avait donné sur le couvercle d’une tabatière garnie de diamants. On lui laissa la tabatière.
Mais il n’était pas seul compromis. Ses dépêches avaient révélé à l’impératrice la part prise par la princesse de Zerbst à l’intrigue avortée. Elles la montraient jouant à sa cour et dans son intimité le rôle d’espion au service de la Prusse et de la France, donnant des avis à La Chétardie et à Mardefeldt, correspondant secrètement avec Frédéric. Voilà ce que signifiait la scène énigmatique du couvent de la Troïtza.
La princesse de Zerbst en fut quitte pour la peur qu’elle eut, pour les vérités qu’elle dut entendre de la bouche d’Élisabeth et pour la perte irrémédiable non seulement du crédit qu’elle avait rêvé follement d’acquérir dans cette cour, dont elle apprenait seulement maintenant à connaître les ressorts secrets, mais encore de celui auquel elle aurait pu prétendre légitimement. « Le nom de la princesse de Zerbst, écrivait le successeur de La Chétardie, d’Allion, un an après ces événements, s’est trouvé fréquemment dans les lettres interceptées de M. de La Chétardie. Dès lors, l’impératrice a pris pour elle une aversion décidée… Son meilleur parti était de repasser en Allemagne. » C’est ce qu’elle fit en effet, mais non pas avant d’avoir assisté à la seule victoire à laquelle elle aurait dû prétendre sous ce ciel devenu inclément pour elle, et la seule qu’elle semble précisément avoir perdue de vue jusqu’à risquer de la compromettre.