‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 9 sur 98 · 2.4

2.4

Pierre est né à Kiel, le 21 février 1728. Le ministre holsteinois, Bassewitz, écrivait ce jour-là à Pétersbourg que la tsarevna Anne Petrovna était accouchée d’un garçon « bien portant et robuste ». C’était sous sa plume une flatterie de cour. L’enfant n’était pas robuste et ne devait jamais le devenir. Sa mère mourut trois mois plus tard : phtisie ou consomption, à ce que dirent les médecins. La faible santé du futur empereur fit précisément qu’on négligea son éducation. Jusqu’à l’âge de sept ans, il reste entre les mains des bonnes : françaises, celles-ci, à Kiel comme à Stettin. Il a aussi un maître de langue française, Millet. À cette époque, on le fait brusquement passer sous la discipline des officiers de la garde holsteinoise. Il devient soldat avant d’être homme — un soldat de caserne, de chambrée, de corps de garde et de champ de parade. C’est ainsi qu’il contracte le goût du métier dans ce qu’il a de plus bas, dans ses vulgarités, ses rudesses et ses minuties. Il fait l’exercice et il monte la garde. En 1737, à neuf ans, il est sergent, et, en cette qualité, il se tient, l’arme au bras, à la porte d’une salle où son père offre à ses officiers un banquet somptueux. Les larmes coulent sur les joues de l’enfant, à mesure qu’il voit les plats succulents défiler sous ses yeux. Au second service, pourtant, son père le fait relever, le nomme lieutenant et lui permet de prendre place à table. Monté sur le trône, Pierre rappellera encore cette aventure comme le plus beau souvenir de sa vie.

En 1739, à la mort de son père, changement de régime : il reçoit un précepteur en chef, qui en dirige plusieurs autres ; ce précepteur en chef, nous le connaissons déjà : c’est l’Holsteinois Brümmer. Rulhière s’est fait l’apologiste de cet homme « d’un mérite rare », dont le seul tort, d’après lui, aurait été « d’élever le jeune prince sur les plus grands modèles, considérant plutôt sa fortune que son génie ». Les autres témoignages que nous sommes à même de recueillir au sujet du personnage lui sont moins favorables. Le Français Millet disait de lui « qu’il était bon pour élever des chevaux et non des princes ». Il brutalisait, paraît-il, son élève, lui infligeant des punitions déraisonnables, peu en rapport avec sa complexion délicate, comme de le priver de nourriture ou de lui imposer la torture de longs agenouillements sur des pois secs étendus à terre. En même temps, comme le petit prince, « le diablotin », qui s’obstinait à vivre contre le gré de l’impératrice Anne, se trouvait être à la fois prétendant au trône de Russie et à celui de Suède, on lui apprenait alternativement tantôt le russe, tantôt le suédois, selon les espérances du moment. Le résultat fut qu’il ne sut aucune des deux langues. Quand il vint à Pétersbourg, en 1742, Élisabeth s’étonna de le voir aussi peu avancé. Elle le confia alors à Stählin. Celui-ci était un Saxon, venu en Russie en 1735, professeur d’éloquence, de poésie, de la philosophie de Gottsched, de la logique de Wolff et de beaucoup d’autres choses encore. À ses fonctions de professeur, il joignait l’exercice d’un grand nombre de talents : il écrivait des vers de circonstance pour les fêtes de cour, traduisait des opéras italiens pour le théâtre de Sa Majesté, dessinait des médailles destinées à rappeler quelque victoire remportée sur les Tartares, dirigeait les chœurs de la chapelle impériale, composait des emblèmes pour les feux d’artifice, etc.

Ce que devenait l’éducation de Pierre, au milieu de tout cela, on le devine aisément. Brümmer restait d’ailleurs aux côtés de l’enfant, en qualité de maître de cour maintenant, plus brutal et plus grossier que jamais, au rapport de Stählin. Un jour, celui-ci se voyait dans la nécessité d’intervenir pour empêcher une scène de violence, l’Holsteinois se précipitant sur le jeune prince les poings levés, et Pierre, à moitié mort de peur, appelant la garde à son secours.

Soumis à ce régime, le caractère du futur époux de Catherine contractait des habitudes vicieuses et pour ainsi dire des déformations définitives : violent et sournois à la fois, peureux et vantard. Déjà il étonnait la candide Figchen par ses mensonges, en attendant qu’il étonnât le monde par ses lâchetés. Un jour qu’il se plaisait à l’émerveiller par le récit de prouesses accomplies par lui contre les Danois, elle lui demanda naïvement à quelle époque s’étaient passés ces exploits. « Trois ou quatre ans avant la mort de mon père. » « Eh quoi ! vous n’aviez pas sept ans ! » Il se fâcha tout rouge. Resté malingre avec cela, mal venu au physique comme au moral, une âme gauche, bizarre et tourmentée dans un corps étroit, pauvre de sang et prématurément ravagé. À coup sûr, Figchen aurait eu tort de compter sur son affection, si sincère qu’elle parût aux yeux de Jeanne-Élisabeth, pour assurer son établissement en Russie. Était-il seulement capable d’aimer, ce jeune homme de si triste apparence ?

Heureusement pour elle, Catherine était à même, dès à présent, de s’en reposer avant tout autre appui sur ses propres ressources. Ce qu’elle nous raconte elle-même de cette époque de sa vie serait à peine croyable si nous n’avions de quoi contrôler la sincérité de son récit. Elle a quinze ans à peine, et déjà nous lui découvrons ce coup d’œil juste et pénétrant, cette sûreté de jugement, ce sentiment merveilleux des situations et cet admirable bon sens qui font plus tard partie de son génie, qui sont tout son génie peut-être. Pour commencer, elle comprend que pour rester en Russie, pour y faire figure et, qui sait ?, pour y jouer un rôle, il lui faut devenir russe. Sans doute son cousin Pierre n’y a pas songé. Mais elle se rend promptement compte du malaise et du dépit secret qu’il provoque autour de lui avec son jargon holsteinois et ses manières allemandes. Elle se lève la nuit pour répéter les leçons du maître de langue russe, Adadourof, qu’on lui a donné. Comme elle ne prend pas la peine de se vêtir, marchant pieds nus dans sa chambre pour se tenir éveillée, elle gagne un refroidissement. Bientôt sa vie est en danger.

« La jeune princesse de Zerbst, écrit La Chétardie à la date du 26 mars 1744, est malade d’une péripneumonie formée. » Le parti saxon relève la tête. Il a tort, à en croire le diplomate français, car Élisabeth n’entend pas, quoi qu’il arrive, le laisser profiter de l’événement. « Ils n’y gagneront rien, disait-elle avant-hier à MM. de Brümmer et Lestocq, car si j’avais le malheur de perdre cette chère enfant, je veux que le diable m’emporte si jamais je prends une princesse saxonne. » Brümmer a d’ailleurs confié à La Chétardie que, « dans l’extrémité fâcheuse que l’on doit envisager et appréhender, il a disposé les voies, et qu’une princesse d’Armstadt (sic), charmante de sa figure et que le roi de Prusse avait proposée dans le cas où la princesse de Zerbst ne réussirait pas, serait celle qui aurait la préférence sur toute autre ». La perspective de cette substitution, pour rassurante qu’elle soit, ne laisse cependant pas d’attrister La Chétardie. « Nous y perdrions beaucoup, assure-t-il, vu la façon dont les princesses de Zerbst, mère et fille, pensent pour moi et la persuasion où elles sont que j’ai contribué à l’avenir qui leur est préparé. »

Pendant que les ambitions rivales se réveillent ainsi autour d’elle, la princesse Sophie lutte avec la mort. Les médecins prescrivent une saignée. Sa mère s’y oppose. On en réfère à l’impératrice ; mais l’impératrice est au couvent de la Troïtza, absorbée par des dévotions auxquelles elle se livre d’une façon passionnée, quoique intermittente, mettant de la passion à tout ce qu’elle fait. Cinq jours se passent ainsi. La malade attend. Enfin Élisabeth arrive avec Lestocq, et ordonne la saignée. La pauvre Figchen perd connaissance. Quand elle revient à elle, elle se voit dans les bras de l’impératrice. Celle-ci, pour la récompenser de s’être laissé donner un coup de lancette, lui fait cadeau d’un collier de diamants et d’une paire de boucles d’oreilles de vingt mille roubles. C’est la princesse Jeanne-Élisabeth qui enregistre le prix. Pierre lui-même se montre généreux et offre galamment une montre couverte de diamants et de rubis. Mais les diamants et les rubis n’ont aucun pouvoir sur la fièvre. En vingt-sept jours on saigne seize fois la malade, quelquefois quatre fois en vingt-quatre heures. Enfin la jeunesse et la constitution robuste de Figchen ont raison et de la maladie et du traitement. Il apparaît même que cette longue et douloureuse crise a exercé sur sa destinée une influence décisive et singulièrement heureuse. Et d’abord, autant sa mère a trouvé moyen de se rendre importune et odieuse à tout le monde, sans cesse en opposition avec les médecins, en dispute avec l’entourage, querellant sa propre fille et la tourmentant, sans souci de ses autres souffrances, autant celle-ci a su gagner tous les cœurs et se rendre, en dépit de son état, agréable et chère à tous. Il y eut l’histoire d’une étoffe — la fameuse étoffe bleue lamée d’argent, présent de l’oncle Louis — que Jeanne-Élisabeth s’avisa, on ne sait pourquoi, de vouloir enlever à la pauvre Figchen. On devine le tapage soulevé autour de la malade par ce piteux incident : concert de réprobation à l’adresse de la mère dénaturée, concert de sympathies en faveur de la fille, victime de traitements aussi indignes. Figchen abandonna l’étoffe et n’y perdit point. Mais elle eut d’autres triomphes. Sa maladie la rendait d’elle-même sympathique à toutes les âmes russes. On savait comment elle l’avait contractée. L’image de la jeune fille aux pieds nus, s’exerçant à travers la nuit aux sonorités de l’idiome slave, sans souci d’un hiver inclément, hantait déjà les imaginations, entrait dans la légende. Bientôt on raconta qu’à un moment où elle était au plus mal, sa mère voulut appeler à son chevet un pasteur protestant. « Non, aurait-elle dit, à quoi bon ? Faites venir plutôt Simon Todorski. » Simon Todorski était le prêtre orthodoxe qu’on avait chargé de faire l’éducation religieuse du grand-duc et qui devait aussi entreprendre celle de la grande-duchesse.

Quels étaient à ce moment les sentiments de la princesse Sophie sur cet objet si délicat ? Il est difficile d’en juger avec sûreté. Certains indices feraient supposer que le traité d’Heineccius et les objurgations du Pro memoria de Christian-Auguste avaient produit sur elle une impression assez profonde. « Je demande à Dieu, écrivait-elle à son père, encore de Königsberg, de prêter à mon âme toutes les forces dont elle aura besoin pour soutenir les tentations auxquelles je me prépare de me voir exposée. Il accordera cette grâce aux prières de Votre Altesse et de chère maman. » Mardefeldt, de son côté, se montrait inquiet : « Il n’y a qu’un point qui m’embarrasse infiniment, écrivait-il, c’est que la mère croit ou fait semblant de croire que cette jeune beauté ne pourra embrasser la religion grecque. » Il racontait encore qu’il avait fallu un jour avoir recours au pasteur pour calmer l’esprit de la princesse, épouvanté par les leçons du pope. Voici cependant l’idée que Catherine s’est faite elle-même plus tard, en utilisant assurément son expérience personnelle, des difficultés que peut rencontrer le passage dans le giron de l’Église orthodoxe d’une princesse allemande élevée dans la religion de Luther, du temps nécessaire pour les surmonter et de la marche du problème moral ainsi résolu. Écrivant à Grimm le 18 août 1776 au sujet de la princesse de Wurtemberg, qu’elle destine à son fils Paul, elle s’exprime en ces termes : « Dès que nous la tiendrons, nous procéderons à sa conversion. Il faudra bien quinze jours… Pour mieux accélérer tout cela, Pastoukhof est allé à Memel pour lui apprendre l’a b c et la confession en russe : la conviction viendra après. »

Quoi qu’il en soit, le refus du ministre évangélique — cette répudiation du culte de son enfance — sortant des lèvres mourantes de la future grande-duchesse, et l’appel à l’assistance de Todorski — cette confession anticipée de la foi orthodoxe — reçurent une créance facile. Et dès lors la place de Figchen en Russie était assurée. Quoi qu’il advînt, elle était certaine désormais de la trouver dans le cœur de ce peuple naïf et profondément religieux dont elle épousait les croyances et qui lui témoigna aussitôt sa reconnaissance en épousant ses intérêts. Le lien qui devait unir cette petite princesse allemande à la grande nation slave, dont elle commençait seulement à bégayer la langue, le pacte qui pendant près d’un demi-siècle allait associer leurs destinées dans une même et glorieuse fortune et que la mort seule viendrait dissoudre un jour, ce lien, ce pacte étaient formés dès à présent.

Le 20 avril 1744, la princesse Sophie paraît pour la première fois en public après sa maladie. Elle est encore si pâle que l’impératrice lui envoie un pot de rouge. Mais elle attire quand même tous les regards et sent que ces regards sont pour la plupart bienveillants. Elle plaît déjà et attire. Elle rayonne et réchauffe autour d’elle l’atmosphère glacée d’une cour qu’elle rendra un jour si brillante. Pierre lui-même se montre plus empressé et plus confiant. Hélas ! sa galanterie et sa confiance sont d’une espèce particulière : il raconte à sa future l’histoire de ses amours avec une des filles d’honneur de l’impératrice, la princesse Lapoukhine, dont la mère a été récemment exilée en Sibérie. La freiline dut quitter la cour en même temps. Pierre aurait voulu l’épouser. Il se résigna pourtant à obéir au vœu de l’impératrice. Figchen rougit et prend sur elle de remercier le grand-duc pour l’honneur qu’il lui fait en la mettant en tiers dans ses secrets. Ainsi apparaît déjà ce que sera l’avenir entre ces deux créatures si peu faites l’une pour l’autre.

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