3.3
La Russie du XVIIIe siècle est un bâtiment tout en façade. C’est un décor de théâtre. Pierre Ier s’est appliqué à mettre la cour sur un pied européen, et ses successeurs ont, sur ce point du moins, maintenu et développé son œuvre. À Saint-Pétersbourg comme à Moscou, Élisabeth est entourée, nous l’avons vu déjà, de toutes les pompes et de toutes les magnificences en usage dans les autres pays civilisés. Elle a des palais où se succèdent en enfilades sans fin les salons aux murs recouverts de hautes glaces, aux parquets en marqueterie, aux plafonds peints par des maîtres. Elle donne des fêtes où se presse une foule de courtisans habillés de velours et de soie, chamarrés d’or, constellés de diamants, où les dames de son entourage paraissent vêtues à la dernière mode, de la poudre dans les cheveux, du rouge sur les joues et une mouche assassine au coin des lèvres. Elle possède une suite, un état de maison, un train de chambellans, de dames d’honneur, d’officiers de cour et de domestiques qui, pour le nombre et le luxe des uniformes, n’a peut-être pas son pareil en Europe. D’après certains témoignages contemporains, dont quelques écrivains russes modernes ne se sont pas assez défiés, croyons-nous, la résidence impériale de Peterhof l’emporte en magnificence sur Versailles. Pour pouvoir en juger, il faut regarder d’un peu plus près toutes ces splendeurs.
Et d’abord elles ont, pour la plupart, un côté précaire et éphémère qui leur ôte une grande partie de leur prix. Les palais de Sa Majesté, comme ceux de ses plus opulents sujets, sont à peu près tous en bois. Quand ils brûlent, et cela leur arrive souvent, toutes les richesses qui s’y trouvent entassées, meubles précieux et objets d’art, disparaissent dans le désastre. Quand on les rebâtit, c’est toujours avec précipitation, sans souci de faire une œuvre durable et sans aucun soin. Le palais de Moscou, qui a trois kilomètres et demi de circonférence, brûle en trois heures sous les yeux de Catherine. Élisabeth ordonne qu’il soit reconstruit en six semaines, et elle est obéie. On imagine ce que vaut la construction. Les portes ne ferment pas, les fenêtres laissent passer le vent, les cheminées fument. La maison de l’archiprêtre de Moscou, où Catherine trouve un abri après l’incendie du palais, prend feu trois fois pendant le séjour qu’elle y fait.
Avec cela, aucune idée de confort ou d’agrément dans ces demeures toutes d’apparat extérieur. Partout des salles de réception somptueuses, des galeries magnifiques pour bals et dîners de gala, et à peine un coin pour se loger : quelques cabinets étroits privés d’air et de lumière. L’aile du palais d’été à Saint-Pétersbourg, où habite Catherine, a vue d’un côté sur la Fontanka, qui est alors une mare de boue fétide ; de l’autre, sur une cour de quelques pieds carrés. À Moscou, c’est pis encore : « On nous avait logés, écrit Catherine, dans une aile bâtie en bois, tout nouvellement construite pendant cet automne, de façon que l’eau découlait des lambris et que tous les appartements étaient étrangement humides. Cette aile contenait deux rangées de cinq ou six grandes chambres chacune, dont celle sur la rue était pour moi et l’autre pour le grand-duc. Dans celle de ces chambres qui devait me servir de toilette, on logea mes filles et femmes de chambre avec leurs servantes, de façon qu’elles étaient dix-sept filles et femmes logées dans une chambre qui avait à la vérité trois grandes fenêtres, mais point d’autre issue que ma chambre à coucher par laquelle pour toute espèce de besoin elles étaient obligées de passer… Outre cela, leur chambre à manger était une de mes antichambres. » On finit par établir, à l’usage de ce personnel féminin, une autre communication avec le dehors, au moyen d’une simple planche appliquée à une des fenêtres de l’habitation et servant d’escalier. Nous sommes assez loin, on le voit, de Versailles.
Catherine en venait parfois à regretter son modeste logis d’autrefois dans le voisinage du clocher de Stettin, ou à songer avec admiration au château de son oncle Jean à Zerbst, à celui de sa grand-mère à Hambourg, lourdes mais solides et spacieuses constructions en pierre de taille datant du XVIe siècle. Et elle se vengeait des incommodités qui la poursuivaient, à travers l’apparat décoratif de ses nouvelles installations de grande princesse russe, en rimant ces vers que l’on a retrouvés dans ses papiers :
Jean bâtit une maison
Qui n’a ni rime ni raison :
L’hiver on y gèle tout roide,
L’été ne la rend pas froide.
Il y oublia l’escalier,
Puis le bâtit en espalier...
Si les palais d’Élisabeth étaient bâtis à la diable, ils n’étaient pas mieux meublés, et pour cause. L’affectation d’un mobilier quelconque à une résidence déterminée était alors chose inconnue en Russie. Les meubles étaient attachés à la personne et la suivaient dans ses déplacements. Il y avait là comme un prolongement de la vie nomade des peuples orientaux. Tentures, tapis et glaces, lits, tables et chaises, objets de luxe et objets de nécessité suivaient la cour du palais d’hiver au palais d’été, de là à Peterhof et parfois à Moscou. Il va de soi qu’une partie de ces objets se détériorait ou se perdait en route. On arrivait ainsi à un bizarre mélange de magnificence et de dénuement. On mangeait dans de la vaisselle d’or posée sur des tables qui trébuchaient, ayant un pied égaré quelque part. Au milieu de chefs-d’œuvre de l’ébénisterie française ou anglaise on n’avait pas de quoi s’asseoir. Dans la maison Tchoglokof, que Catherine dut quelque temps occuper à Moscou, elle ne trouva pas de meubles du tout. Élisabeth elle-même n’était pas mieux partagée souvent. Mais elle se servait tous les jours d’une tasse que Roumiantsof lui avait rapportée de Constantinople par son ordre et qui avait coûté 8 000 ducats.
À ce désordre matériel et à l’espèce de délabrement perpétuel où s’écroulait à sa suite la majesté du décor impérial correspondait, dans l’ordre moral, une sorte de débraillé intime, dans lequel, à travers l’appareil d’une pompe extrême et d’une étiquette raffinée, sombrait à tout instant la dignité elle-même du trône. On peut s’en faire une idée par l’anecdote suivante, dont Catherine nous a fait le récit dans ses Mémoires. Peu avant l’intervention de Bestoujef, qui avait amené dans l’entourage de Catherine et de son époux les changements dont nous avons parlé plus haut, Pierre s’était rendu coupable d’un méfait qui peut bien avoir contribué sinon à provoquer, du moins à justifier les sévérités du chancelier, et déterminé l’impératrice à les approuver. La pièce de son appartement où le grand-duc avait installé ses marionnettes communiquait par une porte, qu’on avait condamnée lors de l’installation de la jeune cour, avec un des salons de l’impératrice. Élisabeth avait fait dresser une table dans ce salon et y dînait parfois avec quelques personnes. C’étaient des dîners intimes. La table était machinée de façon qu’on pût se passer de la présence des domestiques. Un jour qu’il entendait du bruit dans ce salon, l’éclat des voix gaiement animées et le tintement joyeux des verres entrechoqués parvenant jusqu’à ses oreilles, Pierre s’avisa de se servir d’une vrille pour percer plusieurs trous dans la porte de communication. Son œil plongeant par ces ouvertures, il vit l’impératrice attablée avec le grand veneur Razoumofski, son favori du jour, vêtu d’une simple robe de chambre. Une douzaine de courtisans tenaient compagnie à ce couple familier. Pierre s’amusa énormément de ce spectacle, et, non content d’en jouir personnellement, il se hâta d’engager Catherine à en prendre sa part. Mieux conseillée, la grande-duchesse déclina l’invitation. Elle fit même sentir à son mari l’inconvenance et le danger d’un pareil divertissement. Il n’y prit pas garde et, à son défaut, emmena les dames de son entourage, les faisant monter sur des chaises et des escabeaux pour les aider à mieux voir, arrangeant tout un amphithéâtre devant cette porte derrière laquelle s’étalait le déshonneur de sa bienfaitrice. L’aventure ne tarda pas à être découverte ; la colère d’Élisabeth fut extrême. Elle alla jusqu’à rappeler à son neveu que Pierre Ier avait eu aussi un fils ingrat. C’était lui dire que sa tête n’était pas plus solide sur ses épaules que ne le fut celle de l’infortuné Alexis. Mais tout le monde à la cour eut connaissance de l’incident et s’en amusa à son tour.
Quant à Catherine, nul doute qu’elle n’en ait tiré une leçon sinon de morale, ce à quoi il n’y a pas d’apparence, du moins de sagesse pratique. Si elle a eu aussi par la suite auprès d’elle des favoris en robe de chambre, elle s’est arrangée pour qu’on ne pût les regarder par le trou d’une porte. Elle les a cachés ou elle les a imposés au respect des foules par le prestige d’une mise en scène incomparable. Mais elle reçut encore d’Élisabeth, à cette époque, d’autres enseignements précieux. Si elle se refusait à violer le secret des banquets à huis clos au milieu desquels l’impératrice se laissait aller à oublier sa grandeur, elle assistait assurément, peu après le départ de la princesse de Zerbst, le 25 novembre, au festin de gala destiné à célébrer tous les ans le souvenir du jour qui avait vu monter sur le trône la fille de Pierre le Grand. Dans la grande salle du palais d’hiver, le couvert était mis pour trois cent trente sous-officiers et soldats du régiment qui, ce jour-là, avaient accompagné Élisabeth à la conquête de sa couronne. L’impératrice, portant l’uniforme de capitaine, bottes fortes, épée au côté et plume blanche au bonnet, prenait place au milieu de ses « camarades ». Les dignitaires de la cour, les hauts officiers et les ministres étrangers s’attablaient dans une salle voisine. C’est sans doute pour avoir vu de bonne heure et médité de pareils spectacles que Catherine sut, le moment venu, endosser avec tant de gracieuse désinvolture la livrée guerrière et enlever à son tour l’enthousiasme et le concours de ces mêmes grenadiers, préparés, eux aussi, par les leçons du passé aux coups de main hardis.
Occupé le plus souvent au-dehors par ses plaisirs ou par ses amours, le grand-duc redevenait cependant, par boutade, assidu auprès de sa femme. Ces moments n’étaient pas les meilleurs. Pendant un hiver tout entier, il ne parla à Catherine que du projet qu’il avait formé de bâtir auprès de sa maison de campagne un lieu de repos et de plaisir qui ressemblât à un couvent de capucins. Elle dut, pour lui être agréable, dessiner cent fois le plan sans cesse modifié de cet établissement. Ce n’était pas sa plus cruelle épreuve. La présence du grand-duc comportait d’autres servitudes, celle, par exemple, du voisinage constant d’une meute de chiens installés dans l’appartement conjugal et l’infectant d’une odeur insupportable. Un ordre de l’impératrice ayant proscrit ce genre de divertissement, Pierre s’avisa de cacher son chenil dans l’alcôve commune, où les nuits de Catherine devinrent bientôt un supplice. Le jour, les aboiements ou les cris perçants des animaux fréquemment assommés à coups de bâton ne lui laissaient pas un instant de repos. La meute se taisait-elle, Pierre saisissait son violon et le promenait de chambre en chambre, sans autre préoccupation que de faire produire à l’instrument le plus de bruit possible. Il avait le goût du vacarme. Il eut aussi de bonne heure et de plus en plus celui de la boisson. À partir de 1753, il s’enivra « quasi journellement ». Et sur ce point, Élisabeth n’était malheureusement pas en mesure, et pour cause, d’exercer une répression efficace. De temps en temps, le grand-duc revenait encore à ses marionnettes. Une fois, Catherine le trouva en grand uniforme, botté, éperonné, et l’épée au clair, devant un rat pendu au milieu de la chambre. Renseignement pris, il s’agissait d’une exécution militaire : le malheureux rat s’étant avisé de dévorer une sentinelle d’amidon placée devant une forteresse en carton, un conseil de guerre, régulièrement réuni, l’avait condamné à la peine de mort. À coup sûr, avec sa jeunesse vigoureuse et l’ardeur de son tempérament, Catherine n’aurait pas résisté à l’épreuve d’une existence ainsi faite, si elle n’y avait trouvé prétexte à contracter certaine habitudes propres à l’en délasser en l’éloignant de cet intérieur lamentable. En été, pendant le séjour à Oranienbaum, levée à l’aube et vêtue en un tour de main d’un costume masculin, elle partait pour la chasse, en compagnie d’un vieux serviteur. « Il y avait, raconte-t-elle, un esquif de pêcheur tout prêt au bord de la mer ; nous traversions le jardin à pied, le fusil sur l’épaule, nous nous mettions, lui, moi, un chien d’arrêt et le pêcheur, qui nous menait, dans cet esquif, et j’allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux côtés du canal d’Oranienbaum. » Après la chasse, l’équitation fournissait un motif aux sorties fréquentes. Élisabeth, elle-même, était une écuyère passionnée. Elle crut cependant, un jour, devoir refréner l’ardeur naissante de Catherine pour ce genre d’exercice. Obéissant à un goût de masculinité qui la hanta toujours, la grande-duchesse se plaisait particulièrement à monter en cavalier, sur une selle plate à deux étriers. La tsarine pensa y découvrir une des causes qui l’empêchaient d’avoir des enfants. Catherine eut alors l’idée d’une selle à deux fins, munie d’un mécanisme spécial qui lui permettait de monter en femme, sous les yeux d’Élisabeth, sauf à retrouver sa position favorite une fois que le galop de son cheval l’avait emportée hors de vue. Une jupe partagée en deux dans toute sa longueur facilitait ce travestissement. Elle prit des leçons d’un écuyer allemand, instructeur aux corps de cadets, et ses progrès rapides lui valurent des éperons d’argent d’honneur. Elle aima aussi la danse. Un soir, dans un des bals fréquents par lesquels Élisabeth, éprise de mouvement et de bruit, se plaisait à égayer sa cour, la grande-duchesse porta défi à madame Arnheim, femme du ministre de Saxe, à qui serait plus tôt hors d’haleine. Elle fut la gagnante. Toutes ces distractions ne lui auraient cependant pas suffi pour remplir le vide des longues journées d’hiver.