‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 17 sur 98 · 3.4

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Nous avons vu le comte Gyllenborg lui recommander la lecture de Plutarque et de Montesquieu. Dans des Mémoires restés inédits, la comtesse Galavine réclame pour Lestocq l’honneur d’avoir engagé la future impératrice dans cette voie en lui mettant entre les mains le Dictionnaire de Bayle. Il est peu probable que Catherine ait débuté par des livres d’un genre aussi sérieux. Elle a pris soin, d’ailleurs, elle-même, de nous édifier à ce sujet : « Ma première lecture a été Tirant le Blanc2. » Elle a commencé par des romans, qui assurément formaient la lecture la plus habituelle des personnes de son entourage. Elle paraît en avoir lu un grand nombre. Elle ne cite pas d’autres titres, mais elle dit avoir été bientôt ennuyée par la longueur des uns et des autres. On peut en conclure, ainsi que l’a fait M. Bilbassov, qu’elle a lu ceux de La Calprenède, ceux de mademoiselle de Scudéry, peut-être L’Astrée, et probablement Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé. Les descriptions sensuelles qu’elle y a trouvées, et dont la licence n’a guère été dépassée de nos jours, ont-elles favorisé chez elle l’éclosion de certains penchants dont elle a paru subir plus tard l’impérieuse impulsion ? Cela est probable. Elle sut les leçons données par Lycœnion, la voisine charitable, à l’ignorant Daphnis et communiquées par lui à l’innocente Chloé, comment, « après que Daphnis se fut assis auprès d’elle, qu’il l’eut baisée et se fut couché, Lycœnion, le trouvant en état, le souleva un peu et se glissa sous lui… » La traduction faite par Amyot de l’œuvre de Longus obtenait à cette époque un succès dont témoigne le nombre de ses éditions, et les passages du genre de celui que nous venons de citer n’effarouchaient pas les plus « honnêtes dames ». Le roman de mademoiselle de Scudéry fut précisément, à son jour, une protestation contre le réalisme trop brutal de cette littérature, jusqu’au moment où le mouvement de réaction par lui déterminé succomba à son tour sous le poids de l’ennui. C’est ainsi que l’histoire des évolutions littéraires n’est elle-même, dans la pente commune des choses humaines, qu’un éternel recommencement.

Si Catherine n’a pas eu à se louer des enseignements puisés à cette source trouble, elle en a retiré cependant un grand bienfait : le goût de la lecture en elle-même. Quand elle eut abandonné les romans, par lassitude ou dégoût elle avait appris à lire, et elle lut autre chose. Elle lut beaucoup, sans choix ni direction d’abord, au hasard des heures libres et des livres lui tombant sous la main. C’est ainsi qu’elle fit la connaissance des Lettres de madame de Sévigné. Elle en fut ravie, elle les « dévora », selon sa propre expression ; et nul doute que son goût pour le genre épistolaire ne soit venu de là en partie, comme aussi le ton familier, le style à bâtons rompus qu’elle affecte dans la plupart de ses lettres, sans qu’elle ait réussi, assurément, à imiter de près ni de loin la grâce exquise du modèle. Elle ne fut jamais qu’une Sévigné allemande, mettant dans les plus libres envolées de sa plume un peu de cette lourdeur germanique, dont un Heine, un Börne, n’ont su se dépouiller que par la vertu, sans doute, d’un mélange de races particulier.

Après les Lettres de madame de Sévigné, ce fut le tour d’un livre de Voltaire. Dix-sept ans plus tard, Catherine écrivait au patriarche de Ferney : « Je peux vous assurer, Monsieur, que depuis 1746 que je dispose de mon temps, je vous ai les plus grandes obligations. Avant cette époque, je ne lisais que des romans, mais par hasard vos ouvrages me tombèrent dans les mains ; depuis, je n’ai cessé de les lire et je n’ai voulu d’aucuns livres qui ne fussent aussi bien écrits. » Les souvenirs de l’impératrice s’égaraient bien un peu quand elle traçait ces mots, car ses Mémoires ne font mention que d’un seul ouvrage de Voltaire lu par elle à cette époque, dont elle ne se rappelle même pas le titre ; et ce n’était d’ailleurs pas trop flatter le grand philosophe que de lui parler de ces autres livres lui ayant fait concurrence, en les déclarant aussi bien écrits que les siens. Quels furent ces livres ? L’Histoire de Henri le Grand, de Péréfixe ; l’Histoire générale d’Allemagne, du père Barre, et aussi et surtout — car Catherine n’éprouve aucun embarras à reconnaître qu’elle y trouva un plaisir particulier — les Œuvres de Brantôme. Voltaire n’avait pas trop lieu d’être satisfait de la comparaison. D’autant que l’influence de Péréfixe pouvait bien, à certains égards, paraître rivale de la sienne dans l’esprit de l’impériale lectrice. Henri IV est toujours resté, pour Catherine, un héros sans égal, le grand roi par excellence, le souverain modèle. Elle commanda son buste à Falconet. Elle exprima, à plusieurs reprises, et même dans les lettres adressées au patriarche, le regret de n’avoir pas fait ici-bas la rencontre d’un monarque si digne d’admiration. Du moins espérait-elle avoir dans l’autre monde l’agrément de sa société ! Au moment de la Révolution, c’est encore à la politique du grand Henri qu’elle fera appel pour sauver la France et la monarchie. Ne dut-elle pas aussi à cette admiration un peu de son indulgence pour certaines faiblesses, certains écarts de conduite, dont l’amant de la belle Gabrielle fut coutumier, et la tranquille assurance avec laquelle elle ne les jugea pas incompatibles avec l’état de souverain et l’ordonnance générale d’un grand règne ? Sans doute les sévères réflexions de Péréfixe lui-même à ce sujet ne lui avaient point paru suffisamment persuasives. Elle avait bien lu : « Il serait à souhaiter pour l’honneur de sa mémoire qu’il n’eût eu que le défaut de jeu. Mais cette fragilité continuelle qu’il avait pour les belles femmes en était un autre bien plus blâmable dans un prince chrétien. » Elle se contenta sans doute de l’exemple, en laissant de côté la moralité. La lecture de Brantôme, qui « l’a tant intéressée », dit-elle ingénument, fut probablement d’un effet plus direct encore et plus pénétrant sur le développement de ses idées. Elle n’eut garde de laisser échapper le propos sur Montgomery, « qui était le plus nonchalant en sa charge et aussi peu soucieux qu’il était possible, car il aimait fort le vin, le jeu et les femmes ; mais quand il avait une fois le cul sur la selle, c’était le plus vaillant et le plus soigneux capitaine qu’on eût su voir ». Et le portrait de Jeanne II de Naples, avec les commentaires étranges de l’auteur : « Cette reine laissa un bruit de femme impudique et mal arrêtée, comme de qui l’on disait qu’elle était toujours amoureuse de quelqu’un, ayant par plusieurs sortes et avec plusieurs, fait plaisir de son corps. Mais pour cela c’est le vice le moins blâmable à une reine, grande princesse et belle… Les belles et grandes dames et princesses doivent ressembler le soleil qui répand de sa lueur et de ses rayons à un chacun de tout le monde, si bien qu’un chacun s’en ressent. Tout de même, doivent faire ces grandes et belles, en prodiguant de leurs beautés et de leurs grâces à ceux qui en brûlent. Telles belles et grandes dames, qui peuvent beaucoup contenter le monde, soit par leurs douceurs, soit par leurs paroles, soit par leurs beaux visages, soit par fréquentations, soit par infinies belles démonstrations et signes, ou soit par les beaux effets, qui est plus à préférer, ne se doivent nullement arrêter à un amour, mais à plusieurs : et telles inconstances leur sont belles et permises. » Enfin, dans la biographie de la femme de Louis XII, Jeanne de France, elle a pu recueillir des conseils topiques sur les procédés à employer avec « les maris inhabiles et impotents ».

Après Brantôme, l’Histoire générale d’Allemagne, du père Barre, dut paraître à Catherine d’une digestion un peu pénible. Elle dit dans ses Mémoires qu’elle en a lu un volume par semaine. Elle semble avouer qu’elle n’a pas eu le courage d’aller jusqu’au bout, car elle ne parle que de neuf volumes ainsi absorbés, et l’ouvrage en a onze. Il est d’autant moins probable que cette lecture ait été pour quelque chose, comme on l’a prétendu, dans ses préventions ultérieures à l’égard de Frédéric II et de la politique prussienne. Frédéric II et sa politique n’entrent en scène précisément que dans les deux derniers volumes du père Barre. Et puis, la connaissance que fait Catherine avec l’ouvrage ayant lieu en 1749, peu après son apparition, ses préventions, si elle les avait puisées à cette source, auraient mis du temps à mûrir et à se révéler. En 1771, lors du premier partage de la Pologne, il n’y paraît pas encore. Plus vraisemblablement, c’est au père Barre que Catherine a dû sa première notion des choses d’Allemagne, des forces en présence et des intérêts en conflit dans le grand corps germanique, son séjour à Stettin ou à Zerbst ne lui ayant sans doute laissé à cet égard que des idées assez vagues et incomplètes.

Quant au Dictionnaire de Bayle, il est assez difficile d’imaginer quels ont pu être, pour cette lectrice de vingt-deux à vingt-trois ans, car elle en aborde le premier volume en 1751, le sens et l’impression d’une pareille lecture. Et d’abord Catherine a beau nous assurer qu’elle a lu en entier d’A à Z les quatre énormes infolio où ce précurseur des encyclopédistes a prétendu résumer toute la culture intellectuelle de son époque. Assurément, ne sachant ni le grec ni le latin, elle a dû omettre les citations dont Bayle a émaillé son texte et qui font une bonne moitié de son ouvrage. Ajoutons un quart encore pour les controverses religieuses et les dissertations philosophiques auxquelles difficilement elle aurait compris quelque chose. Elle a sans doute parcouru le reste, un dictionnaire n’étant guère lisible, dans le sens habituel du mot. Elle a pu y glaner par-ci par-là quelques aperçus dont on croirait volontiers qu’elle a fait son profit plus tard. La doctrine de la souveraineté des peuples, audacieusement mise en avant par l’auteur, paraît elle-même, à certains égards, avoir influencé son jugement, au moins d’une manière passagère, et inspiré ses premières tentatives de législation, sans qu’elle ait pour cela admis, avec Bayle, la nécessité accessoire « d’avouer que les rois sont de grands fripons ». Mais elle a certainement été plus vigoureusement frappée par cette idée que « les maximes de l’art de régner sont contraires à l’exacte probité ». Enfin, elle a dû se pénétrer de cette réflexion que l’éthique religieuse et la morale courante, le catéchisme de Luther comme celui de Simon Todorski, les leçons de sagesse de mademoiselle Cardel comme les principes austères de Christian-Auguste, tout cela ne supportait ni la froide critique d’un philosophe comme Bayle ni l’appréciation hautaine d’un homme d’expérience comme Brantôme, et qu’aux yeux de l’un comme de l’autre, il n’y avait ni vérités éternelles ni principes absolus.

Elle en était probablement, en 1754, à des méditations de ce genre, quand un événement depuis longtemps attendu vint interrompre ses lectures, bouleverser le train habituel et assez monotone de sa vie, et y apporter un changement considérable. Elle devint mère.

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