1.3
Poniatowski avait plu à Catherine parce qu’il parlait la langue de Voltaire et aussi celle des héros de mademoiselle de Scudéry. Il gagna la faveur du grand-duc en se moquant du roi de Pologne et de son ministre, ce qui était rendre un hommage indirect à Frédéric. Il ne fit guère d’autres conquêtes à Pétersbourg. Élisabeth le voyait d’un mauvais œil, et se montrait disposée à céder aux instances de la cour de Saxe, qui réclamait son renvoi. À quel titre faisait-il partie du personnel de l’ambassade anglaise, n’étant ni anglais ni diplomate ? Pourquoi, n’étant rien, prétendait-il jouer un rôle ? L’argument était de mince valeur. Des personnages plus énigmatiques encore et des agents diplomatiques moins autorisés fourmillaient alors dans toutes les cours de l’Europe. Celle de Pétersbourg ne faisait pas exception. D’Éon venait d’y arriver. Poniatowski dut cependant s’éclipser momentanément. Catherine le laissa partir, ayant l’assurance qu’il reviendrait. Il revint trois mois plus tard, avec le titre officiel de ministre du roi de Pologne. C’était un tour de Bestoujef, qui persistait à vouloir se rendre agréable.
Se sentant désormais un terrain plus solide sous les pieds, le Polonais n’hésita pas à en profiter pour se démener de plus belle, faisant les affaires de ses oncles, les Czartoryski, au détriment de celles de son maître, le roi de Pologne, et celles de son ami Williams, au bénéfice du roi de Prusse. Fréquemment Catherine appuyait ses démarches, apostillait les lettres qu’il adressait à Bestoujef. Quand son intervention ne paraissait pas ouvertement, elle était sous-entendue, et cela revenait au même. Ce fut bientôt un nouveau concert de plaintes de la part des envoyés de France et d’Autriche. Un instant, Douglas, le lieutenant diplomatique du marquis de L’Hôpital, crut entrevoir la possibilité d’une entente avec la jeune cour et conséquemment avec Poniatowski lui-même. Après quelques incertitudes et quelques résistances, le marquis de L’Hôpital se rangeait, lui aussi, à cet avis, et renonçait à faire opposition au séjour du diplomate polonais dans la capitale du Nord. Mais à ce moment même, un désaccord violent éclatait entre les ayants cause de la politique française à Pétersbourg et son représentant à Varsovie, le comte de Broglie. Celui-ci continuait à réclamer à cor et à cri le renvoi de Poniatowski. Hélas ! c’était la politique française elle-même et son influence en Orient qui sombrait ainsi dans un conflit irréductible d’idées et de principes opposés !
En septembre 1757, Douglas s’était rendu à Varsovie, et, dans une suite de conférences tenues avec le comte de Broglie, il s’était appliqué à le convaincre de la nécessité d’un changement radical de front par rapport à la défense des intérêts français dans l’est de l’Europe. À ses yeux, le traité de Versailles, ayant déterminé l’entrée de la France dans le système d’alliances dont la Russie et l’Autriche faisaient partie, devait avoir pour conséquence la rupture des anciennes liaisons du roi soit avec la Porte, soit avec la Pologne. Le gain d’une amitié puissante à Pétersbourg compenserait la perte d’influence qu’on subirait à Varsovie et à Constantinople. C’était poser nettement le problème, et seule cette façon d’entendre les choses avait fait entrevoir à Douglas et au marquis de L’Hôpital la possibilité de désarmer l’hostilité de la jeune cour, voire de s’assurer le concours de Poniatowski. Du moment où ils se prononçaient pour une entente franche et entière avec la Russie, le neveu des Czartoryski, occupé à faire prévaloir à Pétersbourg le programme russophile de ses oncles, devenait leur associé naturel 4.
Mais le comte de Broglie n’était nullement disposé à adopter de telles vues. Quant à ceux à qui il appartenait de fixer à cet égard sa ligne de conduite, ils n’étaient simplement pas en mesure d’avoir sur cet objet, comme sur beaucoup d’autres, une vue quelconque, suffisamment claire et nettement arrêtée. Ceux qui présidaient alors en France à la direction des relations extérieures du pays, et nous entendons non seulement les directeurs anonymes de la politique occulte de Louis XV, les détenteurs du « secret royal », mais aussi les ministres officiels, qu’ils s’appelassent Rouillé, l’abbé de Bernis ou Choiseul, prétendaient au contraire, quoique dans une mesure inégale, concilier les choses les plus inconciliables, le changement de système avec l’immuabilité des principes, la coopération des armées russes contre un ennemi commun avec la conservation de l’ancienne clientèle turque, polonaise ou suédoise, une avance faite à un avenir obscurément entrevu avec la fidélité au passé. S’il y avait une divergence d’opinions, à cet égard, entre les deux pouvoirs dirigeants, entre le cabinet ministérial, comme on disait alors, et l’officine mystérieuse où s’élaboraient des dépêches souvent contradictoires, elle ne portait guère que sur une question de mesure. Sans doute, alors que d’un côté on s’obstinait à ne voir en la Russie qu’un élément barbare, avec lequel aucun accord n’était de mise et qu’il fallait songer seulement à refouler en Asie, on inclinait au contraire, de l’autre côté, à envisager dans le redoutable empire créé par Pierre le Grand un allié sinon très désirable, du moins possible et peut-être nécessaire pour un avenir plus ou moins éloigné, une puissance en tous les cas avec laquelle il fallait compter et à laquelle il convenait de faire quelques concessions, même sur les bords de la Vistule. Mais on s’entendait de part et d’autre pour limiter ces concessions. Plus d’un siècle devait s’écouler avant qu’une suite de cruelles déceptions, d’efforts stériles, de désastres partagés, hélas !, par ces clients malheureux dont on ne voulait pas faire le sacrifice et qu’on sacrifiait quand même à une illusion commune, fit enfin reconnaître le vice capital d’une semblable conception des choses et d’un pareil programme. On persista en attendant dans l’extraordinaire résolution de protéger Polonais, Turcs ou Suédois contre les Russes, tout en s’alliant avec la Russie. Quant au comte de Broglie, il en était arrivé, après un long séjour en Pologne, à solidariser entièrement, nous dirions presque à confondre les intérêts de la France non plus même avec ceux de la Pologne, mais avec ceux d’un des partis s’agitant au sein de la République, et ce parti était précisément en guerre avec l’influence russe et avec la puissante « famille » des Czartoryski qui voulait faire triompher cette influence et triompher avec elle 5.
Il en résulta que l’ambassadeur du roi, à Varsovie, reçut, en octobre, des ordres à la fois officiels et secrets de presser quand même le rappel du comte Poniatowski, et qu’il s’y appliqua avec toute son ardeur. En novembre, c’était chose faite. Brühl avait cédé. « Le coup est porté, écrivait le marquis de L’Hôpital à l’abbé de Bernis, il faut le soutenir. » Mais il ajoutait que la chose s’était produite pour le moins beaucoup trop brusquement. « Il en résultera, disait-il, un vif ressentiment contre moi du chancelier Bestoujef et une rancune amère du grand-duc et de la grande-duchesse… Je ne puis m’empêcher de vous confier que je trouve que M. le comte de Broglie a mis dans tout ceci une chaleur et une passion beaucoup trop vives à mon gré. Il s’est fait un point d’honneur envers son parti (sic) de donner ce dégoût aux Poniatowski et aux Czartoryski. Enfin, c’était son impegno. » En général, L’Hôpital trouvait que le comte de Broglie, « accoutumé à primer », le prenait un peu trop haut avec un collègue et agissait avec lui plus en ministre des Affaires étrangères qu’en ambassadeur. Ce diplomate autoritaire se permettait aussi des plaisanteries que son collègue jugeait déplacées. Il avait écrit à d’Éon : « Vous serez peut-être étonné du rappel de M. Poniatowski ; renvoyez-le-nous bientôt ; j’ai un désir inexprimable de le revoir pour lui faire mon compliment sur le succès de ses négociations. »
Mais Poniatowski ne partit pas. Il commença par faire le malade, retardant ainsi de semaine en semaine et de mois en mois son audience de congé. Et, en attendant, un événement survenait, qui changeait du tout au tout la situation des affaires et la position des adversaires sur le champ de bataille européen. La France, qui la veille pouvait parler sinon en maître, du moins avec la chance d’être écoutée respectueusement aussi bien à Pétersbourg qu’à Varsovie, dut aussitôt baisser de ton.
Cet événement s’appelait Rossbach (5 novembre 1757).
Il n’était plus question pour le cabinet de Versailles d’imposer ses volontés. La grande-duchesse fit sentir plus résolument les siennes au chancelier Bestoujef. Celui-ci invoquant les ordres du Premier ministre du roi de Pologne, qui rappelaient quand même Poniatowski, mis en retrait d’emploi : « Le Premier ministre du roi de Pologne se privera de pain pour vous être agréable », répliquait-elle vertement. Bestoujef faisait-il valoir la nécessité de ménager sa propre situation, elle n’hésitait pas à répondre : « Personne ne vous attaquera si vous faites ce que je veux. » On voit qu’avec une haute idée de la prépondérance de la Russie, acquise au prix de l’effacement actuel de la France, une idée non moins élevée de sa propre importance était venue à la future impératrice. C’était aussi une conséquence de Rossbach.
Et l’événement se chargea de justifier cette double appréciation. Brühl, le ministre saxon, se priva effectivement de pain pour plaire au chancelier de toutes les Russies : Poniatowski reçut l’ordre de rester à son poste, et les choses reprirent leur cours antérieur. Seulement le marquis de L’Hôpital renonça, une fois pour toutes, à ses velléités d’accommodement avec un état de choses sur lequel il cessait d’avoir la moindre prise. Il n’essaya plus de remonter le courant et « regarda couler l’eau ». Il ne chercha même pas à entretenir des relations quelconques avec la jeune cour, où il apercevait « une petite mer fort orageuse » et remplie d’écueils.
Ce fut Poniatowski lui-même qui se chargea, six mois plus tard, de donner au comte de Broglie une satisfaction que celui-ci désespérait sans doute déjà d’obtenir. Se rendre impossible à Pétersbourg, après tout ce qu’il y avait fait, ne paraissait pas pour lui chose facile. Il y réussit. L’aventure a été racontée diversement ; nous nous en tiendrons au récit du héros principal, qui se trouve d’ailleurs confirmé, à quelques détails près, par le témoignage du marquis de L’Hôpital 6.
Le grand-duc n’avait pas encore dit son mot au sujet du séjour du diplomate polonais en Russie et des liaisons qu’il y entretenait. Il est vrai qu’il se trouvait absorbé par une passion nouvelle : Élisabeth Vorontsof, la dernière de ses maîtresses, venait d’entrer en scène. Une intervention de sa part demeurait cependant parmi les éventualités possibles, sinon probables. Elle se produisit au mois de juillet 1758. Sortant au petit matin du château d’Oranienbaum, Poniatowski fut arrêté par un des piquets de cavalerie que Pierre entretenait autour de sa résidence comme en temps de guerre. Il portait un déguisement. On lui mit sans façon la main au collet et on le conduisit devant le grand-duc. Pierre insista pour savoir la vérité — celle-ci ne paraissant pas l’inquiéter en elle-même. Il assurait que « tout pouvait s’arranger », à condition qu’il fût mis au courant. Le mutisme auquel le prisonnier se crut obligé l’exaspéra. Il en conclut que c’était à lui, personnellement, que ce visiteur nocturne en voulait. Il crut ou fit semblant de croire sa vie menacée. Sans la présence d’esprit d’un compatriote, récemment arrivé à Pétersbourg dans la suite du prince Charles de Saxe 7, Poniatowski risquait de payer cher son imprudence. Mais le grand-duc n’en parla pas moins, pendant quelques jours, de faire un mauvais parti à cet étranger qui s’avisait de vouloir tromper la vigilance de ses avant-postes. Il fit si bien que Catherine, effrayée, se résigna à un gros sacrifice : Élisabeth Vorontsof reçut de sa part des avances et des politesses qu’elle n’avait jamais osé espérer. Poniatowski s’empressa, de son côté, auprès de la favorite, se fit suppliant.
— Il vous serait si facile de rendre tout le monde heureux, lui glissa-t-il à l’oreille, pendant une réception de cour.
Élisabeth Vorontsof ne demandait pas mieux. Ce même jour, ayant parlé en conséquence au grand-duc, elle introduisit brusquement Poniatowski dans la chambre de Son Altesse.
— N’es-tu pas un grand fou, s’écria Pierre en l’apercevant, d’avoir tant tardé à me prendre pour confident !
Et d’expliquer en riant qu’il ne se souciait en aucune façon d’être jaloux ; les précautions prises autour d’Oranienbaum n’étaient que pour la sûreté de sa personne. À ce moment, Poniatowski se souvint qu’il était diplomate : il se confondit en compliments sur les dispositions militaires de Son Altesse, dont il avait appris à connaître l’habileté, à ses dépens. La bonne humeur du grand-duc en augmenta.
— Puisque nous voilà bons amis, dit-il, il manque encore quelqu’un ici.
« Sur cela », raconte Poniatowski (nous citons textuellement le passage correspondant des Mémoires), « il passe dans la chambre de sa femme, la tire du lit, ne lui laisse pas le temps de mettre ses bas, et point de souliers et passer une robe de Batavia, sans jupon, et dans cet état nous l’amena, lui disant en me montrant : « — Eh bien, le voilà, j’espère qu’on sera content de moi 8. »
On soupa gaiement, on ne se sépara qu’à quatre heures du matin, et, sur la demande des intéressés, Élisabeth Vorontsof poussa la complaisance jusqu’à faire une démarche personnelle auprès de Bestoujef pour le convaincre que la présence de Poniatowski à Pétersbourg avait cessé de déplaire au grand-duc. La fête fut recommencée les jours suivants, et, pendant quelques semaines, cet étonnant ménage à quatre connut les jours les plus heureux.
« J’allais souvent à Oranienbaum », écrit encore Poniatowski, j’arrivais le soir, je montais par un escalier dérobé dans l’appartement de la grande-duchesse ; j’y trouvais le grand-duc et sa maîtresse ; nous soupions ensemble ; après quoi le grand-duc emmenait sa maîtresse, nous disant : — Ah çà, mes enfants, vous n’avez plus besoin de moi. — Et je restais tant que je voulais. »
Mais le bruit de l’aventure se répandit à la cour, et, si peu de disposition qu’on y eût à la sévérité dans cet ordre de choses, il fit scandale. Le marquis de L’Hôpital crut aussitôt de son devoir d’en profiter pour renouveler ses instances au sujet du renvoi de l’inquiétant Polonais. Il eut gain de cause cette fois. Poniatowski dut partir. Élisabeth avait compris que la réputation de son neveu et héritier était en jeu. Deux années plus tard, le baron de Breteuil eut mission d’effacer l’impression produite sur l’esprit de Catherine par ce pénible dénouement. Il ne réussit qu’à moitié. Il est vrai que, comme il réunissait en lui la qualité de représentant officiel de la politique française avec celle d’agent secret de la politique occulte, il avait aussi double rôle à jouer, et, tout en assurant la grande-duchesse « que Sa Majesté Très Chrétienne non seulement ne formerait aucune opposition au retour du comte Poniatowski à Pétersbourg, mais qu’elle serait même disposée à concourir au succès des mesures qu’il croirait devoir prendre pour engager le roi de Pologne à le charger de nouveau de ses affaires », il devait aussi, « sans choquer ouvertement les sentiments de la grande-duchesse, éviter de se prêter à ce qu’elle désire ».
Le dualisme extravagant auquel avait abouti et dans lequel se complaisait alors en France la fantaisie du souverain, aux prises avec l’exercice des charges sérieuses de la souveraineté, se traduisait éloquemment dans cette comédie. Catherine n’en fut pas dupe. S’étant procuré non sans peine un entretien particulier avec la grande-duchesse, Breteuil recueillit bien de sa bouche quelques paroles flatteuses : « J’ai été élevée pour aimer les Français, lui dit-elle, j’ai eu longtemps un goût de préférence pour eux ; c’est un sentiment que vos services me rendront. » « Je voudrais, écrivait le baron à la suite de cette entrevue, rendre le feu, l’adresse et l’effronterie que madame la grande-duchesse a mis dans cette conversation. » Mais il ajoutait mélancoliquement : « Tout cela ne signifie et ne signifiera peut-être jamais que l’excès de sa passion contrariée. »
Il voyait juste. Poniatowski ne devait plus revenir à Pétersbourg — sinon trente-cinq ans plus tard, comme roi détrôné. Bientôt, absorbée par d’autres préoccupations, distraite aussi par d’autres amours, Catherine allait se désintéresser elle-même du succès des démarches tentées encore par lui et par d’autres pour cet objet. Mais le levain de rancune contre la France devait persister dans son cœur. D’autant qu’en renonçant à revoir son Polonais, elle ne cessait pas pour cela de penser à lui. La fidélité, ou du moins une certaine fidélité, assez bizarre par moments, il faut en convenir, était dans son caractère. Comme elle avait associé la politique à l’amour, elle devait aussi faire marcher de front ses affaires de cœur avec ses autres affaires. Or, elle sut parfois — pas toujours — mettre de la suite et de la constance dans celles-ci. C’est comme cela qu’en changeant souvent d’amants, elle arriva à en aimer quelques-uns, même au-delà de l’entraînement passager du cœur ou des sens. Elle les aimait alors d’une autre manière, plus calme, mais aussi résolue, sinon plus, tranquillement, imperturbablement, comme disait plus tard le prince de Ligne. Il y aura certainement de l’effronterie encore, et même un peu de cynisme, dans le rescrit qu’elle adressera en 1763 à son ambassadeur à Varsovie, pour lui recommander la candidature du futur roi de Pologne, disant que celui-ci « avait rendu pendant son séjour à Pétersbourg plus de services à sa patrie qu’aucun autre ministre de la République ». Mais il y aura de la tendresse mêlée à une sage prévoyance dans les mesures qu’elle prendra à la même époque pour payer toutes les dettes de cet étrange candidat. En 1764, la supposition d’un mariage pouvant l’unir à l’élu de la nation polonaise, en confondant ainsi les deux empires, trouvera une créance si générale que Catherine devra recourir à d’ingénieux expédients pour rassurer des voisins prompts à s’émouvoir. Elle écrira à Obrescof, son envoyé à Constantinople, pour lui faire communiquer à la Porte la nouvelle de pourparlers imaginaires engagés par Poniatowski en vue d’une alliance avec une des premières familles de Pologne. Et, son cœur se désintéressant de plus en plus du roman ainsi poursuivi à travers la distance des temps et des lieux, sans qu’elle songe cependant à en désintéresser son esprit ou son ambition, elle ordonnera simultanément au comte Kayserling et au prince Repnine, ses représentants en Pologne, de faire en sorte qu’aussitôt après son élection Poniatowski épouse effectivement une Polonaise, ou du moins en témoigne l’intention. Toujours pour calmer les inquiétudes de la Porte, peut-être aussi pour dresser une barrière infranchissable entre le passé et le présent. Hélas ! un avenir prochain lui ôtera ce souci, creusant, au lieu et place de l’obstacle souhaité, un abîme sans fond. Voici ce que Poniatowski, devenu roi de Pologne, écrira, deux ans plus tard, à son représentant à lui près la cour de Saint-Pétersbourg, le comte Rzewuski :
« Les derniers ordres donnés à Repnine d’introduire des dissidents jusque dans la législation sont un vrai coup de foudre pour le pays et pour moi personnellement. S’il est encore possible, faites envisager à l’impératrice que la couronne qu’elle m’a procurée deviendra pour moi la robe de Nessus. J’en serai brûlé, et ma fin sera affreuse… »
L’amant d’autrefois ne sera plus à cette heure, pour Catherine, que l’exécuteur de ses hautes volontés dans un pays à moitié conquis. Elle répliquera par une note de sa main, où elle engagera ce roi improvisé, fragile ouvrage de ses mains, à laisser Repnine faire sa besogne, sinon « il ne restera à l’impératrice qu’un regret continuel d’avoir pu se tromper dans l’amitié du roi, dans sa façon de penser et dans ses sentiments ». Et Poniatowski insistant encore, elle lui enverra ce dernier et sinistre avertissement, où se laisse pressentir déjà l’étreinte brutale des Saldern, des Drevitch et des Souvorof, les futurs étrangleurs des dernières résistances nationales : « Le seul parti qui me reste est d’abandonner cette affaire à son propre sort… Je ferme les yeux sur les suites et les conséquences, flattée cependant que Votre Majesté ait pu voir assez de désintéressement dans tout ce que j’ai fait pour Elle et pour sa nation, pour ne pas me faire le reproche d’avoir cherché à élever en Pologne un but à mes armes. Elles ne seront jamais dirigées contre ceux… » Ici la plume de l’impératrice s’arrêtera ; elle avait écrit : « Ceux que j’aime » ; elle effacera ces mots, les remplaçant par : « Ceux à qui je veux du bien » ; puis elle terminera par cette phrase, où se révélera toute sa pensée, résonnant aux oreilles du malheureux Poniatowski comme le roulement du tambour avant le feu de peloton : « Comme je ne les retiendrai point quand je croirai que l’usage pourra leur en être utile. »
Nous n’évoquerons plus qu’incidemment le souvenir de cette liaison, destinée à d’aussi singuliers et tragiques retours. Elle a tenu, en effet, moins de place dans la vie de Catherine que dans celle du peuple infortuné appelé à y jouer le rôle de victime expiatoire. Après y avoir risqué sa réputation, qui ne craignait plus guère d’être compromise, et son crédit qu’elle sut pourtant en tirer intact, Catherine finit par y trouver un profit énorme. On pourrait dire que la Pologne en est morte, si les peuples n’avaient des raisons plus profondes pour vivre ou pour mourir. Il nous faut revenir maintenant à l’époque où se passaient et se terminaient les beaux jours de l’amoureuse aventure, et à cet intérieur bizarre, aux apparences de prison, de corps de garde et de petite maison, qui en abritait — peu discrètement — le mystère.