3.2
Après avoir acquis la conviction que l’impératrice n’était pas là où il pensait la trouver, Pierre ne put encore se résoudre à admettre la vérité, à reconnaître l’étendue de son malheur. Son homme de confiance, Perfilef, ne l’avait prévenu de rien. Le malheureux Perfilef avait passé la nuit à jouer aux cartes avec Grégoire Orlof, croyant le tenir ainsi sous bonne garde ! Pierre se décida à envoyer aux informations. Il avait beaucoup de monde sous la main. Le chancelier Vorontsof, le prince Troubetzkoï, Alexandre Chouvalof s’offrirent pour aller à Pétersbourg. Aucun ne reparut. Mais un Holsteinois, revenant de la ville où il avait passé un congé de vingt-quatre heures, confirma les mauvaises nouvelles. Il était trois heures de l’après-midi. Pierre prit alors une seconde résolution : il appela Volkof et lui ordonna de travailler à la rédaction de plusieurs manifestes. Il commençait une campagne de plume. Pourtant, sur les représentations de Münich, il se décida à envoyer un de ses aides de camp, le comte Devierre, à Kronstadt, pour s’assurer de cette place importante. L’heure d’après, il se souvint qu’il était soldat : il endossa son uniforme des grands jours et envoya quérir ses troupes holsteinoises qui étaient restées à Oranienbaum. Il entendait se fortifier à Peterhof et y tenir tête à l’émeute. Les Holsteinois arrivèrent à huit heures, mais Pierre avait changé d’avis. Münich ne se chargeait pas de mettre Peterhof en état de défense. Il aurait voulu qu’on allât à Kronstadt au lieu d’y envoyer. Il avait son plan. Brusquement, Pierre prenait le parti d’écouter le feld-maréchal. Mais la nuit était venue. On partit pourtant, mais il sembla que ce fût pour un voyage d’agrément. Un yacht et une galère à rames embarquèrent tout le cortège masculin et féminin de l’empereur. On arriva en vue de Kronstadt à une heure du matin.
— Qui vive ? cria une sentinelle du haut des remparts.
— L’empereur.
— Il n’y a plus d’empereur ! Passez au large.
Le comte Devierre avait été mis en échec par un envoyé de Catherine, l’amiral Talitsine.
Münich ne désespéra pas encore. Lui et Goudovitch supplièrent Pierre de débarquer quand même. On n’oserait pas tirer sur eux. Ils en répondaient. Mais Pierre était déjà descendu à fond de cale. Il n’avait jamais eu affaire qu’à des forteresses de carton. Il tremblait de tous ses membres. Les femmes poussaient des cris perçants. On vira de bord.
Alors Münich proposa autre chose : pousser jusqu’au port de Reval, s’y embarquer sur un vaisseau de guerre et passer en Poméranie, où Pierre prendrait le commandement de son armée.
— Faites cela, Sire, disait le vieux guerrier, et six semaines après Pétersbourg et la Russie seront derechef à vos pieds. J’en réponds sur ma tête. Mais Pierre avait épuisé sa provision d’énergie. Il ne songeait plus qu’à revenir à Oranienbaum et à y entamer des négociations. On revint à Oranienbaum. On y trouva encore des nouvelles auxquelles on ne s’attendait pas : l’impératrice avait quitté Pétersbourg à la tête de ses régiments et marchait à la rencontre de Pierre et des Holsteinois.
Une marche triomphale, celle-ci. À cheval, portant l’uniforme emprunté à un officier du régiment Semionovski, Catherine précédait ses troupes. Une couronne de feuilles de chêne ornait son bonnet fourré de zibeline, et ses longs cheveux flottaient au vent. À ses côtés, revêtue du même uniforme, galopait la princesse Dachkof. Les soldats étaient transportés. D’un commun accord ils avaient mis bas et déchiré ou vendu aux brocanteurs les uniformes dont Pierre III les avait revêtus et repris leur vieille livrée guerrière, que Pierre Ier importa d’Allemagne, mais qui passait déjà pour nationale. Ils brûlaient de se mesurer avec les Holsteinois.
Ils n’eurent pas cette satisfaction. Après une marche de nuit, à cinq heures du matin, un parlementaire de Pierre se présenta. C’était le prince Alexandre Galitzine. L’empereur offrait à l’impératrice le partage du pouvoir. Catherine dédaigna de répondre. Une heure après elle recevait l’acte d’abdication de son mari. Elle s’arrêta à Peterhof, où Pierre fut aussi amené. Panine, qui fut chargé de lui signifier les dernières volontés de la tsarine au sujet de sa personne, le trouva dans un état pitoyable. Pierre voulut lui baiser la main, en le suppliant d’obtenir qu’on ne le séparât pas de sa maîtresse. Il pleurait comme un enfant qu’on a châtié. La favorite se traînait aux genoux de l’envoyé de Catherine : elle demandait aussi à ne pas quitter son amant. On les sépara pourtant. Mademoiselle Vorontsof fut envoyée à Moscou, Pierre reçut pour résidence provisoire une maison située à Ropcha, « endroit très écarté, mais très agréable », assure Catherine, à une trentaine de kilomètres de Peterhof, en attendant qu’il lui fût préparé un logement convenable dans la forteresse de Schlüsselbourg, cette Bastille russe.
Le lendemain, 14 juillet, Catherine faisait à Pétersbourg une entrée solennelle. Son séjour à Peterhof n’avait été ainsi que de quelques heures. Quelque chose s’y était passé, pourtant, outre la déchéance définitive de Pierre. La princesse Dachkof y avait fait une découverte, dont elle parle dans ses Mémoires avec tristesse et qui, par la surprise qu’elle lui causa, prouve que, pour une organisatrice de complots, elle avait beaucoup de naïveté. En entrant dans le salon de l’impératrice à l’heure du dîner, elle avait vu un homme étendu de tout son long sur un divan. C’était Grégoire Orlof. Il avait devant lui un monceau de plis cachetés qu’il se disposait nonchalamment à ouvrir.
— Qu’allez-vous faire ? lui cria la princesse, en reconnaissant, à un aspect qui lui était devenu familier dans la maison de son oncle, des documents émanant de la grande chancellerie. Ce sont là des papiers d’État. Personne n’a droit d’y toucher, sauf l’impératrice et les personnes spécialement désignées pour cela par elle.
— Précisément, répliqua Orlof sans changer de position et avec le même air d’indifférence dédaigneuse. Elle m’a dit de parcourir cela.
Il semblait très ennuyé de sa besogne et décidé à s’en acquitter à bon marché.
La princesse fut stupéfaite. Ses étonnements n’étaient pas finis. Trois couverts étaient préparés sur une table à l’autre bout du salon. L’impératrice, arrivant aussitôt, invita son amie à y prendre place avec elle. La troisième place était pour le jeune lieutenant. Mais celui-ci ne bougea pas. L’impératrice fit alors porter la table auprès du divan. Elle et la princesse s’assirent en face du jeune homme, qui resta couché. Il s’était, paraît-il, blessé à la jambe.
Ainsi se révélait la situation qu’il allait occuper auprès de la nouvelle souveraine. C’était l’inauguration du favoritisme.