1.3
Par une force de volonté d’abord peu commune.
« Je vous dirai, écrit-elle en 1774 à Grimm, que je n’ai point les torts que vous me donnez, parce que je ne me trouve point les qualités que vous me prêtez : je suis peut-être bonne ; je suis ordinairement douce, mais, par état, je suis obligée de vouloir terriblement ce que je veux, et voilà à peu près tout ce que je vaux. »
Notons, cependant, que si d’une manière générale elle est persévérante dans l’exercice et dans la tension invariable de cette énergie naturelle, ayant toujours voulu, selon son expression, que « le bien de l’Empire se fît », et l’ayant voulu avec une puissance extraordinaire, dans le détail elle est l’inconstance même. Elle veut toujours et toujours aussi fortement, mais elle change de volonté avec une facilité non moins surprenante, en variant dans sa façon de concevoir le bien. À cet égard, elle est femme de la tête aux pieds. En 1767, elle est tout entière à son Instruction pour les nouvelles lois qu’elle veut donner à la Russie. Cette œuvre, que nous retrouverons plus tard et où elle a mis au pillage Montesquieu et Beccaria, est à ses yeux destinée à ouvrir une ère nouvelle dans l’histoire de la Russie. Aussi veut-elle avec ardeur, avec emportement, qu’elle soit mise en pratique. Voici cependant que des difficultés surgissent ; des délais, des ménagements imprévus s’imposent. Là-dessus, brusquement, elle se désintéresse de la chose. En 1775, elle imagine des Règlements pour l’administration de ses provinces. Et la voilà qui écrit : « Mes derniers règlements du 7 novembre contiennent deux cent cinquante pages in-quarto imprimées, mais aussi je vous jure que c’est ce que j’ai jamais fait de mieux, et que, vis-à-vis de cela, je ne regarde l’Instruction pour les lois, dans ce moment-ci, que comme un bavardage. » Et la voilà qui brûle d’envie de montrer ce nouveau chef-d’œuvre à son confident. Moins d’un an après, c’est fini. Grimm n’a pas obtenu communication du document, et, comme il insiste pour en avoir la faveur, elle s’impatiente : « Pourquoi s’obstine-t-il à briguer la lecture d’une chose aussi peu récréative ? Cela est fort bon, fort beau peut-être, mais très ennuyant. » Au bout d’un mois, elle n’y pense plus.
Elle a de la même manière, pour les hommes comme pour les choses, des engouements subits, passionnés, d’une impétuosité sans pareille, suivis de désenchantements et de chutes également rapides dans l’indifférence la plus complète. La plupart des hommes de talent qu’elle a fait venir en Russie, y compris Diderot lui-même, l’ont éprouvé tour à tour. Après avoir passé vingt années de son règne à embellir diverses résidences qui ont eu successivement l’avantage d’être préférées et préférables à ses yeux, elle s’éprend tout à coup, en 1786, d’un site voisin de Pétersbourg, que rien ne désigne à cette faveur. Et d’engager l’architecte russe Starof, un élève de l’Académie de Pétersbourg, à y bâtir en toute hâte un palais, et d’écrire à Grimm : « Toutes mes maisons de campagne ne sont que chaumières en comparaison de Pella, qui s’élève comme un phénix. »
Comme elle ne manque d’ailleurs pas de bon sens, ni de finesse, ni de pénétration, elle arrive, sur le tard il est vrai, à se rendre compte de ce dont nous parlons.
« J’ai trouvé depuis deux jours seulement, écrit-elle en 1781, que je suis une commenceuse de profession, et que jusqu’ici de tout ce que j’ai commencé il n’y a rien d’achevé. »
Et un an après :
« À tout cela il ne manque que le temps de l’achever ; tout cela ressemble à mes lois, à mes règlements : le tout est commencé, rien n’est achevé ; tout est à bâtons rompus. »
Elle a cependant encore des illusions ; elle ajoute :
« Si je vis deux ans, tout sera d’une perfection achevée. »
Mais deux ans et plus s’étant passés, elle finit par s’apercevoir que le temps ne fait rien à l’affaire. « Jamais je n’ai mieux senti que je suis un parfait composé de bâtons rompus », déclare-t-elle, non sans une certaine mélancolie. Ce à quoi elle ajoute qu’elle est « bête comme un pot », et qu’elle s’est convaincue que le prince Patiomkine avait beaucoup plus d’esprit de conduite qu’elle.
Disons encore qu’elle ne serait pas femme s’il ne lui arrivait parfois de ne pas savoir très bien ce qu’elle veut, ou même de ne pas le savoir du tout, tout en voulant toujours très fortement. À propos d’un certain Wagnière, qui fut secrétaire de Voltaire, dont elle s’avisa de réclamer les services pour elle-même et dont elle ne sut plus ensuite que faire, elle écrit à son souffre-douleur :
« Trêve d’excuses de votre part… et de la mienne de n’avoir pas su au juste, en cette occasion comme en bien d’autres, ni ce que je voulais, ni ce que je ne voulais pas, et d’avoir écrit, par conséquent, le vouloir et le non-vouloir… Si vous voulez, à côté de la chaire que vous me conseillez d’ériger, j’en fonderai une sur la science de l’indécision, à moi plus naturelle qu’on ne pense. »
On observera sans doute qu’une telle disposition d’esprit n’est point faite pour mettre une souveraine à même d’imprimer aux affaires de son empire une direction ferme et bien orientée. Aussi, nous essayerons de le mettre en évidence plus tard, rien de semblable n’apparaît dans le rôle historique de Catherine. Si ce rôle fut considérable, c’est — et elle en eut conscience elle-même – qu’elle se trouvait avoir affaire à un peuple neuf, commençant sa destinée et en traversant la première étape : l’état d’expansion. Dans cet état, un peuple n’a guère besoin d’être dirigé ; la plupart du temps, il n’est même pas susceptible de l’être. C’est une « force libérée », qui suit son impulsion propre. En y obéissant, elle ne risque pas de s’égarer. Le seul malheur qui puisse lui arriver, c’est de s’endormir. Il serait donc inutile et même vain de conduire ce peuple par la main et de lui montrer un chemin qu’il sait très bien trouver tout seul. Il suffit de le secouer et de le remettre sur pied de temps en temps. Et c’est à quoi Catherine s’entendit merveilleusement. Son action fut celle d’un stimulant et d’un propulseur doués d’une vigueur prodigieuse.
À cet égard, elle supporte la comparaison avec les plus grands caractères masculins de l’histoire. Son âme est un ressort, toujours tendu, toujours vibrant, d’une trempe qui résiste à toutes les épreuves. Au mois de juillet 1765, elle est souffrante, alitée. Des rumeurs, qui circulent dans la ville, la disent enceinte et en train de se faire avorter. Cependant, elle a commandé pour la fin du mois des grandes manœuvres, « un camp », comme on disait alors, et elle a annoncé qu’elle y assisterait. Elle y assiste. Le dernier jour, pendant la « bataille », elle reste cinq heures à cheval, étant censée diriger les manœuvres et envoyer des ordres, par l’intermédiaire de son aide de camp général, au maréchal Boutourline et au général prince Galitzine, qui commandent les deux ailes de son armée. L’aide de camp général — étincelant dans une cuirasse d’or constellée de pierreries —, c’est, on l’a deviné, Grégoire Orlof. Quelques mois plus tard, des troubles s’étant produits dans la capitale, elle vient au milieu de la nuit de Tsarskoïe Selo à Pétersbourg avec Orlof, Passek et quelques autres amis sûrs ; elle monte à cheval et parcourt les rues de la ville pour s’assurer que ses ordres sont bien exécutés et ses précautions bien prises. À ce moment encore, elle ne s’est pas rétablie de la crise, plus ou moins mystérieuse, qu’elle vient de traverser. Elle ne supporte aucun aliment. Elle juge cependant à propos de se montrer bien portante et gaie. Elle multiplie les fêtes ; elle fait venir la Comédie-Française à Tsarskoïe Selo.
L’abattement physique ou moral, la lassitude ou le découragement lui sont choses également inconnues. La force de résistance et d’impulsion croît chez elle en proportion de l’effort qui lui est imposé. En 1791, quand l’horizon s’assombrit autour d’elle, ayant à faire face à la Suède et à la Turquie, et à redouter une rupture avec l’Angleterre, elle a ou affecte la sérénité la plus tranquille, la bonne humeur la plus communicative. Elle rit et plaisante. Elle conseille à ceux qui l’approchent de renoncer par avance aux liqueurs anglaises et de s’accoutumer aux boissons nationales.
Et quel entrain, quelle ardeur toujours juvénile, quel élan jamais ralenti !
« Courage ! Allons en avant, diction avec laquelle (sic) j’ai passé les bonnes et les mauvaises années également, et voilà que j’en ai quarante bien comptées, et qu’est-ce que le mal présent vis-à-vis du mal passé ! »
Voilà son langage habituel. La force de volonté dont elle dispose lui permet, et de commander aux manifestations extérieures de ses sentiments, et même de faire, à son gré, abstraction de ces sentiments au moment où ils viennent à la gêner, si intenses qu’ils puissent être, car elle est loin d’être indifférente, ou difficilement impressionnable, ou naturellement calme. Le sang-froid, par exemple, n’est pas du tout dans sa nature. En mai 1790, dans l’attente d’une rencontre sur mer avec les Suédois, elle passe des nuits entières sans sommeil, met tout le monde sur les dents autour d’elle, gagne une rougeur sur la joue, qu’elle attribue à l’acuité de ses émotions, et fait si bien que tout le monde, y compris son Premier ministre, Bezborodko, fond en larmes autour d’elle. Une fois qu’elle a su l’événement de la bataille, elle reprend sa sérénité d’âme, et les nouvelles eussent-elles été les plus mauvaises, sa gaieté et son entrain. À tout moment ainsi elle traverse de ces fièvres. Elle se rend malade d’« altération », comme elle dit. Elle y gagne des attaques de coliques. Un jour, Chrapowiçki, son factotum, la trouve étendue sur une chaise longue, se plaignant de douleurs dans la région du cœur. « C’est le mauvais temps de l’automne, dit-il, qui sans doute indispose Votre Majesté. » « Non, répond-elle, c’est Otchakof ; la forteresse sera prise aujourd’hui ou demain ; j’ai souvent de tels pressentiments. » Ces pressentiments la trompent souvent aussi, comme dans le cas présent, Otchakof n’arrivant à être emporté d’assaut que deux mois après. En recevant la nouvelle de la mort de Louis XVI, elle éprouve une telle secousse qu’elle est obligée de se mettre au lit. Il est vrai que, cette fois, elle ne cherche ni à maîtriser ni à dissimuler son émotion, qu’un sentiment de solidarité politique n’est pas seul à lui inspirer, car elle a la fibre du cœur facilement excitable. Elle n’est pas seulement « sensible » à la mode du temps ; elle est sincèrement accessible à la sympathie et à la pitié.
« J’oubliais boire, manger et dormir, écrit-elle en racontant la mort de sa belle-fille en 1776, et mes forces se soutenaient je ne sais comment. Il y avait des moments où il me semblait que je sentais des déchirements d’entrailles de tout ce que je voyais souffrir. » Cela ne l’empêche pas de joindre à sa lettre, qui est longue, une foule de détails concernant ses affaires courantes, voire les plaisanteries coutumières, un peu lourdes, dont elle égaye volontiers sa correspondance intime, les interrogations sur le « boyau fêlé » de son « souffre-douleur », les gentillesses de ses chiens, et le reste. C’est qu’après s’être abandonnée à ses impressions, elle s’est ressaisie, et elle explique elle-même pourquoi :
« Le vendredi, je devins pierre… Moi qui suis une pleureuse de profession, j’ai vu mourir sans répandre une larme. Je me disais : Si tu pleureras (sic), les autres sangloteront ; si tu sangloteras, les autres s’évanouiront, et tout le monde perdra la tête et tramontane. »
Elle n’a jamais perdu la tête, et, elle l’affirme dans une de ses lettres, il ne lui est jamais arrivé de s’évanouir. Dès qu’il s’agit de payer de sa personne, de prendre une attitude et de l’imposer aux autres en prêchant d’exemple, elle est prête. En août 1790, elle songe sérieusement à accompagner en Finlande la réserve de son armée.
« Si la nécessité en avait été, dit-elle plus tard, j’aurais laissé ma tête dans le dernier bataillon carré. Je n’ai jamais eu peur. »
Avec les idées que nous avons aujourd’hui, c’est une mince preuve de courage qu’elle donne, en 1768, en se faisant la première, ou une des premières dans sa capitale et dans son empire tout entier, inoculer la petite vérole. Pour l’époque, ce fut un événement et un acte d’héroïsme célébré comme tel par tous les contemporains. Il suffit d’ailleurs de lire les notes écrites, à ce sujet, par l’inoculateur lui-même, l’Anglais Dimsdale, mandé exprès de Londres, pour mesurer l’idée que les professionnels se faisaient encore de la gravité de l’opération. On fait moins d’embarras aujourd’hui pour trépaner un homme ou pour lui ouvrir les entrailles. Catherine présenta son bras à la lancette le 26 octobre 1768. Huit jours après, elle fit inoculer son fils. Le 22 novembre, les députés de la commission législative et tous les hauts dignitaires se réunirent à l’église de Notre-Dame de Kazan, où lecture fut faite d’un décret du Sénat ordonnant des prières publiques à cette occasion ; après quoi on alla en corps présenter des félicitations et des remerciements à Sa Majesté. Un jeune garçon de sept ans, du nom de Markof, qu’on avait fait inoculer préalablement, pour se servir de la lymphe recueillie sur lui, fut anobli pour sa peine et reçut le surnom d’Ospiennyï (ospa : « petite vérole »). Catherine le prit en affection et le fit élever sous ses yeux. La famille de ce nom, qui occupe aujourd’hui en Russie une haute situation, doit sa fortune à cet ancêtre. Le docteur Dimsdale reçut le titre de baron, la charge honorifique de médecin du corps de Sa Majesté, le rang de conseiller d’État actuel et une pension de 500 livres sterling. C’était assurément beaucoup de bruit pour peu de chose ; mais quelques années plus tard, en 1772, l’abbé Galiani annonçait encore comme une nouvelle d’importance l’inoculation des fils du prince de San Angelo Imperiali à Naples, la première qui ait été faite en cette ville. En 1768, Voltaire lui-même trouve digne d’admiration cette impératrice qui se fait inoculer « avec moins d’appareil qu’une religieuse ne prend un lavement ». Catherine est peut-être celle qui fait le moins de cas de sa prouesse. Devant les députations qui viennent la complimenter, elle se croit tenue de prendre un air solennel pour déclarer « qu’elle n’a fait que son devoir, parce qu’un pasteur est obligé de donner sa vie pour son troupeau ». Mais, écrivant à quelques jours de distance au général Braun, gouverneur de la Livonie, elle plaisante ceux qui s’extasient au sujet de son courage : « Je crois que ce courage-là, chaque gamin courant dans les rues de Londres le possède. »