‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 39 sur 98 · 1.4

1.4

Un trait curieux, c’est qu’avec l’inconstance, la mobilité excessive que nous avons montrée dans son caractère, elle passe pour très obstinée. Tout en indiquant la « légèreté » et le « défaut de précision dans les idées » comme « son côté faible », tout en parlant des « fluctuations perpétuelles » auxquelles son esprit est sujet, sous l’influence des plus minces incidents, tout en allant jusqu’à lui refuser « l’esprit de résolution dans les épreuves », ce qui nous semble tomber entièrement à faux, l’Anglais Harris lui-même parle à plusieurs reprises de la difficulté qu’on éprouve à la faire changer d’idée ou à lui faire abandonner un projet. Le mot « obstination » revient fréquemment sous la plume du diplomate. Cela tient à l’ardeur que cette femme singulière apporte en toutes choses. Une fois qu’elle s’est emparée d’une idée, d’un projet, d’une combinaison qui lui paraît heureuse, elle y entre, elle y mord en quelque sorte à pleines dents, et, comme le bouledogue dont elle a parlé un jour, on la tuerait plutôt que de lui faire lâcher prise. Elle est également disposée à pousser cette idée, ce projet, cette combinaison jusqu’à ses plus extrêmes conséquences. Seulement, elle est facilement portée à abandonner d’elle-même l’objet qu’elle a saisi pour un autre, qui lui agréera tantôt davantage. Mais tant qu’elle tient le morceau, elle le tient bien.

Il est dans sa nature d’être toujours tout entière à l’heure présente. Même quand elle joue aux cartes — à dix roubles, soit cinquante livres le robre —, elle y met toute son attention. Elle joue bien et gagne souvent sans tricher.

C’est une grande travailleuse.

« Vous me demandez, écrit-elle à Grimm, pourquoi je ne m’ennuie pas. Je vous le dirai : c’est parce que j’aime passionnément à être occupée et que je trouve que l’homme n’est heureux que quand il l’est. »

Dès le lendemain de son avènement, elle manifeste ses goûts et ses aptitudes à cet égard. Nous lisons dans la dépêche du baron de Breteuil du 28 octobre 1762 :

« La tsarine cherche à faire connaître qu’elle veut gouverner et faire les affaires elle-même. Elle se fait apporter les dépêches des ministres du dehors, fait volontiers les minutes des réponses et assiste assez régulièrement aux assemblées du Sénat et y décide fort despotiquement des points les plus importants d’administration générale ou d’intérêts particuliers. Je sais depuis longtemps… que ses maximes sont qu’il faut être ferme dans ses résolutions ; qu’il vaut mieux mal faire que de changer d’avis, et surtout qu’il n’y a que les sots qui soient indécis. »

Mais le genre de travail qu’elle préfère, c’est d’écrire. Là aussi se révèle sa féminité. Il semble que, au contraire d’un homme d’État moderne, elle ait le plus de facilité à penser en tenant une plume à la main. En avril 1764, il lui arrive, écrivant au prince Repnine, de terminer brusquement sa lettre par cette phrase : « Je ne peux vous en dire davantage, parce que j’ai la main fatiguée. » Il est sept heures et demie du matin quand elle trace ces mots ! Elle épuise plusieurs secrétaires, et les projets de lettres ou de décrets qu’ils lui présentent ressortent en général de ses mains criblés de notes et de corrections. Et ses exercices de plume ne se bornent pas, comme on sait, à l’expédition des affaires. Elle entretient une correspondance des plus étendues et des plus variées. Elle écrit à tous ceux qui l’intéressent et à propos de tout ce qui l’occupe. Et de quoi ne s’occupe-t-elle pas ! Le 14 avril 1763, elle écrit au comte Razoumofski pour le prévenir qu’un intendant qu’il a est un voleur. Le 21 novembre 1764, elle écrit au prince Kourakine pour l’engager à prendre les médecines dont elle lui a recommandé l’usage. Si ce n’est pour lui, que ce soit pour elle, ajoute-t-elle aimablement, car elle a besoin de sa santé. Le 2 décembre de la même année, elle écrit au comte Vorontsof pour l’entretenir du divorce de sa fille, la comtesse Stroganof. En 1778, elle se met en tête de réconcilier le général Sievers avec sa femme. Elle entame des négociations, nomme des arbitres, emploie tour à tour la persuasion et la colère. Elle assume et accomplit, sans faiblir un seul instant, une besogne écrasante. Mais aussi, pour ne pas plier sous le faix, elle a dans son caractère et dans son tempérament un don précieux : la gaieté. Une gaieté saine, robuste, qui ne l’abandonne que rarement, qui revient quand elle est partie, aussi vite que le soleil d’avril, qu’un rien excite et fait éclater en fusées de rire étincelantes. Elle est gaie naturellement, ainsi qu’elle le dit à Zimmermann, en parlant d’une attaque passagère d’« hypocondrie » que lui avait fait subir la mort de Lanskoï, l’amant chéri entre tous, mais elle s’applique à entretenir et à développer cette disposition d’esprit. Elle en fait une question de parti pris et de système.

« Madame, il faut être gaie, écrit-elle à une de ses amies. Il n’y a que cela qui fait qu’on surmonte et supporte tout. Je parle d’expérience, car j’ai surmonté et supporté bien des choses en ma vie. Je riais cependant quand je pouvais, et je vous jure qu’à l’heure qu’il est, où j’ai tous les embarras de mon état, je joue de fort bon cœur le soir, quand l’occasion s’en présente, à colin-maillard avec mon fils et très souvent sans lui. Nous donnons une raison à cela ; nous disons : c’est pour la santé, mais, entre nous soit dit, c’est en vérité pour faire l’enfant. »

« Elle riait, dit le prince de Ligne, d’une pauvreté, d’une citation, d’une bêtise, et s’amusait de rien. C’est ce contraste de simplicité dans ce qu’elle disait dans la société avec les grandes choses qu’elle faisait qui la rendait piquante. »

Il lui arrive un jour de mettre en doute si jamais un homme véritablement grand a existé sans une provision considérable de bonne humeur. Et elle penche pour la négative. Sa provision à elle est si abondante que rien ne parvient à l’épuiser, ni les soucis, ni les chagrins, ni même l’ennui des cérémonies officielles. Voici comment elle se tire de cette dernière sorte d’épreuve, la plus redoutable de toutes, à ses yeux :

« Recette pour rendre quelqu’un parfaitement gai : prenez le patient, renfermez-le tout seul dans un carrosse à deux places, menez-le vingt-cinq verstes, faites-le descendre, conduisez-le à la messe, qu’il y reste depuis le commencement jusqu’à la fin debout, régalez-le ensuite de deux audiences, après quoi qu’il se déshabille, puis qu’on lui donne à dîner avec une douzaine de personnes : vous verrez qu’il sera gai comme un pinson. »

Elle a soixante-trois ans quand elle écrit cela. En général, d’ailleurs, elle s’arrange de façon à réduire cette partie de son métier de souveraine au strict nécessaire, ou à y introduire des éléments de diversion. Le voyage qu’elle fait en 1785 de Saint-Pétersbourg à Tver, en compagnie des ministres de France, d’Autriche et d’Angleterre, et au cours duquel on parle entre-temps d’affaires sérieuses, n’est malgré cela qu’un long éclat de rire. « On riait aux éclats du matin au soir », écrit-elle à Grimm. Tout en causant avec le comte de Ségur des démêlés qu’elle continue d’avoir avec le sultan, elle imagine un échange burlesque de notes diplomatiques entre son ministre des Affaires étrangères et l’envoyé français, ce dernier se plaignant d’avoir été enlevé par ordre de l’impératrice et exposé, pendant la durée du voyage qu’elle l’a contraint de faire, aux plus mauvais traitements. Un « Extrait des registres secrets du cabinet de Sa Majesté Impériale » est rédigé à ce propos, et la minute comme la copie de ce document fort étendu sont de la main même de l’impératrice !

En 1777, une inondation qui prend les proportions d’une catastrophe produit à Pétersbourg des ravages considérables. Les palais impériaux eux-mêmes ne sont pas épargnés. Un ouragan qui accompagne l’invasion des eaux brise toutes les fenêtres de l’Ermitage, ce séjour préféré de Catherine, créé et constamment embelli par elle. Cent quarante bâtiments périssent sur la Neva, devant ses yeux. Voici comment elle raconte l’événement :

« Je suis bien aise d’être revenue hier, midi, de Tsarskoïe Selo, en ville. Il faisait un très beau temps, mais je disais : “Oh ! il y aura de l’orage”, car le prince Potemkine et moi nous faisions le soir assaut d’imagination. Réellement, à dix heures du soir, voilà le vent qui commence par ouvrir avec fracas une fenêtre dans ma chambre ; il pleuvait un peu, et depuis ce moment il a plu toute sorte de choses : des tuiles, des plaques de fer, des vitres, de l’eau, de la grêle, de la neige. J’ai dormi très profondément ; je me suis réveillée à cinq heures par un coup de vent ; j’ai sonné, on est venu me dire que l’eau était à ma porte et demandait à entrer. J’ai dit : “Si c’est comme cela, envoyez retirer les sentinelles qui sont dans les petites cours, pour qu’elles ne périssent pas en lui disputant le passage…” J’ai voulu voir les choses de plus près ; je m’en suis allée à l’Ermitage. Elle (sic) et la Neva ressemblaient à la destruction de Jérusalem ; le quai, qui n’est pas achevé, était couvert de vaisseaux marchands à trois mâts. J’ai dit : “Bon Dieu ! la foire a changé de place ; il faudra que le comte Münich établisse la douane là où était le théâtre de l’Ermitage…” »

Elle continue sur ce ton pendant trois pages, plaisantant le comte Panine, « qui a eu une pêche établie dans son manège », se moquant de la consternation de son entourage. Assurément, son optimisme ou son eudémonisme habituel jouent un rôle dans cette façon de représenter les choses, comme aussi le désir de diminuer à l’étranger l’impression que la catastrophe est appelée à y produire. Car c’est à Grimm qu’elle écrit ainsi, et ses lettres à Grimm ne sont souvent que ce que sont de nos jours les communications officieuses à l’agence Havas. Mais la résistance de son tempérament et de la bonne humeur qui en fait le fond y entre pour une bonne part. « De la gaieté, c’est mon fort ! » a-t-elle coutume de dire. Toute sa correspondance avec le « souffre-douleur » déborde de cette allégresse joyeuse, par moments on dirait qu’elle chante en écrivant :

« Vers la fin de ce mois je m’en vais à Moscou, et y viendra qui pourra, la la, et y viendra qui voudra… »

Il est vrai qu’à cette date elle a signé le traité de Kutchuk-Kaïnardji et elle a vu la fin de la révolte de Pougatchef. Mais un mois après elle écrit encore :

« Vous savez qu’outre moi il y a dans ma suite un autre moi… C’est le prince Repnine, ambassadeur très gai et excellent compagnon de voyage, que je mène à Moscou sans cérémonie et qui prendra la gravité nécessaire à sa mission où il pourra, mais pas avec moi. »

C’est en lui répondant sur le même air que Grimm conserve sa faveur et sa situation de confident préféré entre tous. S’avise-t-il de changer de ton à l’occasion de la mort de cette belle-fille, pleurée — pas trop longtemps — par l’impératrice même, elle le rappelle à l’ordre aussitôt :

« Je ne réponds jamais aux jérémiades ; il ne faut guère penser aux choses auxquelles il n’y a pas à remédier… Les morts étant morts, il faut penser aux vivants. »

Elle a cependant l’attendrissement prompt et, comme nous l’avons vu, la larme facile. Elle pleure au moment du départ de son fils Paul, quand il va rejoindre l’armée qui doit se mesurer en Finlande avec les Suédois, bien que son fils Paul ne lui tienne pas au cœur de très près. Elle pleure en recevant la nouvelle de la mort de l’amiral Greigh. Chrapowiçki a noté une quantité considérable d’occasions analogues où s’est manifestée sa sensibilité. Quand elle apprend que Patiomkine n’est plus, c’est un véritable déluge de larmes. Mais le soleil n’est jamais loin. Et, comme les épreuves de toute sorte, les années aussi glissent sur cet heureux naturel sans l’entamer. Voici une lettre du soixante-cinquième hiver. Une teinte de mélancolie y apparaît peut-être ; mais les jeux d’enfants y trouvent encore un écho joyeux, et le colin-maillard n’a pas perdu ses droits :

« Avant-hier, jeudi, 9 février, il y a eu cinquante ans que je suis arrivée avec ma mère à Moscou… Je pense qu’ici, à Pétersbourg, il n’y a pas dix personnes en vie qui se souviennent de cette mienne arrivée. C’est d’abord Betzky, aveugle, décrépit, et plus que radotant, qui demande aux jeunes gens s’ils ont connu Pierre Ier. C’est la comtesse Matuchkine, qui à soixante-dix-huit ans dansait hier aux noces. C’est le grand échanson Narychkine, que j’ai trouvé comme gentilhomme de la chambre à la cour, et sa femme. C’est le grand écuyer, son frère — encore nie-t-il le fait, parce que cela le rend trop vieux. C’est le grand chambellan Chouvalof, qui ne sort quasi plus de la maison pour cause de décrépitude. C’est une vieille femme de chambre que j’ai, qui s’oublie… Voilà de grandes preuves de vieillesse, et même ce récit en tient peut-être, mais que faire ? Et, malgré cela, j’aime à la folie et comme un enfant de cinq ans, à voir jouer au colin-maillard et à tous les jeux d’enfants possibles. Les jeunes gens et mes petits-fils disent qu’il faut que j’y sois pour que la gaieté y règne à leur gré, et qu’ils sont plus hardis et à leur aise quand j’y suis que sans moi. C’est donc moi qui suis le Lustigmacher. »

Page 1