1.3
Nous avons parlé déjà de l’activité de Catherine. C’est assurément encore un élément, point négligeable, de sa fortune prodigieuse. À cet égard, elle a toujours et jusqu’à la fin de sa vie dépensé sans compter. Elle a été réellement « la sentinelle qu’on ne relève jamais », chantée en 1787 par le poète Derjavine. D’après le témoignage du feld-maréchal Münich, elle travaillait quinze heures par jour pendant les premières années, et deux ans avant sa mort, elle écrivait à Grimm :
« Vous pouvez me tourmenter tout à votre aise ; ne vous gênez pas là-dessus. Je suis si accoutumée à être tourmentée dans toutes les directions, qu’il y a longtemps que je ne m’aperçois plus que je le suis. À ma place, on vous fait lire quand vous voulez écrire et parler quand vous désireriez de lire ; il faut rire quand on voudrait pleurer ; vingt choses empêchent vingt autres, et vous n’avez jamais le temps de penser un moment, et, malgré cela, vous devez agir à tout instant sans sentir de la lassitude jamais ni de corps ni d’esprit ; malade ou en santé, cela est indifférent ; toutes choses à la fois demandent que vous y soyez à la minute. »
Nous avons vu, en effet, qu’elle prend souci de beaucoup de choses. En 1767, ayant constaté pendant son séjour à Moscou l’infériorité des melons qu’on y mange, elle fait venir d’Astrakhan et d’Orenbourg des graines d’une qualité supérieure. On sait que quelques années après, elle se servit d’un envoi de ces fruits ainsi amendés pour capter la bienveillance du grand Frédéric. Elle pense aussi à la pomme de terre, et s’applique à favoriser l’introduction de ce tubercule dans la culture nationale. Elle envoie au comte Saltykof des remèdes contre la peste. Elle en trouve de terribles, comme celui de faire mettre le pestiféré dans un endroit froid et sec, de lui donner à boire de l’eau fraîche avec du vinaigre et de le faire frotter deux fois par jour avec de la glace. En 1768, elle s’adresse au même fonctionnaire pour faire venir de Moscou à Pétersbourg des dames jeunes et point laides, qui l’aideront à faire les honneurs de sa capitale au roi de Danemark, dont la visite est annoncée. Le fils du comte Saltykof devra assister son père dans le choix à faire parmi les beautés locales. Il y a des notes de sa main ayant trait à la fabrication de l’eau-de-vie. Elle fait des mariages, et, si les unions qu’elle a assorties viennent à être troublées, elle s’entremet pour y ramener la paix et la satisfaction mutuelle. Elle se mêle de rendre au prince Lapouhine sa femme, qui a fui le foyer conjugal et qu’elle fait enlever manu militari de la maison maternelle où l’infidèle cherche refuge, pour la rendre à son mari. Elle revoit, avant d’en autoriser la représentation, les comédies de Soumarokof, en traitant modestement les corrections qu’elle trouve à y faire de « remarques d’une illettrée ». Elle ne corrige pas seulement, d’ailleurs ; elle censure aussi, mais en général d’une façon assez libérale. Le censeur en titre, Yelaguine, ayant une fois opposé son veto à la mise en scène d’une des œuvres du célèbre auteur, elle rappelle la sentence et ordonne de passer outre. Tout cela de pair avec l’exercice direct souvent et toujours très zélé des fonctions extraordinairement complexes et pour ainsi dire universelles de la souveraineté absolue. En 1789 et 1790, Patiomkine, son alter ego, étant absent, occupé au sud de l’Empire par la guerre turque, c’est elle qui porte, et qui porte vaillamment, tout le poids de la guerre de Suède. De mai en juillet 1789, ayant nommé l’amiral Tchitchagof commandant en chef de sa flotte de la mer Baltique, en remplacement de l’amiral Greigh, que la mort vient de lui enlever, elle n’écrit pas moins de trente lettres au nouveau titulaire de ce poste de confiance, « les unes — raconte le fils de Tchitchagof — relatives aux grandes opérations, d’autres aux détails qu’elle suggérait en indiquant les divers points à occuper sur la côte de Suède qu’on devait garder, désignant même parmi les officiers étrangers quels étaient ceux qu’on pouvait employer avec le plus d’avantage. Elle donnait en même temps des nouvelles sur tout ce qu’elle apprenait de l’état et des mouvements de l’ennemi ; elle entrait dans les détails de l’administration, ordonnait la construction de divers établissements, tels que des casernes, des hôpitaux, la réparation et la mise en état du port de Reval, etc. ».
Quelques années plus tard, elle revenait ainsi sur les souvenirs de cette époque.
« Il y a une raison pourquoi j’ai paru si bien faire dans ce moment : c’est que j’étais seule, sans presque d’aide, et que, craignant de manquer à quelque chose par ignorance ou par oubli, j’étais devenue d’une activité dont je ne me croyais pas capable, et je donnais dans des détails inouïs, jusque-là que je devins pourvoyeur de l’armée et que, de l’aveu de tous, jamais l’armée n’a été mieux nourrie, dans un pays qui sans cela ne fournissait aucune ressource. Un jour, le comte Pouchkine vint me dire qu’il lui fallait quatre cents voitures et huit cents chevaux. C’était à midi ; j’envoyais de suite à Tsarskoïe Selo et j’ordonnai de demander aux paysans combien ils donneraient volontairement et de chevaux et de voitures pour cette entreprise. Eux, tout de suite, dirent qu’ils la prenaient tout entière, et à six heures du soir arrivaient au comte Pouchkine quatre cents voitures à deux chevaux, qui n’ont pas quitté l’armée de Finlande jusqu’au mois d’octobre. »
Bien entendu, c’est là l’histoire d’une crise passagère, et l’immixtion de Catherine dans les menus détails de l’administration n’est pas toujours aussi pénétrante ni aussi soutenue. Dans les moments d’accalmie, elle abandonne volontiers la besogne à des inférieurs ; elle cherche des délassements, ou bien elle porte son activité sur d’autres champs. C’est d’ailleurs une maxime favorite à elle qu’il faut mêler le travail et le plaisir, ou, comme elle le dit en russe d’une façon plus pittoresque, le « faire et le non-faire ». Mais alors encore, tout se ressent tellement de l’impulsion souveraine qu’elle donne d’en haut aux hommes et aux choses, que c’est elle qui semble tout faire et qu’à distance elle paraît présente partout. C’est à un de ces moments-là que correspond le tableau suivant de son gouvernement, tracé par un observateur non dépourvu de sagacité, mais peu porté à la bienveillance. Nous lisons dans une dépêche de Durand, le chargé d’affaires français :
« Qui ne croirait, au bruit de tout ce qui se passe à Pétersbourg (novembre 1774), que toutes les parties du ministère sont dans une tension perpétuelle, qu’il s’y tient de longs et fréquents conseils, que Catherine II y fait discuter les résolutions à prendre, qu’elle pèse les avis et qu’elle décide d’après l’examen qu’elle en fait ? Il n’est rien de tout cela. M. de Romanzof dirige la négociation de la paix et le mouvement des troupes de la manière qu’il juge la plus convenable. À l’aide de quelques subalternes, M. Panin cherche des expédients pour éluder les prétentions du roi de Prusse, gagner du temps et n’en donner que le moins qu’il peut aux affaires. M. Potemkin remplit mollement sa place ; il se contente de signer quelques expéditions et fait excessivement crier contre son faste, sa hauteur et les décisions hasardées de ses bureaux… La flotte est entièrement à la discrétion du comte Alexis Orlof. Le grand-duc, grand amiral, passe le temps à jouer la comédie, et l’impératrice, qui a cessé de l’instruire, l’encourage dans ses amusements, en lui disant qu’autant elle s’ennuie au théâtre, autant elle prend du plaisir à des représentations qu’anime le choix des acteurs. Catherine seconde, environnée de plans d’édifices, n’a plus que du dégoût pour le travail de l’administration, et ne s’occupe que de constructions qu’elle n’est pas obligée d’entendre, mais dont elle soumet l’art à ses caprices. Les gens de l’intérieur ajoutent… qu’elle ne refuse aucune grâce personnelle à M. Potemkin, tandis qu’il a beaucoup de peine à obtenir les plus petites pour des tiers. Sa faveur n’est donc pas sans bornes. Le goût de Catherine pour la domination va plus loin que son amour, et en séparant du trône l’application et le travail, elle veut en retenir l’autorité. »
Le goût de la domination, l’amour jaloux de l’autorité, tels ont été en effet les traits les plus saillants et les plus constants de la personnalité de Catherine, depuis qu’elle s’est trouvée placée à la tête de l’État. Elle y a fait pourtant bonne et très bonne figure en somme, cela est incontestable. Elle y apportait quelque chose encore en surplus des qualités que nous avons déjà cherché à analyser.