‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 55 sur 98 · 1.4

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Des procédés de gouvernement, très personnels en partie et en partie aussi très nouveaux. L’effet produit par l’apparition de Catherine dans la politique contemporaine rappelle, à certains égards, celui que produisirent de nos jours les premiers coups d’éclat du grand homme d’État de l’Allemagne moderne. Alors comme aujourd’hui, il y eut de la surprise et presque du scandale parmi les politiciens de la vieille école. Un de ceux-ci, doué toutefois d’une intelligence exceptionnellement ouverte, le comte de Saint-Priest, a traduit ainsi l’impression commune :

« On n’était pas encore très accoutumé à rencontrer chez les princes cette verve de dialogue, ces improvisations aventureuses et piquantes, dont Frédéric avait donné quelques exemples remarquables, mais récents. Jusqu’alors, les rois s’étaient bornés à parler par monosyllabes à des interlocuteurs inclinés dans la respectueuse attente d’un mot… Le baron de Breteuil, le duc de Choiseul lui-même furent déroutés par l’éloquence de la nouvelle impératrice de Russie. Ce type si neuf échappa à leur intelligence. Personne, au premier abord, ne sut rien comprendre à ce mélange d’énergie et de finesse, de prudence cachée et d’indiscrétion apparente, à tant de sévérité avec de tels soucis, à tant de grâce au milieu de commotions si vives. Tout cela était imprévu et dérangeait la vieille routine diplomatique. »

En effet, le baron de Breteuil fut loin d’être séduit et très près d’être choqué par les premiers entretiens confidentiels dont Catherine le gratifia après son avènement au trône. La grande-duchesse n’avait pas laissé de lui inspirer une certaine admiration, mêlée à quelque inquiétude ; l’impératrice lui parut au-dessous de son rôle. Il ne comprenait rien à cette souveraine qui, tout en parlant avec emphase de sa puissance et de la « beauté de sa position », avouait ingénument qu’elle n’était pas heureuse, ayant autour d’elle des gens « sans éducation » et « impossibles à contenter » ; vantait tantôt la supériorité de ses talents et tantôt se répandait en invectives sur la friponnerie et l’ignorance de ses principaux sujets ; exprimait des inquiétudes sur la solidité de son « échafaudage politique », puis se réjouissait d’avoir réussi à se faire passer aux yeux de tous pour « dévote et avare », en appelant aux connaissances que le baron pouvait avoir de son vrai caractère sur ces deux points ; paraissait solliciter des compliments, puis, quand elle les avait obtenus, répondait vertement : « On disait à peu près la même chose à Néron » ; semblait concevoir les relations courantes entre une impératrice et un ministre plénipotentiaire comme un marivaudage galant, appuyé d’un échange de petits billets spirituellement tournés ; en rédigeait à tout propos quelques-uns dans le style le moins apprêté, jetant à la hâte son improvisation sur des chiffons de papier et s’excusant en post-scriptum de « son gentil griffonnage ». Tout cela étourdissait et déconcertait le diplomate français, et lui faisait hocher la tête. Il concluait à un « règne médiocre », en ajoutant sentencieusement : « Tel brille au second rang qui s’éclipse au premier. »

À la même époque, le comte de Solms envoyait à Frédéric un horoscope encore plus pessimiste. Une révolution nouvelle lui paraissait à peu près inévitable dans un avenir prochain. « Il ne faudrait qu’une tête chaude… Des personnes qui connaissent la Russie depuis quarante ans conviennent toutes que jamais elles n’ont vu un abattement si universel, un mécontentement si général, et que l’on prend si peu de soin de cacher. Il se tient des propos si libres, si hasardés, si peu mesurés contre l’impératrice qu’on se croirait au milieu de l’Angleterre, et, si une opinion peut acquérir quelque autorité par le consentement unanime, il est certain que le règne de l’impératrice Catherine II ne doit faire, tout comme celui de l’empereur son époux, qu’une courte apparition dans l’histoire du monde. »

Quelques années après, cette apparition fugitive semblait s’être fixée sur l’horizon européen non plus comme un météore, mais comme un astre éblouissant. Catherine imposait silence à ses détracteurs, en provoquant d’un bout à l’autre du continent un concert d’éloges comme on n’en avait jamais entendu autour du nom d’un souverain. Cela encore était une nouveauté. Louis XIV lui-même avait été adulé plus silencieusement. On peut dire de Catherine qu’elle a inventé, ou tout au moins introduit dans la politique, cet instrument d’action inconnu jusqu’alors : la réclame. On peut dire aussi qu’elle a été la première à deviner le rôle de cet autre agent, appelé à occuper dans le mouvement de la vie moderne une si grande place : la presse. Et non pas seulement la presse du livre, mais aussi, et surtout, la presse du journal. Il y a eu des journaux avant elle ; il n’y a guère eu de journalisme politique proprement dit, dans le sens actuel du mot. Elle a encore inventé cela, ou à peu près, et elle s’en est aussitôt servi avec une habileté qu’on n’a pas dépassée depuis. M. de Bismarck n’a été, à cet égard, qu’un imitateur. Catherine a eu avant lui ses « reptiles » émargeant au budget des fonds secrets, et, par eux, ses « articles officieux », ses « communiqués » plus ou moins officiellement estampillés, ses « insinuations » plus ou moins habilement déguisées, son service d’« annonces » et son jeu de « petits papiers ». Elle a fait elle-même du journalisme militant, car son échange de lettres avec ses correspondants attitrés, avec Voltaire, avec Grimm en France, avec Zimmermann et même avec madame de Bielke en Allemagne, n’est pas autre chose au fond. Ses lettres à Voltaire sont connues, avant même d’être imprimées, de tout le public attentif aux moindres faits et gestes du patriarche de Ferney, et ce public, c’est tout le monde. Grimm ne montre pas habituellement les lettres qu’il reçoit, mais il en colporte le contenu dans tous les cercles qu’il fréquente, et il fréquente Paris tout entier. Ainsi des autres. Ces lettres sont des articles, cette correspondance est une gazette. Et puis Grimm a son journal à lui, qu’il envoie aux quatre coins de l’Europe dans les bons endroits et où il fait passer l’écho direct de la pensée impériale. Voltaire a un million de lecteurs chaque fois qu’il lance une brochure à sensation, et ses brochures sont fréquemment dictées ou tout au moins inspirées par une parole ou un signe venant « d’où vient maintenant la lumière », à ce que dit Voltaire. Parfois il en fait sur commande expressément envoyée et soldée en conséquence. Nous reviendrons ailleurs sur ces détails. Il faut lire la correspondance, toute la correspondance de Catherine pendant une année de crise, telle que celle de 1773-1774, pour voir comment elle entend et pratique cette manœuvre d’un usage si peu coutumier encore dans les mœurs du jour. À la même date, écrivant au général Bibikof, chef de l’armée qui combat dans les environs d’Orenbourg, aux prises avec Pougatchef, il lui arrive de traduire ses angoisses secrètes, ses terreurs, ses incertitudes, fiévreusement, en phrases heurtées, où l’on croit deviner comme le hoquet d’un sanglot, après quoi, retournant sa plume, elle envoie à madame de Bielke un bulletin tout différent, à tournure enjouée, leste et pimpante : « Tout cela finira dans peu… Je suis bien heureuse de vous dire que cette révolte d’Orenbourg va en dégringolant. » Nous avons déjà indiqué plusieurs fois le soin qu’elle prend de publier à son de trompe les bonnes fortunes qui lui arrivent, en les grossissant autant que possible, et de cacher les mauvaises. En juin 1789, après la défaite essuyée à Parosalmi, elle défend la distribution des correspondances particulières venant de l’étranger.

Tout cela fait partie d’un système, et ce système se rattache a l’intuition, étonnante chez cette femme née dans une petite cour allemande et placée sur le trône le plus despotique de l’Europe ; mieux que cela, à l’intelligence, très nette déjà, que l’on découvre chez elle de la grande force du monde moderne — de l’opinion publique. C’est, nous n’hésitons pas à le croire et à le dire, pour avoir découvert cette force et avoir songé à s’en servir que Catherine a été à même de jouer le rôle qui a été le sien dans l’histoire. La moitié de son prestige européen est venue de l’admiration de Voltaire, sollicitée, captée, ménagée par elle avec un art infini, soldée même, au besoin. Et ce prestige, tout en favorisant sa politique à l’extérieur, lui a donné à l’intérieur même de son empire un éclat et un ressort qui, seuls, lui ont permis de demander à ses sujets et d’obtenir d’eux l’effort gigantesque qui a fait sa grandeur et sa gloire. Dans cette voie, elle a fait encore œuvre d’innovateur et de précurseur, avant les grands remueurs d’idées et d’hommes de l’histoire contemporaine.

Elle n’a pas négligé pour cela, d’ailleurs, ni en politique ni en diplomatie, la pratique de certains procédés légués par le passé. Ainsi, les allures indiscrètes qui effarouchaient le baron de Breteuil, les affectations de franchise, la manière de traiter les affaires au grand jour qu’elle paraissait vouloir inaugurer, ne l’empêchaient pas d’avoir un cabinet noir. En 1789, c’est en violant le secret d’une dépêche du comte de Montmorin, alors ministre des Affaires étrangères, qu’elle sut les inclinations du cabinet de Versailles à soutenir contre elle la cause de Gustave III. Le comte de Ségur, qui condamnait ces inclinations, et ne s’en était ouvert qu’à son collègue autrichien, crut à une indiscrétion du comte Cobenzl.

Mais, en général, elle a fait assez peu de cas des anciens errements et des vieilles méthodes. Elle a surtout improvisé. Dans le domaine de l’administration, une de ses premières mesures est  l’établissement  d’un  nombre  considérable  de  commissions spéciales, appelées à la suppléer dans la conduite de chaque affaire particulière. C’est une création, et l’effet en est caractérisé ainsi par un témoin peu suspect de partialité, le comte de Solms, l’envoyé de Frédéric, qui, en général, n’augure rien de bon du nouveau régime :

« Les gouverneurs des provinces et des villes, le clergé, les juges, les officiers, qui profitaient tous du relâchement des règnes précédents, s’étaient pour ainsi dire rendus indépendants chacun dans le diocèse ou dans le district soumis à son inspection. Ils y agissaient en tyrans envers le peuple… Les nouveaux arrangements, qui les obligent à une vie laborieuse, désintéressée, les mécontentent… »

Une autre innovation de Catherine est le droit de pétition largement accordé à tous ses sujets, comme un moyen de connaître leurs besoins. Il est à remarquer toutefois qu’en même temps la tsarine prend des dispositions pour qu’aucune demande ne puisse lui arriver directement. Il n’est plus permis de guetter le passage de l’impératrice pour remettre un placet entre ses mains. Cette coutume, passée pour ainsi dire en force de loi, est proscrite sous les peines les plus sévères : le knout et la Sibérie. Catherine prétend ainsi s’épargner des mécontents.

« Ce n’est jamais moi qui refuse », dit-elle un peu cyniquement. Le chargé d’affaires français, Durand, rapporte à cet égard une anecdote assez piquante. En janvier 1774, une lettre anonyme à l’adresse de l’impératrice se trouve, on ne sait comment, sur sa table. On suppose dans le public qu’elle contient de graves accusations contre le procureur général, prince Viazemski. Catherine fait aussitôt publier un avis par lequel elle engage l’« honnête homme », auteur de la lettre, à se faire connaître, pour qu’elle puisse, en lui donnant satisfaction, récompenser le service qu’il lui a rendu. L’« honnête homme » ne se presse cependant pas de trahir son incognito, et il a raison, car, à quelque temps de là, on apprend que sa lettre a été brûlée publiquement par le bourreau.

On surprend là un retour aux traditions rencontrées par la souveraine dans la pratique de ce gouvernement auquel elle s’appliquait à donner nouvelle figure, qu’elle cherchait, après Pierre Ier, à rapprocher du type européen, tout en le pénétrant de son inspiration personnelle. L’instruction officielle rédigée en 1764, sous sa dictée, pour le procureur général dont il est question plus haut, porte la même empreinte, fleurant pour ainsi dire un relent du vieux terroir moscovite. Les accusations infamantes, les invectives, les outrages qui s’y rencontrent à l’adresse du prédécesseur de Viazemski (Hliebof), sont d’un style qui fut familier aux anciens tsars, mais qui étonne sous la plume de Catherine. On y trouve cependant aussi des réflexions d’un autre genre et quelques-unes d’un style tout à fait original :

« J’aime beaucoup la vérité, y est-il dit par l’impératrice, et vous pouvez la dire sans rien craindre, et vous mettre en contradiction avec moi sans aucun danger, pourvu que cela serve au bien des affaires. J’apprends que tout le monde vous considère comme un honnête homme, et j’espère vous prouver que les gens de cette espèce peuvent vivre à ma cour très agréablement. »

C’est encore un legs du passé et un ressouvenir des mœurs implantées en Russie par la conquête tartare que la façon dont Catherine interprète les pouvoirs qu’elle donne à ses subordonnés. Ses gouverneurs généraux de province ont des faux airs de pachas turcs ; Kayserling, son ambassadeur à Varsovie, y tient une cour qui éclipse celle de Poniatowski, et Patiomkine semble bien près à un moment de se tailler dans les provinces du Sud un royaume indépendant. Mais elle ne laisse pas de corriger, jusqu’à un certain point, les vices du système par des procédés de contrôle et de surveillance tout à fait modernes. Elle dit : « Je donne beaucoup d’autorité à ceux que j’emploie ; si on s’en sert quelquefois pour faire du mal, tant pis : je cherche à le savoir. » Et elle est en avance positivement sur son époque, quand elle recommande à ses fonctionnaires de « tâter le pouls des mœurs du peuple ». Elle professe du reste un grand respect pour les coutumes locales. Pendant le voyage de Crimée, le prince de Ligne et le comte de Ségur s’étant divertis un jour à surprendre, sous le voile qui leur couvre habituellement la figure, des jeunes filles tartares, qu’ils trouvent d’ailleurs fort laides, Catherine prend ce jeu en fort mauvaise part. C’est un « mauvais exemple » qu’il ne faut pas donner.

En revanche, là où son autorité personnelle est en jeu, ses innovations dans un sens libéral, ses essais de régime constitutionnel, ne sont la plupart du temps que de pure forme. Elle écrit au prince de Ligne : « Mon Conseil, de l’avis duquel je suis toujours lorsqu’il est du mien. » Ce Conseil est encore une improvisation de l’impératrice, imitant les Conseils de cabinet pratiqués dans les autres gouvernements monarchiques, mais avec un rôle bien plus effacé. En 1762, Panine avait présenté le projet d’une Assemblée de conseillers, dont l’organisation aurait eu pour effet, de l’avis de Villebois, de supprimer à peu près le pouvoir personnel. Après avoir longtemps médité le projet, Catherine l’adopta, nomma les conseillers, insista pour qu’on vît à les désigner par un autre nom, un nom russe, puis se ravisa, fit déposer le dossier de l’affaire aux archives, et il n’en fut plus question. Peu à peu, elle s’arrangea, au contraire, de façon à supprimer à peu près l’autorité des corps d’État déjà existants, comme le Sénat et le saint-synode, en même temps qu’elle offrait cinquante roubles à chaque soldat aux gardes voulant quitter le service et exprimant le désir de se retirer du côté de Moscou. Ceux qui annonçaient l’intention d’aller jusqu’à Kazan recevaient quatre-vingt-dix roubles. C’était encore une façon d’anéantir un des pouvoirs rivaux du sien. Pourtant, la première année de son règne, elle assista onze fois aux séances du Sénat, mais elle eut à recommander aux membres de l’assemblée de ne pas s’occuper, en son absence, « de choses étrangères aux affaires ».

Il est juste de dire que, dans l’exercice de son autorité personnelle, ainsi isolée et affermie, elle apporte la conscience la plus scrupuleuse. Le prince Serge Galitzine raconte dans ses Souvenirs l’histoire d’un décret du Sénat, au bas duquel la souveraine avait apposé sa signature. La pièce alla au procureur général, du procureur général au procureur tout court, de celui-ci au secrétaire général, du secrétaire général au secrétaire particulier, pour aboutir à un simple expéditionnaire. Celui-ci se trouva ivre. Ayant porté les yeux, dans cet état, sur la signature impériale, précédée de la formule sacramentelle : « Qu’il en soit ainsi » (byt pa siemou), il se prit à dire : « Tu mens, qu’il n’en soit pas ainsi », et, à grands coups de plume, il barbouilla le papier tout entier avec ces mots répétés cent fois. On imagine la terreur des bureaux à la découverte de cette profanation. Le procureur général se jeta aux pieds de l’impératrice. « Eh bien, quoi !, dit-elle tranquillement, vous ferez faire une autre expédition. Mais c’est peut-être un avertissement du ciel. Il faut revoir ce décret. » Le décret, revu, fut effectivement amendé.

Nous avons montré plus haut comment elle se défiait de ses premiers mouvements. Connaissant ses défauts, elle en arrivait, par un effort continuel de son énergique volonté, à la pratique des vertus contraires. C’est ainsi qu’avec l’effervescence habituelle de son esprit et l’essor continu de son imagination, elle pouvait dire en 1782 : « Je n’ai jamais vu de l’enthousiasme sans y avoir versé de l’eau. » Elle trouvait d’ailleurs, cette fois, une application assez malencontreuse du principe : il s’agissait d’une souscription ouverte à Paris pour le remplacement d’une partie de la flotte de M. de Grasse, détruite par un coup de mer. Le grand-duc Paul, se trouvant alors l’hôte de la France, avait tenu à y prendre part. « Malgré l’enthousiasme, écrivait Catherine à ce propos, il n’y a pas une âme qui ne regrette beaucoup et qui ne gémisse même sur la somme qu’il a souscrit. »

En 1785, elle expliquait ainsi au comte de Ségur, qui l’interrogeait à ce sujet, le secret qui lui avait permis de régner aussi paisiblement  après  une  prise  de  possession  de  son  pouvoir  aussi orageuse :

— Ce moyen est bien simple : je me suis fait des principes, un plan de gouvernement et de conduite, dont je ne m’écarte jamais ; ma volonté, une fois émise, ne varie pas. Ici, tout est constant ; chaque jour ressemble à ceux qui l’ont précédé. Comme on sait sur quoi compter, personne ne s’inquiète. Dès que j’ai donné une place à quelqu’un, il est sûr, à moins de commettre un crime, de la conserver.

— Mais, demandait encore le comte de Ségur, que feriez-vous si vous veniez à vous apercevoir que vous vous êtes trompée dans le choix d’un ministre ?

— Je le garderais… Seulement, je travaillerais avec un de ses agents secondaires ; mais pour lui, il garderait son titre et sa place.

Là-dessus, elle racontait comment, ayant reçu la nouvelle de la victoire de Tchesmé, elle jugea convenable que le ministre de la Guerre, à qui elle ne laissait depuis quelque temps que les « bagatelles de bureau » à expédier, pour tout emploi, apprît autrement que par la rumeur publique le grand et joyeux événement. À cet effet, elle le fit mander à quatre heures du matin. Croyant qu’il s’agissait pour lui de recevoir une semonce à raison d’un désordre récent qui s’était produit dans son administration, le ministre ne fut pas plus tôt introduit qu’il se mit à balbutier des excuses :

— Je vous jure, Madame, que je ne suis pour rien dans cette affaire…

— Parbleu, monsieur, je le sais très bien !

Vers la même époque, commentant les événements qui se précipitaient en France, Catherine y trouvait une occasion de mettre en valeur ses propres maximes de conduite et ses moyens d’action. À propos de l’affaire du Collier, elle disait :

« Dieu merci que je n’ai jamais été dans le cas d’avoir affaire à un cardinal mystifié… Ma (sic), s’il est dupe seulement ? Est-ce chez vous un crime que d’être dupe ? Pardonnez-le-moi si je soupçonne le baron de Breteuil d’avoir conseillé cet arrêt ; je connais mon homme ; mais sur ce point on fait bien de conseiller aux rois de ne jamais se hâter : Das kommt immer früh genug und mann könnte die Zeit nehmen wenn alle Leute geschrieen hätten dass es so seyn musste und sollte. J’ai souvent fait en pareil cas le nigaud ; je n’y comprends rien, et alors, le meilleur avis des autres et qui mettrait le plus la justice et la raison de mon côté me déterminait, et, portant cette égide devant moi, je marchais à travers les ronces et les épines du métier. »

En août 1789, elle déclarait à Chrapowiçki qu’elle voyait depuis son avènement au trône qu’il y aurait une fermentation en France. Elle ne la croyait cependant pas aussi dangereuse. « Mais on n’a pas su se servir de la disposition des esprits. J’aurais attiré La Fayette à moi, comme un ambitieux, et j’en aurais fait mon défenseur. Qu’ai-je fait en arrivant au trône ? »

Un des triomphes obtenus par son savoir-faire, et un de ceux dont elle aimait le plus à se vanter, fut la conquête — la conquête morale — qu’elle arriva à faire de la ville de Moscou. Ce fut une besogne longue et ardue. La vieille cité moscovite se montrait récalcitrante à l’esprit du nouveau règne. Les peines que se donnait Catherine pour lui faire perdre sa ressemblance avec la capitale de la Perse irritaient la population. Pourtant, en 1785, l’impératrice put écrire :

« Cette bégueule-là (Moscou) a tant beuglé qu’à la fin elle a été réduite à me recevoir en dernier lieu comme elle ne reçut jamais personne, au dire même de ses plus anciennes commères mâles et femelles. »

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