2.4
C’est dans le domaine de l’administration proprement dite que Catherine a exercé, d’un bout à l’autre de son règne, l’activité la plus soutenue et, jusqu’à un certain point, la plus féconde. Elle s’est occupée de tout. Nous avons d’elle un travail personnel, très volumineux, sur l’établissement de manufactures. Par contre, elle s’est avisée, en 1783, de réformer la toilette des dames et des messieurs de sa cour, voulant la rendre moins coûteuse : la réforme n’était pas pour plaire aux manufacturiers. Élisabeth, à ce que raconte le comte Galovkine dans ses Mémoires, forçait la belle Narychkine à porter ses robes sans panier, pour que les grâces de sa taille ne fissent pas trop ombrage à sa propre beauté. Pour des raisons moins personnelles, Catherine eut recours à des lois somptuaires, et la grande-duchesse Paul, revenant de Paris, dut renvoyer, sans même les déballer, les merveilles que la fameuse mademoiselle Bertin avait mises dans ses caisses. En général, il faut le dire, avec beaucoup d’énergie et de bonne volonté, l’initiative de la souveraine s’est montrée dans cette direction, comme dans les autres, dépourvue et d’esprit de suite et d’une connaissance approfondie des choses, fragmentaire, capricieuse et allant pour ainsi dire au hasard.
« On fait trop d’établissements à la fois dans cet empire, écrivait le comte de Ségur en 1787, le désordre qu’entraîne la précipitation y étouffe la plupart des créations du génie. On veut, dans le même temps, former un tiers état, attirer le commerce étranger, établir des manufactures en tout genre, étendre l’agriculture, augmenter le papier, faire hausser le change, baisser l’intérêt de l’argent, fonder des villes, peupler des déserts, couvrir la mer Noire d’une nouvelle marine, conquérir un voisin, enchaîner l’autre et étendre son influence dans toute l’Europe. Il est certain que c’est beaucoup entreprendre. »
Catherine avait à lutter d’ailleurs avec des difficultés énormes. La première année de son règne, elle s’aperçut qu’au Sénat, tout en s’occupant des questions les plus complexes ayant trait à l’administration du pays, on ne possédait pas de carte qui indiquât la position des chefs-lieux de gouvernement, dont on réglait le sort sans savoir s’ils étaient voisins de la mer Noire ou de la mer Blanche. Elle envoya un commissionnaire à l’Académie des sciences avec cinq roubles pour en rapporter une. Elle s’employait énergiquement à la répression des abus multiples et extravagants, auxquels le fonctionnement de toutes les branches de l’administration demeurait soumis, et la Russie lui doit à cet égard de sérieux progrès, mais là aussi la tâche à accomplir dépassait ses forces. Un jour, elle envoyait un officier de sa garde, Maltchanof, à Moscou, pour pratiquer une révision et mettre au jour des malversations qui lui avaient été signalées. Maltchanof avait besoin d’un passeport pour voyager. La Russie a été de tout temps le pays des passeports. Il perdit trois jours dans des courses obligatoires, de bureau à bureau, avant d’en obtenir un. Pendant ce temps, les délinquants, prévenus, se mettaient en règle. Une corruption éhontée se maintenait du haut en bas de l’échelle administrative. En 1770, pendant la peste de Moscou, les officiers de police s’arrangèrent avec les officiers de santé pour rançonner les bourgeois riches de la ville : on dénonçait les malheureux, comme suspects d’être atteints du mal qui ravageait la population ; le médecin, sous prétexte d’examiner les sujets ainsi signalés, leur barbouillait les mains avec du nitrate d’argent ; des taches noires y apparaissant bientôt, les prétendus pestiférés étaient mis en quarantaine : s’ils ne se rachetaient pas, on profitait de leur absence pour piller leurs maisons. À Saint-Pétersbourg même, un témoin de valeur, l’inspecteur de police Longpré, envoyé de Paris en 1783, avec une mission d’ordre judiciaire, signale des désordres lamentables : les rues pas ou mal gardées, des incendies détruisant à tout instant des quartiers entiers de la ville, etc. À peu près à la même époque, l’envoyé anglais Harris mentionne le cas d’un de ses compatriotes qui, victime d’un vol à main armée, dépouillé d’une forte somme d’argent, essaye en vain d’intéresser à son malheur des officiers de police subalternes, finit par s’adresser au lieutenant de police en personne, et le trouve à sept heures du matin occupé à chercher une réussite avec un paquet de cartes sales.
Une des œuvres les plus durables de Catherine, des plus méritoires et des mieux combinées, fut la Maison des enfants trouvés, créée en 1763. Des privilèges et des faveurs, comme aucune institution de bienfaisance n’en reçut jamais nulle part, furent accordés à cet établissement : exemption d’impôts et de corvées, droit de justice et de police autonome, liberté personnelle acquise aussi bien aux élèves qu’à tous les employés leur consacrant leur travail, monopole de la loterie, part aux bénéfices des théâtres, etc. Un revenu de 50 000 roubles fut assigné par l’impératrice pour l’entretien de la Maison, dont un philanthrope, Procope Demidof, construisit à ses frais les énormes bâtiments. Betzki, nommé directeur, y employa toute sa fortune (environ 2 millions de francs) et vingt années de travail assidu. Un ouvrage publié par lui en 1775 sous ce titre : Plans et statuts des différents établissements ordonnés par l’impératrice Catherine pour l’éducation de la jeunesse, donne une idée élevée de la grandeur de l’œuvre. Diderot, qui en surveilla la traduction et l’impression faite à La Haye, y ajouta une notice où nous lisons ces lignes :
« Lorsque le temps et la constance de cette grande souveraine les auront conduits au point de perfection dont ils (ces établissements) sont tous susceptibles et que plusieurs ont atteint, on visitera la Russie pour les connaître, comme on visitait autrefois l’Égypte, Lacédémone et Crète, mais avec une curiosité qui sera, j’ose le dire, et mieux fondée et mieux récompensée. »
On commence en effet, de nos jours, à visiter la Russie. Il est vrai que ce n’est pas précisément avec la préoccupation que prévoyait Diderot. Mais peut-être faut-il attendre encore l’accomplissement de sa prophétie.