‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 62 sur 98 · 2.5

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Un côté de l’administration de Catherine se présente à l’esprit sous les apparences d’un problème défiant toute solution : c’est sa politique financière. Ce qu’étaient les finances de la Russie à son avènement, elle l’a dit dans un journal intime, dont, par malheur, un fragment seulement nous a été conservé :

« J’ai trouvé l’armée cantonnée en Prusse sans solde depuis huit mois ; dans la caisse de l’Empire pour 17 millions de roubles de bons impayés ; une circulation monétaire de 100 millions de roubles, dont 40 millions enlevés en espèces par l’étranger ; presque toutes les branches du commerce monopolisées entre les mains de particuliers ; le revenu des douanes affermé pour 2 millions ; un emprunt de 2 millions tenté en Hollande par l’impératrice Élisabeth, mais sans succès ; aucun crédit et nulle confiance à l’extérieur ; à l’intérieur, les paysans en révolte partout et, dans certaines contrées, les propriétaires eux-mêmes prêts à imiter leur exemple… »

C’était le résultat d’un régime que Pierre Ier avait trouvé en vigueur, qu’il n’avait pas essayé de modifier, qui relevait d’un ensemble d’idées et de traditions, héritage direct de la domination tartare et de la coutume asiatique, qui se résumait non pas même dans la mise en coupe réglée, mais plutôt dans la mise au pillage de toutes les ressources économiques du pays, et que nous caractérisions ainsi, il y a quelques années, dans une étude consacrée aux finances du grand empire. « On a imposé tout ce qu’on a jugé imposable, jusqu’aux longues barbes des moujiks, qui se sont trouvés avoir à payer un droit d’entrée aux barrières des villes ! Pour faire rentrer les impositions, on a eu recours au fer et au feu, aux exécutions militaires et aux procédés de torture ingénieuse recommandés par l’expérience des siècles. Le Trésor restant vide, on a affermé ses revenus, on les a vendus et on les a mis en loterie. On s’est décidé, en désespoir de cause, à prendre le tout pour la partie, l’objet imposé lui-même pour l’imposition, et on a établi, en 1729, le “Bureau des biens confisqués”. »

Que fait Catherine de cet état de choses ? Elle commence par chercher des palliatifs. Elle met les ressources de sa cassette particulière à la disposition de l’État. Puis elle essaye d’amender l’organisation elle-même du Trésor public. Le vice capital de cette organisation, c’est le défaut d’unité : les finances de l’Empire sont aux mains de diverses institutions indépendantes les unes des autres, dont chacune tire de son côté, et qui ne s’entendent que pour dilapider à l’envi. Catherine tente une unification et une centralisation de ces services. Des réformes isolées, la suppression des monopoles et des privilèges afférents à un certain nombre de sociétés commerciales, la résiliation de la ferme des douanes, fournissent un supplément de recettes. Mais l’ensemble des revenus reste très bas : il ne dépasse guère 17 millions de roubles (environ 85 millions de francs). Or, il s’agit de le mettre au niveau des exigences nouvelles de la politique impériale, qui, elle, veut aller de pair avec celle des grandes puissances européennes, de la France, qui a un budget de près d’un demi-milliard de francs ; de l’Angleterre, qui en a un de 12 millions de livres sterling. Bien plus ! Catherine songe à éclipser tous ses rivaux de l’Occident. Par ses entreprises multiples à l’extérieur, par le faste de sa cour, par les largesses répandues à travers la foule de ses adulateurs, dont l’Europe est bientôt remplie, par l’or qu’elle sème à pleines mains sur ses favoris, elle entend effacer le souvenir du grand roi, du Roi-Soleil, dont la carrière prestigieuse hante son imagination.

Elle y réussit presque ! La première guerre turque coûte 47 millions et demi de roubles. Et, après un répit de quelques années, la poursuite de grands desseins recommence au-dehors avec l’annexion de la Crimée, avec la seconde guerre turque, la guerre de Suède, la conquête de la Pologne, l’expédition de Perse, etc. À l’intérieur, la dépense n’est pas moindre. Le favoritisme coûte en trente-quatre années environ 50 millions de roubles. L’entretien de la cour, le désordre et la dilapidation aidant, demande des sommes énormes. De 1762 à 1768, l’entretien du seul palais de Peterhof est porté sur les états pour 180 000 roubles (900 000 francs), et quand l’impératrice y arrive en juin 1768, elle trouve tout dans le délabrement le plus absolu. L’argent est allé ailleurs. En 1796, c’est à un budget de 80 millions de roubles environ que Catherine doit faire face.

Elle y fait face ! D’un bout à l’autre de son règne, elle pourvoit à tout. Elle paye tout et tout le monde, l’apprentissage d’Alexis Orlof sur sa flotte de l’Archipel, les folies de Patiomkine et l’enthousiasme de Voltaire. Elle laisse l’or couler pour ainsi dire entre ses doigts, et elle n’en manque ou paraît n’en manquer jamais. Comment ? Par quel prodige ? L’explication est aisée à fournir ; mais, pour entendre cette explication, il faut pénétrer un secret, dont Catherine eut, et ce fut son mérite et sa grande force, sinon la connaissance réfléchie, du moins l’intuition géniale. Aux prises avec les embarras financiers que nous avons dits, il eût été étrange que les gouvernants de l’Empire ne songeassent pas un jour ou l’autre à un expédient qui, pour désastreuse que sa pratique se fût montrée en Occident, ne laissait pas d’y séduire encore les imaginations. En arrivant au pouvoir, Pierre III décréta, en effet, aussitôt la création d’une banque et la mise en circulation de billets pour la somme de 5 millions de roubles. Cette idée de l’empereur ne sourit pas tout d’abord à l’impératrice. La machine à assignats, dont elle ne comprenait pas bien le fonctionnement, ne lui disait rien de bon. Mais, en 1769, les exigences de la guerre turque l’emportèrent sur ses répugnances et sur ses scrupules, et, dès lors, l’instrument de sa puissance financière, le pouvoir magique qui, de 1769 à 1796, a soutenu la fortune et la gloire de la grande souveraine, nourri l’effort colossal et toujours renouvelé de son règne et suppléé à toutes ses prodigalités, était créé. En vingt-sept ans, Catherine a fait fabriquer pour 157 700 000 roubles d’assignats. En ajoutant 47 739 130 roubles d’une part et 82 457 426 roubles de l’autre pour le produit des emprunts extérieurs ou intérieurs contractés à la même époque, nous arrivons à un total de 287 896 556 roubles, soit près d’un milliard et demi de francs, prélevés sur le crédit public. Voilà comment et avec quoi Catherine a payé.

Le lecteur a fait déjà la réflexion que son cas n’a pas été exceptionnel dans l’Europe contemporaine. Sans doute. Aussi bien que Pierre III n’a pas inventé la presse à assignats, Catherine n’a pas été seule à s’en servir. Seulement — et c’est ici que l’exception, le prodige et le secret auquel nous avons fait allusion, apparaissent dans son histoire à elle —, seulement, on sait à quoi la mise en œuvre de ce système a conduit dans d’autres pays : la banqueroute, la hideuse banqueroute, dont parlait Mirabeau, n’a pas tardé à faire justice des illusions ainsi mises en circulation sous l’officielle estampille de l’État, en attendant que l’État lui-même fût traduit devant le tribunal des revendications populaires et mis en faillite par la révolution. Or, la Russie n’a rien vu de pareil, ni sous le règne de Catherine, ni sous le règne de ses successeurs. Et rien de pareil n’a pu s’y produire, pour une raison très simple : ce qui est arrivé ailleurs est arrivé parce que l’abus du crédit a conduit à l’épuisement plus ou moins rapide, mais fatal, de la matière quelconque, capital constitué, dépôt métallique, immeubles hypothéqués, servant de gage aux émissions de papier-monnaie ou aux emprunts. Cela ne pouvait arriver en Russie et ne peut y arriver aujourd’hui encore, parce que le gage, la garantie unique, sur laquelle a reposé et repose toujours le crédit public, tout le crédit intérieur ou extérieur du pays, y est impérissable. Cette garantie n’a pas de limites, matérielles au moins. Jusqu’à présent, il n’a pas paru non plus qu’elle en ait de morales. Ou s’il en a paru quelque chose, cela s’est traduit tout au plus par une diminution d’élasticité, et non pas par un anéantissement, même momentané, des ressources puisées par l’État à cette source. Qu’est-ce donc que ce gage ? Le philosophe hirsute, le penseur à demi sauvage qui, sous le règne de Pierre Ier, remua ces problèmes dans son intelligence peu cultivée, mais non dépourvue de profondeur, Possochkof l’a expliqué dans son langage pittoresque : « Ce qui fait la valeur d’une pièce de monnaie, ce n’est pas l’or, l’argent, le cuivre, la matière plus ou moins précieuse qui a été employée pour la confectionner ; non, rien de tout cela ne fait que cette pièce de monnaie soit reçue en échange d’un boisseau de blé ou d’une pièce de drap. Ce qui fait cela, c’est l’image de l’empereur frappée sur le métal, c’est la volonté de l’empereur, exprimée par cette image, d’attribuer à ce morceau de métal une efficacité telle, qu’on l’accepte sans hésiter en retour des choses ayant une valeur réelle, servant aux usages réels de la vie. Et, dès lors, la matière dont cette pièce de monnaie est faite importe peu. La volonté de l’empereur serait d’attribuer la même valeur à un morceau de cuir, à une feuille de papier, elle suffirait, et il en serait ainsi… »

Toute la théorie du crédit public, tel qu’il a fonctionné en Russie à l’époque de Catherine et tel qu’il y fonctionne de nos jours, à peu de chose près, est contenue dans ces paroles, et aussi toute l’économie des finances dont Catherine a eu la disposition. C’est pour avoir adopté cette théorie, pour l’avoir résolument mise en pratique, pour n’avoir pas hésité à s’en prévaloir à outrance devant l’esprit docile de ses sujets, qu’elle s’est trouvée à même de faire tout ce qu’elle a fait. Car la confiance établie au-dedans a rayonné au-dehors, le crédit, ainsi fondé sur une base imaginaire, a franchi les limites de l’Empire, l’argent a attiré l’argent, les contributions prélevées à l’étranger sont venues s’ajouter à celles qu’a pu fournir le pays lui-même, et l’ensemble de ces ressources artificiellement créées a stimulé la productivité nationale elle-même, gonflé les sources nourricières de l’impôt.

« On aurait tort, écrivions-nous en 1885, de voir dans cette conception le fruit d’une aberration passagère. On pourrait, avec plus de raison, la croire inhérente au génie du peuple qui l’a vue naître, et offrant, en tout cas, les caractères d’un phénomène particulièrement durable et résistant, puisqu’elle préside aujourd’hui encore aux destinées financières de l’immense empire. La banque créée par Pierre III d’un trait de plume n’a ni capital constitué, ni dépôt métallique emmagasiné dans ses caves, ni gage effectif. Elle s’en passe et s’en passera à tout jamais… » Il y a, d’ailleurs, au fond de cette conception, une autre idée que celle de la puissance illimitée du souverain. Le souverain, dont l’image auguste brille au revers des roubles d’argent et des impériales d’or, y figure comme le représentant, la personnification globale de la richesse nationale. Et c’est cette richesse aussi qui, n’ayant jamais été mesurée et ne pouvant l’être, apparaît à l’imagination populaire comme dépassant toute mesure. C’est elle, à proprement parler, qui sert d’hypothèque aux émissions de papier-monnaie et aux émissions de rente sur l’État. Ainsi la formule est complète. Elle s’est imposée et elle s’impose perpétuellement à la masse du peuple russe. Par elle, la Russie s’est mise et s’est maintenue en dehors de la pratique universelle et des conditions réglant partout ailleurs la vie économique des nations comme des particuliers. Par elle, par l’affirmation péremptoire des principes qui lui servent de base, par la foi acquise à cette affirmation dans les profondeurs de ses masses populaires, elle a pu non seulement soutenir son existence, mais la maintenir à la hauteur d’un rôle hors de toute proportion avec ses forces réelles. Ce qui a toujours fait et fait encore ailleurs le malheur des assignats, ce qui a déterminé la banqueroute de Law et obligé un habitant de Paris, voulant bien dîner en l’an III de la Ire République, à dépenser 3 000 francs pour son écot, c’est l’ébranlement de la confiance. Or ici, en Russie, la confiance n’a jamais été ébranlée. Elle ne l’est pas aujourd’hui encore, car elle se rattache par des liens artificieusement tressés à la foi dans les destinées mêmes de la patrie. On s’est adressé ici non pas au crédit, mais à la crédulité publique, et on s’est dérobé par là même à l’effet des lois qui régissent le crédit là où on est obligé d’avoir affaire à lui. Il a fallu des excès monstrueux, aboutissant à un formidable encombrement de papier imprimé, pour faire intervenir non pas ces lois, mais celles, plus difficiles à esquiver, qui président aux rapports de l’offre avec la demande. Il a fallu aussi, et surtout, l’intervention d’éléments étrangers, le contrecoup fatal des relations inévitables avec les systèmes financiers du voisinage. Mais la confiance nationale ne s’en est pas trouvée atteinte. D’ailleurs, on en a été quitte pour démonétiser le stock encombrant et pour recommencer sur de nouveaux frais. Et la confiance nationale a fort bien supporté cette épreuve. En 1843, après plusieurs opérations de ce genre, un appel à elle, une réclame un peu habile ont suffi pour que la police se vit obligée d’intervenir aux abords des guichets, assiégés par une foule avide d’échanger les sacs d’écus sonnants et trébuchants, qu’elle apportait, contre des liasses de papier vert, qu’on lui offrait en retour. Le bruit circulait que l’or et l’argent perdraient désormais toute valeur ; le papier vert seul en aurait une. Et ce bruit rencontrait une foi universelle !

« Il faut perdre, en arrivant ici — écrivait le comte de Ségur de Saint-Pétersbourg en 1786 —, les idées qu’on s’était formées des opérations de finance dans les autres pays. Dans les autres États de l’Europe, le souverain commande aux actions, mais non pas à l’opinion ; ici, l’opinion lui est aussi soumise, et la multitude des billets de banque, la certitude qu’aucun fonds ne peut les rembourser, l’altération des monnaies, qui ne laisse aux monnaies d’or et d’argent que la moitié de leur valeur, en un mot, tout ce qui entraînerait dans un autre État la banqueroute et les révolutions les plus funestes, ne donne ici non seulement aucune secousse, mais pas même la moindre atteinte à la confiance, et je suis persuadé que l’impératrice ferait recevoir ici du cuir comme monnaie, si elle l’ordonnait. »

C’était aussi l’avis de Possochkof.

Il y eut sous le règne de Catherine quelques moments difficiles. En 1783, l’impératrice ayant fait un don de 50 000 roubles à la grande-duchesse Paul à l’occasion de ses couches et un autre de 30 000 roubles au grand-duc, quand Leurs Altesses envoyèrent toucher le montant de ces assignations, il se trouva que la caisse était vide. Garnofski, l’homme de confiance de Patiomkine, raconte dans ses Mémoires qu’en 1788, son maître ayant réclamé une somme en or, relativement peu considérable, pour les dépenses à faire en Crimée, il eut toutes les peines du monde, après avoir battu la ville entière, à réunir 80 000 ducats. Au change, le rouble-papier perdit à certains moments jusqu’à cinquante pour cent. En 1773, Falconet l’ayant entretenue des projets d’un financier qui offrait de lui faire gagner 30 millions en quatre mois sans qu’il en coûtât rien à personne, Catherine répondait spirituellement : « J’ai coutume de dire aux faiseurs d’or et aux faiseurs de projets pour avoir de l’argent : “Messieurs, faites-en pour vous-mêmes, afin que vous ne soyez pas obligés de demander l’aumône.” » Elle fut curieuse pourtant de savoir de quoi il s’agissait. Les 30 millions auraient été les bienvenus à ce moment ! Cela ne l’empêcha pas d’en dépenser le double en Crimée et le triple dans la seconde guerre turque, qui n’a valu à la Russie aucun avantage sérieux.

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