2.6
Il y a peu de chose à dire de l’armée sous le règne de Catherine. Ce règne fut guerroyant ; il ne favorisa ni le militarisme ni l’esprit militaire. L’esprit militaire vit de discipline, du respect de la hiérarchie et aussi d’ambition. En faisant d’Alexis Orlof un amiral et un général en chef de Patiomkine, Catherine ne cultivait guère ces sentiments. En 1772, au congrès de Fokchany, Grégoire Orlof, qui n’avait pas vu un champ de bataille, prétendit parler en maître à Roumiantsof, le vainqueur de Kagoul, et peu s’en fallut que le commandement de l’armée ne lui échût réellement en partage. Mais Roumiantsof ne fit que changer de rival. Quelques années après, il devait se retirer devant un nouveau favori. Quand elle n’eut plus Roumiantsof à sa tête et avant qu’elle eut Souvorof, l’armée fut en général mal commandée. Mais le soldat était tel qu’on l’a vu toujours depuis, tel qu’il a paru récemment encore sous les murs de Plewna, et il ne rencontrait en face de lui que des Turcs, mis, pour ainsi dire, hors de combat avant d’avoir combattu, par la tactique européenne, ou des Polonais, qui, comme les Turcs, demeuraient, au point de vue de l’art de la guerre, en arrière de deux siècles. Catherine évita soigneusement tout conflit avec les troupes disciplinées de l’Occident. Quand elle essaya de tâter du Suédois, qui était cependant un pauvre adversaire pour la Russie, elle eut à s’en repentir. Ailleurs, elle fut victorieuse à bon marché, comme disait le prince Henri de Prusse. Nul doute cependant que son indomptable énergie et son audace n’aient contribué à fixer la victoire sous ses drapeaux.
Des juges compétents l’ont accusée d’avoir, en ce qui concerne l’administration militaire surtout, gâté l’œuvre de Pierre le Grand. En 1763, elle sanctionna une réforme qui mit les régiments entièrement entre les mains des colonels, Pierre avait confié les services administratifs à des inspecteurs, qui étaient des employés d’un commissariat général, soit d’une intendance fortement centralisée. L’abandon de cette organisation donna lieu à de nombreux abus. Au rapport du comte de Ségur, l’armée russe comptait, en 1785, un effectif de cinq cent mille hommes environ, dont deux cent trente mille hommes de troupes régulières. Ségur observait cependant que le désordre régnant dans les bureaux de la Guerre ne permettait pas d’avoir des renseignements très précis, et que les chiffres officiels étaient sujets à caution. Il ajoutait : « Plusieurs colonels m’ont avoué qu’ils gagnaient de 3 à 4 000 roubles annuellement sur leurs régiments d’infanterie, et que ceux de cavalerie procuraient 18 000 à leurs chefs. » Le comte de Vergennes écrivait de son côté à la même époque : « Les escadres russes ne gagnent pas de célébrité en s’éloignant de la Baltique. Celle qui a paru la dernière dans la Méditerranée n’a pas laissé un bon renom. Livourne se plaint en particulier des officiers, qui ont beaucoup dépensé et peu payé. »
En résumé, Catherine a entrepris et commencé beaucoup de choses, elle n’a rien ou presque rien achevé. Il était dans sa nature d’aller en avant sans regarder ce qu’elle laissait derrière elle. Elle a laissé beaucoup de ruines.
« Avant la mort de Catherine, a-t-on écrit, la plupart des monuments de son règne ressemblaient déjà à des débris. »
Un démon était en elle qui la poussait, la poussait toujours au-delà de l’heure présente et du résultat déjà atteint, sans lui laisser même la satisfaction de se plaire, en s’y arrêtant, à l’œuvre accomplie. Ce démon n’était peut-être que celui de l’ambition, et d’une ambition parfois mesquine et puérile. Quand elle avait adopté les plans et posé les fondements d’un édifice, elle en faisait faire une médaille, et la médaille frappée et mise dans son cabinet, elle ne pensait plus à la bâtisse. La fameuse église de marbre, commencée en 1780, en était encore à ce commencement vingt années après.
Mais peut-être était-ce le rôle providentiel de la grande tsarine, et n’était-ce que son rôle d’entraîner ainsi dans une course vertigineuse ce peuple, ce géant endormi sous un linceul de neige, dont Pierre Ier n’avait pas réussi à secouer entièrement le sommeil séculaire, et qui n’avait besoin que d’être tiré de sa torpeur pour suivre sa pente naturelle et rouler, comme un torrent que rien n’arrête, vers une mystérieuse destinée. Et peut-être encore Catherine n’avait-elle pas entièrement tort en écrivant à Grimm, le lendemain du jour où fut découvert le monument élevé par elle au grand tsar, son prédécesseur :
« Pierre Ier, quand il s’est vu en plein air, nous a paru avoir un air aussi leste que grand ; on l’aurait dit assez content de sa création. Longtemps je n’ai pu le fixer ; je sentais un mouvement d’attendrissement, et quand j’ai regardé autour de moi, j’ai vu tout le monde avec des larmes aux yeux. Le visage était tourné du côté opposé à la mer Noire, mais son air de tête disait assez qu’il n’avait la berlue pour aucun côté. Il était trop loin pour me parler, mais il m’a paru avoir un air de contentement, qui m’en a donné et qui m’a encouragée à tâcher de faire mieux à l’avenir, si je puis. »
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