‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 65 sur 98 · 3.1

3.1

L’illustre historien allemand Sybel écrivait en 1869 : « De nos jours encore, aucune question brûlante n’est soulevée en Allemagne sans que nous y découvrions la trace de la politique de Catherine II. » Cette observation pourrait, croyons-nous, être généralisée et étendue à peu près à l’Europe entière. Très ambitieuse, très féminine, légèrement enfantine parfois, la politique extérieure de Catherine a été une politique d’expansion universelle. Le début de son règne sembla cependant annoncer tout autre chose.

En montant sur le trône, l’impératrice s’affirma résolument comme une souveraine pacifique, disposée à rester chez elle pour peu qu’on ne l’y dérangeât pas, désireuse, par conséquent, d’éviter tout conflit avec ses voisins et déterminée à consacrer toute son activité au gouvernement intérieur d’un empire offrant un champ suffisamment vaste à son esprit d’entreprise. Ce programme s’accordait d’ailleurs, même au point de vue des relations internationales, avec une ambition qui n’abdiquait ses droits sur aucun terrain, mais qui se laissait gouverner par les inspirations les plus généreuses. S’adressant au comte Kayserling, son ambassadeur à Varsovie, Catherine écrivait :

« Je vous dirai tout net que mon but est d’être liée d’amitié avec toutes les puissances, et même jusqu’à la défensive, afin de pouvoir toujours me ranger du côté du plus opprimé et être par là l’arbitre de l’Europe. »

Elle ne pensait évidemment pas encore à partager la Pologne. Elle repoussait toute idée de conquête. La Courlande elle-même ne la tentait pas. « J’ai assez de peuples à rendre heureux, disait-elle, et ce petit coin de terre n’ajoutera rien à mon bonheur. » Elle songeait à confirmer le traité de paix perpétuelle avec la Turquie. Elle réduisait ou laissait réduire l’effectif de ses régiments. Elle ne se pressait pas de remplir les vides faits dans ses arsenaux par les guerres ruineuses des règnes précédents. Elle répétait qu’il fallait, avant toute chose, remettre le pays en ordre et réparer les finances.

Comment en est-elle venue à abandonner si vite et si entièrement cette orientation initiale ? Nous sommes en mesure de recueillir à cet égard un témoignage précieux. L’homme à qui nous le devons est un de ceux qui sont l’honneur de leur pays, et la franchise de son langage est faite pour jeter une vive lumière sur ce côté obscur d’une prestigieuse histoire ; elle semble aussi indiquer que certains sentiments, aujourd’hui méconnus ou discrédités en Russie, n’y ont pas toujours été étrangers aux âmes bien nées. Quelques années après la mort de Catherine, dans une lettre adressée à Alexandre Ier qui venait de monter sur le trône, le comte Simon Vorontsof écrivait les lignes que voici :

« La feue impératrice voulait la paix et la voulait longue… Tout était calculé pour cela… C’est la Prusse… qui engagea le comte Panine à renverser les améliorations qui venaient d’être introduites dans la Constitution de Pologne, pour s’emparer plus facilement de ce pays. C’est elle qui persuada ce même ministre d’exiger que tous les dissidents polonais fussent admis à toutes les charges de l’État, ce qui était impossible sans employer contre les Polonais les plus fortes violences. Elles le furent, ce qui forma les confédérations, dont on avait grand soin de cacher le nombre à l’impératrice. On arrêta des évêques, des sénateurs en pleine diète, et on les envoya en exil en Russie. Nos troupes entrèrent en Pologne, saccagèrent tout, poursuivirent les confédérés jusque dans les provinces turques, et cette violation produisit la guerre que les Turcs nous déclarèrent… C’est de l’époque de cette guerre que datent les dettes de l’État dans l’étranger et la création du papier-monnaie à l’intérieur, deux calamités qui font gémir la Russie. »

Ainsi, c’est la Prusse qui, pour se ménager la complicité de la Russie dans ses vues sur la Pologne, a entraîné la politique de Catherine dans une carrière d’entreprises violentes et violatrices de tous les droits, où elle se trouva prise comme dans un engrenage. Cet entraînement était cependant, nous penchons à le croire, inévitable pour elle, d’une manière ou d’une autre. Sans que la Prusse y fût pour rien, Catherine eut, dès la première heure, une idée de sa puissance trop haute, pour qu’elle ne fût pas tentée un jour ou l’autre de s’en servir, et une conception de son rôle trop hautaine aussi, pour qu’elle s’y laissât dominer par un scrupule quelconque. En octobre 1762, la cour de Danemark lui ayant proposé de renoncer à la tutelle de son fils, par rapport au duché de Holstein, elle répondait par ces paroles caractéristiques :

« Le cas peut être unique qu’une impératrice souveraine soit tutrice dans un fief de l’Empire pour son fils, mais il est plus étrange encore qu’une dame, qui a cinq cent mille hommes sur pied prêts à agir pour son pupille, s’entende dire qu’elle ne doit pas avoir affaire avec un Schwerdt (sic) qui peut avec peine entretenir trois cents hommes. »

Il est pourtant non moins probable, sinon certain, qu’en se lançant dans la voie qui devait la mener si loin de ses premiers projets de recueillement et de travail paisible, Catherine ne savait pas où elle allait, que le courant l’emporta, que ses premiers succès la grisèrent, et qu’elle fut ainsi précipitée un peu malgré elle, et beaucoup sans qu’elle y prît garde, dans un état de fièvre guerrière, entreprenante et conquérante, qui par moments ressembla à de l’affolement et où elle ne se soucia plus ni de calculer les moyens dont elle disposait, ni de tenir compte d’aucune considération soit de prudence, soit aussi, hélas !, d’équité. Le marquis de Vérac écrivait au comte de Vergennes en 1782 : « On saisit ici avec empressement et sans examen tout ce qui paraît promettre un nouvel éclat à l’empire et au règne de Catherine II. On ne prend pas la peine de calculer les moyens ; on commence par se donner beaucoup de mouvement… »

Se remuer n’importe comment, agir n’importe où, faire beaucoup de tapage n’importe à quel prix, telle paraît en effet la préoccupation constante de Catherine, à partir de la première guerre turque. Son « bonheur » aidant, elle s’affermit dans la conviction qu’il en sortira toujours quelque chose de propice pour sa gloire et pour la grandeur de son empire. « Le bonheur, qui couronne toutes les entreprises des Russes, écrit le comte de Vergennes en 1784, les enveloppe, pour ainsi dire, d’un atmosphère radieux (sic), par-delà lequel ils ne voient rien. » De système politique, d’idée générale guidant ses entreprises, il ne faut pas en demander à l’audacieuse tsarine. Elle répondrait : « Circonstances, conjonctures et conjectures. » Quant à concilier ces entreprises avec une loi supérieure de morale, d’humanité ou de droit international, elle n’y songe pas davantage. « Il est aussi inutile de parler ici de Pufendorf ou de Grotius — écrit en 1770 de Saint-Pétersbourg l’envoyé anglais Macartney — que si on parlait à Constantinople de Clarke ou de Tillotson. »

Catherine inaugure, d’ailleurs, dans la conduite des affaires extérieures, un régime d’initiative personnelle, qui à lui seul est fait pour leur imprimer une allure aventureuse, car elle y apporte son tempérament de femme nerveuse et aisément excitable. Elle y déploie, au début surtout, une activité extraordinaire. Elle veut dicter elle-même toute la correspondance diplomatique. Elle s’aperçoit bientôt, il est vrai, qu’elle ne saurait y suffire, et que le service en souffre. Mais alors, elle prend le parti de distraire, pour son compte personnel, les objets les plus importants, en laissant au ministre, c’est-à-dire au comte Panine, le gros de la besogne. Elle écrit, le 1er avril 1763, au comte Kayserling : « À l’avenir, j’espère que le secret se gardera mieux, car je ne mettrai de tout ce qui en aura l’air personne de la confidence. » Ses prédécesseurs ne se faisaient communiquer les dépêches des envoyés résidant à l’étranger qu’en de courts extraits. Elle veut voir les originaux. Elle les lit et les annote. Ces annotations sont curieuses. En marge d’une dépêche du prince Galitzine, son ambassadeur à Vienne, qui mande que les cours de Vienne et de Versailles excitent la Porte à se mêler des affaires de Pologne, elle écrit : « Il ne vit pas dans ce monde parce qu’il ignore même ce que les enfants de la rue savent, ou bien il dit moins qu’il ne sait. » Le prince Repnine écrivant de Varsovie qu’au cours d’une conversation qu’il a eue avec l’envoyé prussien, baron Goltz, celui-ci a reconnu que les ordres du roi son maître ne lui paraissaient pas conformes aux intérêts de ses sujets, bien qu’ils le soient peut-être à ceux du souverain, elle annote : « Il a donc une autre gloire que le bien de ses sujets ? Ce sont de ces singularités qui ne sauraient être compréhensibles pour ma caboche. » En 1780, lors de la première visite qu’il fait à la souveraine, Joseph II est mis au courant de cette méthode de travail et s’en émerveille. Jusqu’au moment de cette rencontre, cependant, qui joua dans l’histoire de Catherine un rôle décisif, l’influence de Panine, comme chef du département des relations extérieures, était restée très grande. C’est elle qui, contre vents et marées et même contre les répugnances personnelles de l’impératrice, conservait les liens unissant sa politique à l’alliance prussienne. La venue de Joseph amène un revirement. Prenant une brusque décision, Catherine met son ministre en quarantaine, pour négocier seule la nouvelle alliance qui ouvre à ses yeux des horizons radieux du côté de la mer Noire. Et bientôt Panine ne compte plus. Un simple commis docile à exécuter les inspirations de la pensée impériale suffira. Il s’en trouve un, excellent pour cette besogne : c’est Bezborodko. « À proprement parler, l’impératrice n’a plus de ministre », écrit le marquis de Vérac en septembre 1781.

Cette politique personnelle, si supérieures que soient les qualités d’intelligence et surtout de caractère dont Catherine y fasse preuve, ne laisse pas d’être sujette, elle aussi, à des défaillances nombreuses. Des engouements suivis de désenchantements également peu justifiés s’y font jour. L’imagination y joue un rôle capital. La femme y paraît trop souvent à côté de la souveraine. C’est une femme, et une femme en colère, qui du 4 au 9 juillet 1796 rédige pour le comte Budberg, ministre de Russie à Stockholm, une instruction destinée à mettre à la raison le roi de Suède, qui prétend venir à Saint-Pétersbourg sans prendre d’avance l’engagement d’y épouser la petite-fille de l’impératrice. Qu’il reste chez lui, alors, ce prince mal élevé ! On est fatigué des billevesées qui obscurcissent sa cervelle. Lorsqu’on a envie de faire une chose, on ne fait point naître des difficultés à chaque instant… La pièce — une pièce officielle qui doit passer par la chancellerie — est tout entière dans ce ton. Mais est-ce bien une note diplomatique ? On dirait plutôt d’une lettre confidentielle adressée à un intime, que l’on prend pour témoin de ses impatiences et de ses emportements, à la seule fin de soulager ses nerfs. Et, pour que la ressemblance soit plus complète, il y a un post-scriptum. Il y en a même quatre, dont chacun dit autre chose et précisément le contraire de ce que vient de dire son voisin, le tout aboutissant à un consentement au voyage, non conditionnel et non précédé d’un engagement ferme que l’on avait commencé par repousser avec tant de vigueur.

Parfois, Catherine a conscience de l’action de son tempérament sur sa politique et des éléments peu pondérés que cette influence y introduit. À propos de sa déclaration de neutralité armée, publiée le 28 avril 1780, elle écrit à Grimm :

« Vous direz que c’est du volcanique, mais il n’y avait plus moyen de faire autrement. »

Elle ajoute une réflexion que nous avons déjà trouvée sous sa plume et qui semblerait indiquer qu’elle n’a pas oublié son origine allemande et qu’elle tient à s’en prévaloir : « Denn die Teutschen — dit-elle — hassen nicht so als wenn die Leute ihnen auf die Nase spielen wollen ; das liebte der Her Wagner auch nicht. »

Mais ce n’est là qu’une façon de parler, ou, au pis-aller, une preuve qu’elle méconnaît, par moments, la transformation qui s’est opérée en elle et qui l’a rattachée à sa patrie d’adoption par les fibres les plus intimes de son être ; car sa politique extérieure, comme sa politique intérieure, est bien russe, comme sa façon de sentir et de penser, comme son génie tout entier. Russes, et point allemands, sont les éléments personnels de succès qu’elle met au service de son ambition, comme les défauts qui en compromettent l’essor. Car il n’y a rien d’allemand dans cette manière de se précipiter en avant les yeux fermés, ou de rêver les yeux ouverts, qui lui est propre ; de défier la raison et le calcul. On peut dire qu’elle a réussi précisément par l’emploi des procédés les plus contraires au génie allemand. Un Allemand froid et méthodique n’aurait pas entrepris la première guerre turque. « L’armée, écrit le comte S. Vorontsof, était réduite, incomplète, dispersée dans tout l’Empire. Il fallait la faire marcher au cœur de l’hiver sur la frontière turque et envoyer les canons, les mortiers, les brûlots et les bombes par poste de l’arsenal de Pétersbourg à Kiev. » Au moment de l’explosion de la seconde guerre turque et de la guerre suédoise, ce fut pire. En 1783, la rupture avec la Porte paraissant prochaine, on voulut tirer de l’Estonie un régiment de dragons qui devait être de 1 200 à 1 500 hommes. On trouva 700 hommes, 300 chevaux et pas une selle ! Catherine ne s’en inquiéta pas. Elle avait la foi, qui méprise les obstacles et n’admet pas les impossibilités. Cette foi, qui transporte les montagnes et fait voyager les canons d’un bout à l’autre d’un empire mesurant plusieurs milliers de kilomètres en longueur, n’est pas de qualité allemande. Au demeurant, dans le domaine de la politique extérieure, Catherine a accompli de grandes choses avec des moyens que l’illusion perpétuelle ou elle vécut doublait et triplait à ses yeux, mais qui furent matériellement médiocres. Elle suppléa à leur insuffisance par l’appoint d’une force morale qui fut considérable.

Au point de vue même de l’administration du département des relations extérieures, elle a fait faire à la Russie un progrès réel. En ne reculant pas devant un travail dont seul parmi les souverains contemporains Frédéric ne se montrait pas dédaigneux ou incapable, et en y ajoutant l’autorité qu’elle portait partout avec elle, elle donna aux services relevant de ce département une unité de direction qu’ils n’avaient jamais possédée auparavant. En même temps, elle y faisait prévaloir des habitudes de probité et de dignité professionnelle fort étrangères aux errements d’un passé peu lointain. En juin 1763, l’envoyé anglais Buckingham, insistant auprès du chancelier Vorontsof pour la conclusion d’un traité de commerce, trouvait tout naturel d’appuyer sa demande par l’offre d’une gratification personnelle de 2 000 livres sterling. Mais aussitôt Vorontsof répondait : « Je laisse à qui connaît les trafics honteux qu’on me propose à calculer si 2 000 ou 200 000 pièces balanceront la vente des intérêts de ma souveraine. » Bestoujef, le chancelier d’Élisabeth, ne parlait pas ce langage-là.

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