3.2
L’alliance prussienne
Dans des notes sur le livre de Rulhière, qui ont été publiées 1, Louis XVI a observé qu’en somme, au point de vue de la politique étrangère, Catherine n’a fait que suivre le système inauguré par Pierre III. L’appréciation n’est juste qu’à moitié. Le système du défunt empereur, celui que le traité du 19 juin 1762 conclu avec Frédéric II avait mis en œuvre, c’était non seulement la rupture avec les anciens alliés de la Russie, avec l’Autriche et la maison de Bourbon, c’était encore la guerre contre l’Autriche et ses alliés, la guerre aussi contre le Danemark, de concert ou de connivence avec le roi de Prusse ; c’était enfin une entente des deux puissances au sujet de la Courlande, où un prince de Holstein devait être installé, et une action commune en Pologne, où les deux souverains devaient faire valoir les griefs des dissidents religieux. La politique de Catherine fut autre à certains égards. Elle débuta par un parti pris de neutralité absolue. Tchernichof, le commandant en chef des forces russes, dont Frédéric escomptait déjà la coopération effective, reçut l’ordre de ramener son corps d’armée. Un rapprochement entre la Russie et la Prusse, consacré définitivement par le traité du 11 avril 1764, n’en résulta pas moins. Ce n’était cependant pas l’alliance rêvée par Pierre III. L’Angleterre en fut bientôt, ainsi que l’avait voulu le défunt empereur, mais le Danemark en fut aussi, ce qui allait directement contre les idées du prédécesseur de Catherine. C’était le Système du Nord, œuvre personnelle de Catherine. Seulement, ce système conduisit, en 1763, au règlement de la question de Courlande par le rétablissement de Biron, et, en 1764, au règlement provisoire des affaires de Pologne par l’élection de Poniatowski, le tout d’accord avec la Prusse. Et ce fut à peu près tout ce que Pierre III avait souhaité.
Ce fut aussi tout ce que Frédéric pouvait désirer et beaucoup plus qu’il n’avait pu espérer à l’avènement de la tsarine. Le premier manifeste publié par elle le traitait d’« ennemi mortel ». Durand a raconté, dans une de ses dépêches, qu’en examinant les papiers de son mari, Catherine y avait trouvé une lettre de Frédéric fort élogieuse pour elle. Cette lettre aurait changé ses dispositions.
Renouvelée par les traités du 11 août 1764, du 24 octobre 1769 et du 1er avril 1777, l’alliance prussienne dura jusqu’en 1781, sans atteindre toutefois le terme que lui assignait le dernier traité conclu pour une période de cinq ans. En effet, le 21 avril 1781, l’alliance autrichienne brisait péremptoirement des liens qui s’étaient peu à peu relâchés. Les rapports de Frédéric avec son ancienne amie furent désormais de plus en plus froids et devinrent orageux dans les dernières années qui précédèrent la mort du roi. Avec le successeur de Frédéric II la tempête se déchaîna. Frédéric-Guillaume, Gu, le gros Gu, comme elle l’appelait dans ses lettres à Grimm, est certainement l’être au monde pour lequel Catherine a témoigné le plus d’aversion et de mépris. Les passages de sa correspondance où elle parle de lui sont un vocabulaire d’injures. Cela ne l’a pas empêchée cependant, l’année 1792 (une année critique) étant venue, de signer avec la Prusse, le 7 août, un nouveau traité d’alliance. Il est vrai que le 14 juillet d’avant elle en avait signé un autre avec l’Autriche. La politique de Catherine vis-à-vis des deux cours allemandes, dont la compétition perpétuelle favorisait ses projets, n’a été, à beaucoup d’égards, qu’un simple jeu de bascule. Pourtant, ses sentiments personnels y jouèrent aussi un rôle. Elle admira sincèrement Frédéric tout en se défendant de l’imiter ; elle détesta cordialement le gros Gu, et elle prit sérieusement Joseph II pour un grand homme.
L’alliance autrichienne
L’alliance autrichienne fut encore son œuvre personnelle. Même en 1789, après les déceptions cruelles de la seconde guerre turque, entreprise à frais communs, elle en réclamait hautement la responsabilité. Elle écrivait à Patiomkine : « Quel que soit le poids de cette alliance pour nous, il sera toujours plus léger que celui de l’alliance prussienne, qui est tout ce qu’il y a de plus ignominieux et de plus insupportable au monde. J’ai vu ce joug malheureusement de fort près et j’ai sauté de joie, vous en êtes témoin, lorsque j’ai perçu seulement une petite lueur pour en sortir. » Ce fut le congrès de Teschen, réuni au mois de mars 1779, pour le règlement de la succession bavaroise, qui prépara le rapprochement des deux cours. Catherine, pourtant, y prit nettement position en faveur de la Prusse. Joseph II, on le sait, avait voulu profiter de la mort de l’électeur Maximilien-Joseph (30 décembre 1777) pour étendre de ce côté ses possessions. Frédéric s’était posé en défenseur de l’intégrité de la constitution germanique. Après de longues hésitations, Catherine se prononça pour cette dernière cause. Mais devant la menace d’une guerre, « qu’elle trouvait pénible de recommencer à son âge », Marie-Thérèse avait fait capituler sa fierté : elle avait écrit à Catherine pour solliciter sa médiation. La glace était rompue. Le voyage de Joseph II en Russie fit le reste.
Les historiens allemands sont aujourd’hui à peu près d’accord pour reconnaître que le traité russo-autrichien de 1781 favorisait surtout les intérêts de la Russie. L’alliance ainsi contractée était principalement dirigée contre la Turquie, et de ce côté la Russie seule pouvait espérer de sérieux avantages. Est-ce bien sûr ? Il nous paraît qu’en 1781, tout ou moins, les espérances étaient égales de part et d’autre. L’alliance eut en fait pour effet principal d’assurer à la Russie le concours moral de l’Autriche pour l’occupation de la Crimée ; mais de cela le traité de 1781 ne faisait aucune mention. On n’y parlait même pas du tout de la Crimée ; on y parlait de partager l’Empire ottoman, et Joseph comptait bien en avoir sa part. Catherine trouva même qu’il la voulait trop grande, et ce fut la première cause d’un dissentiment qui alla s’aggravant, jusqu’à paralyser d’abord et compromettre ensuite les mesures combinées pour l’exécution de leurs projets. Frédéric l’avait prévu, disant que, dès qu’il s’agirait de partager la Turquie, les intérêts de l’Autriche et de la Russie se montreraient inconciliables. Joseph hésita à entrer en campagne, et Catherine en profita pour suivre ce qu’elle appelait « une marche indépendante ». L’annexion de la Crimée, à laquelle Joseph n’osa faire obstacle et à laquelle par cela même il coopéra moralement, s’ensuivit. Il espéra encore que la théorie des équivalents, alors en honneur dans le droit public européen, lui vaudrait un jour ou l’autre une compensation. Il ferait valoir ses droits quand la victoire les aurait consacrés, et il se décida en fin de compte à faire la guerre, précisément pour mettre de son côté l’éloquence du canon. Seulement, la victoire ne vint pas. Désastreuse pour les deux alliés, la guerre le fut surtout pour Joseph, et dès lors il n’eut droit qu’au silence. D’ailleurs, il ne pouvait plus être question de partage : la peau de l’ours se dérobait.
Joseph II eut le sort de tous les conquérants malheureux. Mais son langage même, au moment de la conclusion du traité de 1781, prouve qu’il y conserva tout son sang-froid et la préoccupation exclusive de ses propres intérêts. L’esprit d’abnégation et l’entraînement d’une volonté disposée aux sacrifices et aux complaisances y parurent même si peu de sa part que l’alliance ne put prendre la forme régulière d’un acte diplomatique, l’empereur s’étant obstinément refusé à accorder l’alternat, c’est-à-dire la priorité alternative des signatures sur les deux exemplaires du traité, comme le voulait Catherine. On se contenta d’un échange de lettres énumérant les engagements mutuels. L’entraînée, l’emballée, si on nous permet cette expression trop familière, ce fut, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, la fougueuse, l’impétueuse Catherine. L’amitié de l’Autriche lui ouvrait, elle n’en doutait pas, les portes de Constantinople, et Joseph, elle en était sûre, avait « des yeux d’aigle ». Quinze années après, elle écrivait encore à Grimm : « Ils ont eu un aigle et ils l’ont méconnu ! » Joseph, au lendemain de son entrevue avec l’impératrice à Mohilev, écrivait à Kaunitz : « Il faut savoir qu’on a affaire avec une femme qui ne se soucie que d’elle et pas plus de la Russie que moi, ainsi il faut la chatouiller. » Catherine rêvait et allait à l’aventure ; Joseph observait et calculait ses paroles comme ses actions. Ce fut le rêve qui eut raison du calcul : la sagesse humaine a reçu plus d’une leçon pareille.
L’Angleterre
Jusqu’en 1780, rapprochée de l’Angleterre par son alliance avec la Prusse, liée même directement avec elle par un traité de commerce, Catherine fait montre en toute occasion d’une sympathie très prononcée pour la nation britannique et d’une disposition très ouverte à favoriser ses intérêts. Les souvenirs laissés dans son esprit et dans son cœur par le chevalier Williams y sont peut-être pour quelque chose. Cette amitié était cependant destinée à de singuliers revirements.
En 1779, l’Angleterre se trouve, on le sait, aux prises avec les forces combinées des insurgés américains, de la France et de l’Espagne. En février 1780, Catherine ne craint pas d’annoncer publiquement qu’elle fera une distribution d’argent aux pauvres de Saint-Pétersbourg si elle apprend que Rodney a battu la flotte espagnole. Quelques jours après, elle donne un bal et dit à l’envoyé anglais, Harris, que c’est « comme acompte sur les succès de Rodney ». Elle l’invite à souper en tête à tête avec elle sur une petite table de jeu, où l’on dresse deux couverts. Le lendemain, la fameuse déclaration de neutralité armée a vu le jour. Catherine eut toujours du goût pour le théâtre et les coups de théâtre.
À ce moment, il est vrai, la portée véritable de cet acte célèbre ne ressort encore aux yeux de personne. Peut-être même Catherine, personnellement, ne s’en rend pas compte. L’opinion générale prend le change, va jusqu’à attribuer à cette mesure un sens favorable à l’Angleterre ; les envoyés de France et d’Espagne à Pétersbourg s’en émeuvent ; le comte Panine, qui combat les inclinations de Catherine pour la Grande-Bretagne et lutte d’influence à cet égard avec le favori Patiomkine, s’en irrite au point d’être malade. En fait, la résolution de l’impératrice a été prise à la suite d’un attentat contre la liberté de la navigation, dont les Espagnols se sont rendus coupables : un vaisseau russe, chargé pour Malaga, a été capturé par une croisière battant pavillon du Roi Très Catholique. Aussitôt, Catherine a ordonné d’armer quinze vaisseaux de guerre, appuyant cette démonstration par une note adressée au cabinet de Madrid, dans laquelle elle annonçait l’intention de faire respecter par tous les moyens, et même au besoin par la force des armes, ses droits de puissance neutre. La neutralité armée n’a pas été autre chose à l’origine.
Catherine a eu cependant la gloire de formuler dans cet acte les principes du droit maritime moderne, et, en les formulant, elle a porté à la suprématie maritime de l’Angleterre un coup dont celle-ci ne s’est jamais relevée. Ces principes se trouvaient, au fond, établis déjà dans le règlement français de 1778. Il leur manquait la consécration du consentement général. La ligue des neutres, qui fut une conséquence de la déclaration impériale et le couronnement naturel de l’œuvre accomplie par Catherine, y a pourvu. Plus tard, l’impératrice ne s’est pas fait faute de réclamer pour son compte l’honneur et le mérite entier de cette œuvre. Denina s’étant avisé d’attribuer à Frédéric la paternité de l’idée, elle écrivit en marge du livre : « C’est faux, l’idée a germé dans la tête de Catherine et pas dans une autre. » Et cependant encore, car l’histoire, l’histoire des règnes féminins surtout, a de ces surprises, il s’en est fallu de bien peu, en effet, que cette ligue des neutres, barrière redoutable opposée avec le temps à l’ambition britannique, ne prît une tout autre forme et une tout autre direction : celles d’une coalition dirigée contre la France et l’Espagne et enrôlant sous sa bannière, à la suite de la Russie, la Suède, le Danemark, la Prusse, l’Autriche, le Portugal, les Deux-Siciles…
Ce fut la souplesse dont les cabinets de Versailles et de Madrid firent preuve à cette occasion et la raideur dont le cabinet de Londres ne sut pas se départir qui donnèrent à l’aventure sa tournure définitive. La France et l’Espagne s’empressèrent d’adhérer à la nouvelle formule de droit international. L’Angleterre se buta, bouda, tergiversa et perdit finalement l’heure propice. Un instant, au cours de cette même année 1780, l’avenir fut encore en suspens. En décembre, obéissant aux représentations de Harris, le cabinet de Londres se décidait brusquement à frapper un grand coup. « Que votre cour me donne une preuve de bonne volonté, et je la payerai de retour », avait dit Catherine à l’envoyé anglais. Lord Stormont, chef à ce moment du Foreign Office, répondit en offrant Minorque. L’intervention de la Russie amenant le consentement de la France et de l’Espagne à la signature immédiate d’un traité de paix sur la base du traité de Paris de 1762 serait le prix de ce cadeau. Catherine eut peine tout d’abord à cacher sa surprise et sa joie. C’était plus qu’elle n’avait osé rêver, et Dieu sait si ses rêves allaient loin ! Il y avait bien sa récente déclaration de neutralité, qui paraissait faire obstacle à l’arrangement proposé. Mais bah ! elle en causerait avec Harris. Elle en causa, en effet. « La neutralité armée, qu’est-ce que cela ? lui dit-elle. Appelons-la : nullité armée, si vous voulez, et n’en parlons plus. » Bientôt, cependant, des scrupules la prirent et des inquiétudes s’emparèrent de son esprit. Jamais Patiomkine ne l’avait vue si agitée. Elle éprouva le besoin de causer encore de la chose avant de s’engager, et cette fois elle causa avec le favori. Était-ce possible qu’on lui donnât ce trésor pour rien, pour une simple démarche diplomatique, et n’y avait-il pas là un piège ? « La mariée est trop belle, on veut me tromper. » À coup sûr, on entendait la contraindre à se mêler de cette guerre désastreuse. Elle ne voulait pas de cela !
Elle en voulait d’autant moins que pendant ce temps sa correspondance avec Joseph allait bon train et ouvrait devant ses yeux, fascinés par l’horizon de la mer Noire, des perspectives de plus en plus séduisantes. Une autre guerre, bien autrement fructueuse, se préparait pour elle de ce côté. Et comme, sur ces entrefaites aussi, le cabinet de Versailles s’entremettait courtoisement pour arranger l’incident espagnol, la neutralité armée reprenait du terrain dans l’esprit de la souveraine. Les choses traînèrent ainsi jusqu’en mars 1781, époque à laquelle Harris s’entendit déclarer brusquement que l’impératrice renonçait décidément à faire des acquisitions dans la Méditerranée et désirait s’en tenir à son rôle de puissance neutre.
Alors, ce fut fini ; le charme était rompu pour toujours. Offensée et déçue, l’Angleterre accentua son opposition à la ligue des neutres, et celle-ci prit rapidement sa couleur définitive, celle d’un drapeau sous lequel étaient appelés à se grouper tous les intérêts que l’hégémonie maritime de l’Angleterre blessait ou inquiétait depuis longtemps. En 1791, un conflit direct avec les forces navales de la Grande-Bretagne apparut aux yeux de Catherine comme imminent. Elle eut assez de courage, ou assez de témérité aveugle, pour ne pas s’en effrayer. Elle écrivait à Zimmermann :
« Si je n’ai pas répondu jusqu’ici à votre lettre du 29 mars, vous voudrez bien m’excuser : j’ai eu trop à faire, surtout ces jours-ci, où je me suis occupée avec toute la vivacité et l’activité dont je suis capable de la réception que je serai obligée de faire à la formidable flotte anglaise, qui va nous rendre visite. Je vous assure que je fais tout ce qui est humainement possible et en mon pouvoir pour la recevoir convenablement, et j’espère que la réception sera complète en tout point. Dès qu’elle aura passé le Sund, je pense qu’il ne conviendra plus que vous m’écriviez… Dès aujourd’hui, je prends congé de vous. »
Ce n’était qu’une fausse alerte. L’intervention de l’Angleterre en faveur de la Turquie resta à l’état de menace non réalisée, et l’on croit entendre comme un soupir de satisfaction et de soulagement dans les paroles joyeuses par lesquelles Catherine fit part à son correspondant allemand de cette bonne nouvelle. Elle ajoutait qu’elle avait toujours fait grand cas de l’estime de la nation anglaise et allait jusqu’à rappeler sa prédilection constante pour ce pays, laquelle « n’avait pas été vaine ».
Mais les beaux jours d’une liaison qui avait traversé l’épreuve des siècles étaient vécus désormais et ne devaient revivre jamais. L’alliance française avait apparu derrière l’alliance autrichienne comme le mot d’ordre d’un avenir prochain.