‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 67 sur 98 · 3.3

3.3

La France

« Je vous donne ma parole que je n’ai jamais eu d’inclination pour les Français ; je n’en aurai jamais. Cependant, je dois avouer qu’ils ont eu à mon égard des attentions bien plus marquées que vous autres. » Ainsi parlait Catherine à Harris à la veille du jour qui allait consommer sa brouille avec ses amis d’Angleterre. Hélas ! ce n’était pas seulement un défaut d’inclination que les chargés d’affaires de France se succédant à Pétersbourg depuis vingt ans avaient dû, l’un après l’autre, reconnaître dans le cœur de Catherine à l’égard de leur pays. Dans un mémoire rédigé en juillet 1772, l’un d’eux écrivait : « Elle (Catherine) n’a et n’aura jamais d’autre véhicule que celui de faire haineusement et sans examen le contraire de ce que la France veut… Elle nous hait de toutes les haines, comme Russe aigrie, comme Allemande, comme prince, comme rivale et par-dessus tout comme femme. » Il relevait cependant la contradiction, apparente à tous les yeux, entre ces sentiments avérés de la souveraine et son goût non moins marqué pour la littérature, les arts, les modes mêmes d’un pays que poursuivait une haine aussi farouche.

Mais peu importait à Catherine de se contredire, ou qu’on s’en aperçût. Elle continuait à apprécier Voltaire et ne perdait pas une occasion de manifester sa malveillance envers la patrie du grand homme. En 1766, les magistrats de Narva lui ayant adressé une supplique rédigée en français, elle les engageait à ne pas recommencer. Ils n’avaient qu’à écrire en allemand s’ils ne savaient pas le russe ! En 1768, elle s’en prenait au roi et à son Premier ministre. Elle écrivait au comte Tchernichof, son représentant à Londres :

« J’ai beaucoup ri du tableau allégorique de Vanloo, en voyant que tous les bienfaits et tous les talents forment la tête de Sa Majesté Très Chrétienne. Malheureusement, le bon Dieu n’a pas pris l’avis de Vanloo en créant celle-ci, et, comme je n’aime pas le mensonge ni l’allégorie, je n’achèterai pas cette artificieuse fiction. Si elle était du goût des Français, ils ne la laisseraient pas aller à l’étranger. Je chercherai à avoir le pendant du duc de Choiseul personnifiant tous les talents ministériels, comme la prévoyance, la générosité, le désintéressement, la grandeur d’âme, l’indulgence, l’honnêteté, la bonté de cœur, la facilité de pardonner, l’oubli des injures, en un mot toutes les qualités qu’il n’a pas… »

La lettre contenait encore un post-scriptum :

« En ce moment, je fais tous les matins une prière : “Mon Dieu, sauvez la Corse des mains des coquins de Français.” »

Quelques mois après, sa rupture avec la Turquie devenait un fait accompli. Aussitôt Catherine en rendait la France directement responsable. Turcs et Français ne faisaient qu’un à ses yeux. On eût cru qu’elle allait partir en guerre non seulement contre le sultan, mais aussi contre le Roi Très Chrétien. Et c’est en français qu’elle écrivait encore à Tchernichof : « Les Turcs et les Français ont eu l’idée de réveiller le chat qui dormait… et voilà que la chatte va courir sur les souris, et voilà que vous allez voir ce que vous verrez, et voilà qu’on parlera de nous, et voilà qu’on ne s’attendait pas à tout le tintamarre que nous ferons, et voilà que les Turcs seront battus, et voilà que les Français seront partout traités comme les Corses les traitent… »

Elle faisait grand cas des Corses, à ce moment, apparemment pour la seule raison du traitement qu’ils étaient censés infliger à leurs oppresseurs. En juillet 1769, elle se faisait envoyer de Londres un portrait de Paoli, et elle disait à ce propos : « Le portrait de Paoli me réjouirait encore davantage si lui-même continuait à montrer les dents à nos maudits malfaiteurs, ces odieux Français. » Et, comme elle cherchait partout des ennemis à la France, de même elle se croyait partout en butte à son inimitié. En 1784 encore, elle écrivait à Joseph II : « Je vois que la négociation avec l’électeur de Bavière n’avance pas à cause des irrésolutions qui paraissent un mal de famille dans la maison palatine ; il y en a qui n’osent écrire une lettre de politesse sans consulter une partie de l’Europe. De telles précautions me paraissent avoir pour mobile celui qui agit sur l’Escaut, qui empêche les barques de Votre Majesté Impériale d’aller à la mer, qui envoie à Constantinople des ingénieurs, des disciplinateurs, des faiseurs, qui engage les Turcs à entretenir un gros corps de troupes proche de Sophia et qui se donne beaucoup de peine sourdement partout pour mettre nos ennemis naturels du Midi et du Nord dans un état d’activité. »

Le sort des Français, assez peu nombreux du reste, qui résidaient à cette époque à Pétersbourg, n’était pas enviable. Voici ce qu’en dit, en 1783, l’inspecteur de police Longpré 2 : les sujets anglais sont protégés efficacement par leurs consuls, qui jouissent d’une autorité considérable ; les Français sont livrés à l’arbitraire et à l’injustice, sans aucune défense :

« La plupart sont des bijoutiers et des marchands de modes. Les premiers vendent assez bien aux seigneurs ce qui leur fait plaisir, mais ceux-ci, pour éluder le payement, remettent le marchand au lendemain et gardent les marchandises. Le marchand y va ; on lui dit que monsieur est absent. Longtemps après l’avoir bien fait aller et venir (sic), on lui donne un acompte ; mais s’il récidive souvent ses visites et que cela ennuie le seigneur, il lui fait dire par un de ses esclaves qu’il lui fera donner cinquante coups de bâton. En conséquence, le malheureux marchand est obligé d’attendre le caprice de son débiteur pour lui payer la moitié de ce qu’il lui a acheté, et, en lui faisant solder cette moitié, il lui fait dire qu’il est inutile qu’il revienne, parce que les différents objets qu’il lui a vendus ne valaient pas davantage, et il faut que le marchand en passe par là. En général, il n’y a pas de bonne foi dans la noblesse russe. J’en excepte cependant une douzaine de familles. C’est à qui trompera mieux les étrangers. Les officiers mêmes, à monter jusqu’au grade de colonel, ne se font point un scrupule de vous prendre dans la poche une boîte d’or ou votre montre. S’il est reconnu (sic), il en est quitte pour passer dans un autre régiment, qui sera en garnison à deux ou trois cents lieues de l’endroit où il aura commis ce vol. À l’égard des marchandes de modes, elles font assez bien leurs affaires avec le retour du voyage de madame la grande-duchesse. Elles s’étaient même fait faire des envois considérables en marchandises pour son retour, lesquelles payent des droits à la souveraine, trente, quarante, cinquante et soixante pour cent ; mais dès que madame la grande-duchesse fut arrivée, l’impératrice fit rendre un ukase… qui défend aux femmes de porter des garnitures de robe plus larges que de deux pouces, la coiffure très basse et aucune plume dans les cheveux, ce qui a fait totalement tomber cette branche de commerce… Le peu d’artistes qui passent en Russie n’y font pas mieux leurs affaires. Un artiste vient pour y établir une manufacture ; on examine très scrupuleusement son projet, et, si on le trouve favorable pour établir une branche de commerce, on lui donne l’argent et l’emplacement nécessaires pour son établissement ; il est fort caressé jusqu’à ce qu’on parvienne à avoir son secret. L’a-t-on une fois, on lui donne des désagréments ; on le met dans le cas d’avoir des dettes pour le retenir en Russie, et souvent de chef d’un établissement il finit par n’y être qu’un commis ou un simple ouvrier… Il est donc bien essentiel d’empêcher les Français de passer en Russie pour y faire le commerce. »

Il est vrai qu’au témoignage des ministres de France résidant à Saint-Pétersbourg et de Longpré lui-même, la conduite des Français qui s’y trouvent n’est pas toujours très édifiante. En 1776, un certain Champagnol, sujet français, est « à peu près convaincu » d’avoir fabriqué des faux billets de la Banque impériale russe. Pendant le séjour de Longpré dans la capitale du Nord, deux incidents pénibles se produisent. Un jeune homme, se faisant appeler le chevalier de Perrières, se trouve depuis peu à Pétersbourg. Son vrai nom (bourgeoisement porté par un médecin du roi, qui est son oncle) s’écrit, plus simplement, Poissonnier-Desperrières. Il a un grade dans l’armée et vient d’être attaché au ministère des Affaires étrangères. Très protégé, il a reçu une pension de 10 000 livres et a été envoyé à Saint-Pétersbourg pour y apprendre le russe. Le marquis de Vérac, alors ministre de France en Russie, l’a présenté officiellement comme appartenant à la légation. Il apprend le russe en fréquentant les salons de la capitale. Des rapports de police ajoutent que, pour mieux se perfectionner sans doute dans l’usage de l’idiome slave, il tient une banque de pharaon, assidûment suivie par les jeunes seigneurs de la capitale. Il a le malheur, en allant à la chasse, de traverser un village appartenant à un comte Chouvalof, où son chien est attaqué par d’autres chiens appartenant aux paysans de l’endroit. Pour défendre son épagneul, il tire un coup de fusil chargé à plomb, dont deux grains atteignent au visage une vieille femme, qui se tient dans un champ voisin. De retour à Pétersbourg, il écrit au comte Chouvalof une lettre qui à Paris aurait peut-être passé pour spirituelle, mais qui est jugée impertinente à Saint-Pétersbourg. Au témoignage du marquis de Vérac, elle est un peu familière, mais convenable. Le comte Chouvalof se juge offensé, et prétend venger son injure en déposant une plainte au criminel, sans même en référer au ministre de France. Le marquis de Vérac, lui, en réfère à l’impératrice. Il n’a pas lieu d’être satisfait de sa réponse. Elle lui donne le choix de faire partir aussitôt le chevalier de Perrières ou de laisser l’affaire suivre son cours. Il opte pour le premier parti tout en exprimant vivement son mécontentement dans le rapport qu’il adresse à Versailles. À peu de jours de distance, une autre mésaventure, plus désagréable, l’attend. Son propre fils, se promenant avec son secrétaire, le sieur Rozat, et deux Russes, le prince Troubetzkoï et le sieur Garnofski, factotum de Patiomkine, avise à la fenêtre d’une maison de paysan une jeune fille qui a l’air de sourire aux passants. Suivi de ses amis, il pénètre dans la maison, et tous ensemble prennent quelques privautés avec la belle. Son père, survenant, prétend qu’on lui fait injure. Les jeunes gens, refusant d’entendre ses raisons, continuent à lutiner la donzelle et lui découvrent la gorge. Le paysan appelle au secours, ameute les voisins, et le fils du ministre de France reçoit une maîtresse volée de coups de bâton. L’affaire parvient à la connaissance de l’impératrice. Elle prend la chose très froidement. Elle ne peut empêcher les coups de bâton de pleuvoir sur le dos de ceux qui se mettent dans le cas d’en recevoir. Si les deux Russes qui accompagnaient le jeune Français avaient eu les bras et les jambes cassés, elle en aurait été bien aise.

C’est de cette époque cependant que date un revirement très significatif dans les relations des deux pays et même dans les sentiments personnels de Catherine. En 1776, déjà, le marquis de Juigné, un des prédécesseurs du marquis de Vérac, croyait apercevoir un changement : « Je ne pense pas du tout, disait-il, que les préventions de Catherine contre la France soient indestructibles. Je crois même qu’elles sont diminuées relativement au gouvernement et sur les points essentiels. Elle se permet volontiers des plaisanteries sur la nation, en quoi elle est sans doute autorisée par la conduite de la plupart des Français qu’il y a dans ce pays-ci et par le ton déplacé de ceux qu’elle a vus à Pétersbourg. » Il ajoutait : « À cet égard, je dois rendre justice à ceux qui sont venus cette année : ils se sont conduits à merveille… M. le vicomte de Laval et le prince de Chimay se sont acquis plus personnellement les suffrages du public et les bonnes grâces de l’impératrice. »

Le changement de règne qui vient d’avoir lieu en France a sur les dispositions de l’impératrice la plus heureuse influence. Elle professait pour Louis XV un mépris profond ; elle a et affiche pour son successeur la plus grande estime. Elle écrit en 1779 : « J’ai si bonne opinion de tout ce qui se fait pendant le règne de Louis XVI, que j’aurais envie de gronder ceux qui trouvent à y redire. » En même temps, il arrive que la propagande exercée depuis une vingtaine d’années par les admirateurs enthousiastes que Catherine a à sa dévotion ou à sa solde dans tous les coins de l’Europe, mais surtout à Paris, par Voltaire, Diderot, Grimm, l’abbé Galiani et cent autres, la réclame colossale dont ils ont à l’envi entouré son nom, a fait son œuvre. Un de ces courants d’opinion, dont nous avons vu de nos jours le retour à peu près identique, s’est produit brusquement, irrésistible et tout-puissant : la Russie, les Russes et Catherine en premier lieu apparaissent d’un jour à l’autre sur les bords de la Seine en possession d’une popularité immense. Un tailleur du nom de Fagot fait fortune avec un vêtement pour enfants, dont il a pris le modèle dans une lettre de l’impératrice adressée à Grimm. Catherine y avait dessiné à la plume le costume (une sorte de blouse flottante de son invention) porté habituellement par son petit-fils, le futur empereur Alexandre Ier. Les dames et les seigneurs de la cour de Saint-Pétersbourg qui visitent Paris y rencontrent les attentions les plus flatteuses. À une chasse du bois de Boulogne, la reine, apercevant l’équipage d’une comtesse Saltykof, lui fait prendre le pas sur le sien, pour qu’elle puisse mieux suivre les chasseurs. Un comte Serge Roumiantsof est la coqueluche des belles dames de Versailles. Au printemps de 1782, le grand-duc Paul et sa femme, née princesse de Wurtemberg, voyageant sous le nom de comte et comtesse du Nord, figurent parmi les hôtes de Paris et de Versailles. Marie-Antoinette fait taire ses préventions à l’égard de Catherine et se surpasse en amabilité et en gracieuses prévenances. À Sèvres, on fait admirer à la grande-duchesse une magnifique toilette de porcelaine bleu lapis, montée en or, récent chef-d’œuvre de la manufacture royale : des Amours, placés sur le miroir, se jouent aux pieds des trois Grâces qui le soutiennent. « C’est sans doute pour la reine ! » s’écrie la princesse, émerveillée. Elle s’approche et sur toutes les pièces reconnaît ses armes : c’est un présent que lui fait Marie-Antoinette. L’exemple venant ainsi d’en haut, on imagine l’accueil fait à Leurs Altesses Impériales par la foule, dont les dispositions n’ont d’ailleurs pas besoin d’être stimulées à cet égard. Il faut un rustre de talent comme Clérisseau pour résister à l’entraînement universel.

Grimm traite de maladie contagieuse — « Catharinen Sucht, oder nach Andern die Minerven Krankheit » — l’engouement dont Catherine est personnellement l’objet parmi les Parisiens. Il cite parmi les victimes les plus intéressantes de l’épidémie M. de Monthyon et le maréchal de Noailles. Le théâtre s’empare de sujets empruntés à l’histoire russe et aux mœurs moscovites ; ce sont les Scythes, de Voltaire ; le Pierre le Grand, de Dorat ; le Menzikof, de La Harpe ; en attendant Feodor et Lesinka, de Desforges. Paris se remplit d’enseignes : « À l’impératrice de Russie. » Il y a des « Hôtels de Russie », des « Cafés du Nord » à tous les coins de rue. Une marchande de modes voue la fortune de son magasin « Au Russe galant ».

Catherine regarde d’abord ces démonstrations avec assez de froideur. « Les Français, écrit-elle, se sont engoués de moi comme d’une plume à la coiffure ; mais, patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez eux… Les dames russes doivent se trouver fort honorées des honneurs et des attentions dont on les comble à Versailles ; on me les gâtera, et, quand elles reviendront, ce seront des dames à prétentions… Pour M. Fagot, je trouve qu’il fait son métier, ma il est curieux que la mode vient du Nord et plus curieux encore que le Nord et surtout la Russie soient en vogue à Paris. Comment ! après en avoir pensé, dit et écrit tant de mal !… Au moins faut-il convenir qu’à tout cela il n’y a pas de suite… J’espère qu’à l’arrivée de cette lettre le vertigo sera passé. » Nous avons dit déjà la réception préparée par l’impératrice aux échantillons des modes françaises rapportés à Pétersbourg par la grande-duchesse Paul. En apprenant la nouvelle de ce désastre au moment où elle quittait les appartements de Marie-Antoinette, mademoiselle Bertin poussa des cris de colère.

« Elle a défendu ses falbalas », raconte Grimm. Mais elle choisissait mal son moment. Comme c’était l’époque de l’année où elle avait l’habitude de présenter ses comptes, ces dames se mirent d’accord pour juger que les falbalas étaient de trop et pour donner raison à la Grande Catherine contre la petite Bertin. Il était réservé au comte de Ségur de déterminer dans l’esprit de l’impératrice et dans sa façon de juger la France et les Français un changement décisif. La diplomatie française avait enfin trouvé l’homme du rôle qu’il fallait qu’un représentant du roi jouât à Pétersbourg. Ayant rejoint son poste le 12 mars 1785, Ségur écrivait le 3 juin suivant : « Je vais aujourd’hui coucher à Czarskozelo, et demain je pars avec l’impératrice. Le corps diplomatique est aussi étonné que jaloux de cette faveur, et ce voyage, qui n’a pour but que la curiosité et l’amusement, fait faire inutilement beaucoup de folles spéculations politiques. » Les spéculateurs politiques n’avaient pas entièrement tort : ce voyage était le commencement d’un chapitre nouveau de l’histoire européenne. Deux années après, en novembre 1787, une proposition formelle d’alliance, d’une triple alliance — France, Autriche, Russie —, était faite au comte de Ségur par le Premier ministre de Catherine, Bezborodko. Il s’agissait malheureusement d’attaquer en commun la Turquie, cette vieille alliée de la France. Mais l’année suivante, la triple alliance devenait, dans les avances de plus en plus pressantes du cabinet de Saint-Pétersbourg, une quadruple alliance entre les mêmes puissances, plus l’Espagne — et, cette fois, elle visait l’Angleterre.

Ce fut la France qui recula. Des scrupules, qui ne sauraient être considérés que comme très légitimes, des sentiments, dont la générosité chevaleresque, à les supposer sincères, commanderait notre estime, justifiaient officiellement les résistances et les répugnances du cabinet de Versailles. Après la prise d’Otchakof (décembre 1788), Catherine offrit encore pour prix de l’alliance française un secours effectif contre l’Angleterre. En même temps, elle renonçait à demander, ainsi qu’elle l’avait toujours fait jusqu’à présent, la garantie de la Constitution imposée par elle à la Pologne : fatale tunique de Nessus cousue aux flancs de la malheureuse république. Une reconnaissance implicite du premier partage, celui de 1772, lui suffisait. Ségur n’espérait pas s’en tirer à si bon marché. Quels furent sa surprise et son désappointement lorsque, pour toute réponse, il reçut de Versailles l’ordre de réclamer l’annulation du premier partage ! C’était se moquer de lui et de la Russie. Était-ce bien servir la cause de la Pologne ? Le retour de celle-ci à ses anciennes limites demeurait-il à ce moment dans l’ordre des choses possibles ? Le croyait-on à Versailles ? S’en souciait-on ? Nous pensons qu’on s’y préoccupait surtout de ne rien faire, tout en sauvegardant les apparences d’une attitude et d’une action dignes des traditions de la monarchie. Avait-on quelque moyen de donner un caractère sérieux à la commission dont on chargeait Ségur ? Ségur ne songea même pas à l’exécuter. Il ne dit rien, n’ayant rien de raisonnable à dire. Et, finalement, le cabinet de Pétersbourg se lassa d’avoir affaire à des gens muets. Patiomkine, le tout-puissant favori, avait été le premier à appuyer l’entente devant laquelle la France se dérobait. Il affecta bientôt de se rapprocher de l’Angleterre.

« Pourquoi pas ? » répondit-il avec sa brusquerie habituelle, un peu rude, quand Ségur prit sur lui de l’interroger amicalement à ce sujet. « Un diplomate comme vous devrait-il s’en étonner ? Lorsque j’ai vu ériger le royaume de France en archevêché, un prélat renvoyer du Conseil deux maréchaux de France et laisser tranquillement les Anglais et les Prussiens vous enlever la Hollande sans coup férir, j’avoue que je me suis permis une plaisanterie : j’ai dit que j’aurais conseillé à ma souveraine de s’allier avec Louis le Gros, Louis le Jeune, Saint Louis, l’habile Louis XI, le sage Louis XII, Louis le Grand, même avec Louis le Bien-Aimé, mais non pas avec Louis le Suffragant. »

Le favori ne disait pas tout. L’archevêque, dont la présence dans le Conseil le choquait si fort, Loménie de Brienne, était congédié le 5 août 1788. Mais l’opposition à l’alliance projetée ne venait pas de lui seul. En mai 1789, Necker étant revenu au pouvoir, Marie-Antoinette écrivait au comte de Mercy pour lui annoncer qu’à l’exception de Montmorin, tous les ministres se prononçaient contre l’alliance en question. « D’abord, disait-elle, il est clair que, dans l’état actuel de nos affaires, nous ne pouvons fournir aucun secours ni d’hommes ni d’argent, et dès lors il ne serait pas de bonne foi de faire aucune nouvelle alliance défensive. »

Elle indiquait ainsi avec franchise le principal obstacle que rencontraient les projets d’action commune : l’impuissance de la monarchie se débattant déjà, comme un oiseau blessé à mort, sous l’étreinte du monstre révolutionnaire.

Un traité de commerce (11 janvier 1787) fut tout ce à quoi purent aboutir les efforts de Ségur. On raconta que, pour le signer, Ségur s’était servi de la plume de son collègue d’Angleterre, Fitz-Herbert. L’anecdote n’est vraie qu’à moitié ; surpris par une brusque ouverture que lui fit Patiomkine à bord d’une galère qui les emmenait à Moscou en compagnie de Catherine, et voulant y répondre aussitôt par une note écrite, Ségur ne trouva pas son écritoire, que son valet de chambre avait mise sous clef. Il emprunta alors celle de Fitz-Herbert, qui jouait tranquillement au trictrac avec Cobenzl, le ministre d’Autriche, dans une cabine voisine de la sienne.

La France, elle, joua à ce moment et jusqu’en 1789 un jeu bien singulier. Négociant toujours ou ayant l’air de négocier une alliance avec la Russie, envoyant de nombreux volontaires dans les rangs de l’armée russe, elle fournissait en même temps la Turquie d’officiers et d’ingénieurs. La présence de ces derniers à Constantinople irritait Catherine. Elle recommandait à Patiomkine, s’il en faisait quelques-uns prisonniers, de les envoyer bien au fond de la Sibérie, à Perm ou à Tobolsk, « pour leur ôter le goût d’apprendre aux Turcs l’art de la guerre ». Quant aux volontaires, elle tolérait tout au plus leur présence dans ses camps et n’en savait pas autrement gré ni à eux ni à la France. Elle s’en méfiait. Après la prise d’Otchakof, le comte de Damas, qui s’y était distingué, ayant demandé à venir auprès de l’impératrice en qualité d’aide de camp, elle le faisait nommer colonel, mais refusait de le laisser approcher de sa personne. « Elle ne voulait pas d’espion français dans son palais. » Elle écrivait à Grimm :

« Malgré ce que vous me dites, je suis intimement persuadée que là où vous êtes on se lierait plutôt, malgré les soufflets réitérés qu’on a reçus, avec Frère Ge et Frère Gu3 et même avec le diable qu’avec moi… »

Elle se disait persuadée qu’en dépit de leur pénurie, die armen Leute, « les pauvres gens » (c’est ainsi qu’à ce moment elle désignait communément les Français), trouvaient encore le moyen de subventionner Falstaff (Falstaff, c’était le roi de Suède), alors en guerre avec elle. Elle risquait cependant de nouvelles tentatives pour arriver à une entente. Elle se laissait aller à charger Grimm lui-même d’une sorte de mission diplomatique :

« Il est très sûr que si die armen Leute voulaient bien hausser le ton vis-à-vis des Hollandais et ne pas laisser écraser tout à fait leur parti dans cette république, ils m’aideraient infiniment. Je voudrais que vous eussiez là-dessus une conversation amicale avec M. de Saint-Priest, et que vous avisiez ensemble s’il n’y aurait pas moyen de porter la cour où vous êtes à quelque démarche qui montrât au moins que la France existe encore parmi les puissances signifiantes (sic), et qu’ayant quatre-vingts vaisseaux de guerre, elle ne les a pas condamnés à les laisser pourrir dans ses ports sans aucune utilité pour l’État. »

Qui sait si elle n’indiquait pas en même temps l’unique moyen que la monarchie aux abois possédât encore pour sortir victorieusement de la crise qui menaçait son existence ?

« La considération de cette cour se perd totalement par son inaction. On ne m’a jamais accusé d’avoir été bien partiale pour elle, mais mon intérêt et celui de l’Europe tout entière exigent qu’elle reprenne la place qui lui convient, et cela le plus tôt possible… Les Français aiment l’honneur et la gloire : ils feront tout pour aller (sic), dès qu’on leur montrera ce que l’honneur et la gloire de leur patrie exigent ; chaque Français ne peut que convenir qu’il n’y en a pas dans cet état d’inexistence politique dans lequel les troubles intérieurs s’alimentent, s’étendent, croissent et s’accumulent à chaque pas. Que ses cordes s’étendent (sic) hors du royaume, elles cesseront de le miner et gruger comme les vers le corps d’un vaisseau… »

Mais ces conseils n’étaient pas écoutés ou arrivaient trop tard pour l’être, et les vers achevaient leur œuvre destructrice. Jusqu’en 1792 pourtant, les relations entre les deux pays ne furent pas interrompues. Après le départ du comte de Ségur en 1789, Genet représenta la France à Saint-Pétersbourg. Ce Genet était un frère de madame Campan. Il avait des prétentions malheureuses à la littérature et ne brilla pas dans la diplomatie. Il venait de publier deux odes inédites d’Horace, qui furent reconnues pour apocryphes. Il eut, dans son nouvel emploi, des mésaventures plus désagréables encore. Il est vrai que l’emploi n’était pas aisé à tenir désormais. Simoline, qui représentait la Russie à Paris, resta à son poste et garda son titre de ministre plénipotentiaire. En mai 1790, le vice-chancelier Osterman l’engageait à étendre ses relations avec les membres influents de l’Assemblée nationale. Simoline indiquant comme moyen d’y parvenir une distribution d’argent, Osterman approuva l’idée et demanda un état des sommes à employer. Il s’agissait toujours « de porter la France à faire des armements capables d’en imposer à l’Angleterre ». On comptait principalement sur Mirabeau. Simoline écrivait à ce sujet :

« M. de Mirabeau est entré parfaitement dans tout ce qui lui a été insinué et a laissé entrevoir que l’Assemblée nationale ne regardera pas avec indifférence l’envoi d’une escadre anglaise dans la Baltique, et que son opinion serait d’armer dans ce cas des escadres dans les ports de France. La bonne volonté de ce député, qui est l’âme du comité diplomatique et dont l’opinion est d’un grand poids, serait rendue plus efficace, si elle était étayée de tous côtés par les mêmes moyens dont l’Angleterre et le Juif prussien Ephraïm font un si abondant usage près les membres des Jacobins. Il est connu que ce dernier a touché depuis son séjour à Paris 1 200 000 livres… Il n’est pas si aisé de savoir le montant des fonds dont l’ambassadeur anglais a disposé. Mais ce qui est certain, c’est qu’avec de l’argent on obtient tout du patriotisme des députés qui gouvernent la France, que M. de Mirabeau n’est pas inaccessible à cet appât, et que son entour (sic), qui est le plus intelligent des hommes et qui m’est dévoué, se livrerait entièrement à notre cour, si je pouvais lui laisser entrevoir l’espoir d’être récompensé de ses services. »

En marge de cette dépêche, Catherine mit ces mots : « Magnifiquement, s’il n’est pas mort. » On savait déjà, en effet, à Saint-Pétersbourg, que la vie du grand tribun était menacée. Le 4 avril 1791, après la catastrophe, Simoline adressa cette réflexion à Osterman : « Il aurait fallu que cet homme mourût il y a deux ans ou vécût deux ans encore. » Deux ans auparavant, le diplomate russe n’avait pas encore trouvé d’accès auprès de ce député tout-puissant, qui possédait des « entours » si accommodants. Il ne l’appelait pas autrement alors que le « Catilina moderne ». Osterman l’engagea maintenant à chercher au sein de l’Assemblée une autre influence qui pût remplacer celle de Mirabeau et fût aussi gouvernable. Mais ce n’était pas chose aisée. Simoline fit de son mieux pour tirer parti d’une situation qui devenait de jour en jour plus embarrassante et pour ménager l’Assemblée, tout en conservant de bonnes relations avec la cour. En juin 1791, il désavoua publiquement la participation de madame Korff, une dame russe, à l’évasion du roi, complotée, comme on sait, par un gentilhomme suédois, le comte de Fersen. L’année suivante, en février, il jugea qu’il n’y avait plus rien à faire pour lui à Paris. Catherine, il le savait sans doute, était sur le point de signifier son congé à M. Genet. Il demanda ses passeports ; mais avant de partir, il jugea à propos de s’entretenir confidentiellement avec le roi et avec la reine. L’entrevue fut secrète. La reine reçut Simoline dans sa chambre à coucher, comme un simple particulier. Il était « en frac et en surtout ». Marie-Antoinette ferma elle-même la porte de la chambre en poussant le verrou, après quoi elle parla pendant une heure de ses malheurs et de sa reconnaissance pour l’impératrice de Russie. Puis, le roi entra et prit part à la conversation. Il affirma que toute sa confiance reposait en Catherine, « qui avait été heureuse dans toutes ses entreprises ». Il sortit après cette déclaration, et Marie-Antoinette retint Simoline pendant deux heures encore, revenant toujours sur les sentiments qu’elle et le roi avaient déjà exprimés à l’égard de l’impératrice de Russie, et se plaignant « de la versatilité de son frère ». Elle finit par donner à Simoline une lettre pour Catherine et une autre pour l’empereur. Simoline s’engagea à passer par Vienne pour y exposer la situation de la France et celle de Leurs Majestés. Il devenait, par un renversement extraordinaire des rôles, l’ambassadeur de la monarchie française auprès de la coalition antirévolutionnaire 4.

La mission de Genet à Pétersbourg fut un long martyre. Catherine se refusait à le voir, et ses ministres lui parlaient à peine. Les privilèges et les honneurs de son emploi étaient échus en partage à une foule d’agents plus ou moins autorisés : le baron de Breteuil, le prince de Nassau, le marquis de Bombelles, Calonne, le comte Esterhazy, représentant qui le comte d’Artois, qui le comte de Provence, qui le roi Louis XVI lui-même. Ce dernier rôle était tenu par le comte de Saint-Priest, qui pourtant se fit présenter par le chargé d’affaires du gouvernement constitutionnel de la France, c’est-à-dire par Genet. Les autres avaient eu recours au patronage de l’ambassadeur d’Autriche. En septembre 1791, on défendit à Genet de paraître à la cour. En juillet 1792, on l’expulsa. Catherine ne se faisait pourtant pas d’illusions sur la valeur des diplomates improvisés qui prenaient sa place. En janvier 1792, le marquis de Bombelles ayant adressé à Osterman une note « sur les causes du désaccord existant entre le roi et les princes », elle écrivait en marge du mémoire : « Dans tout ce mémoire, je ne vois que la haine de Breteuil contre Calonne. Il faudrait envoyer au diable les conseillers tels que le baron de Breteuil et Calonne aussi, parce que, à la lettre, c’est un éventé. » Calonne se donnait des airs de hauteur qui, dans une position moins délicate que la sienne, auraient pu passer pour insolents. Chez les ministres et chez l’impératrice elle-même, il se permettait d’arriver une heure après l’heure annoncée pour le dîner. Admis dans l’intimité de Sa Majesté à Tsarskoïe Selo, il se crut autorisé à pénétrer, à Pétersbourg même, dans ses appartements intimes que protégeait une étiquette sévère. Il fut brutalement mis à la porte par les chevaliers-gardes. Castéra raconte qu’on l’appelait communément « le voleur ». L’évêque d’Arras, qui avec Damas, d’Escars et le colonel suisse de Roll, accompagna le comte d’Artois à Pétersbourg, reçut le sobriquet de « meneur ». Le comte d’Artois, lui-même, fit assez piteuse figure. Esterhazy affichait un dénuement complet et habillait avec des vêtements rapiécés son fils que l’impératrice se plaisait à faire venir chez elle, mendiant ainsi des secours qu’elle ne refusait d’ailleurs pas. Bombelles, au contraire, étalait un faste éphémère. La rivalité des deux faux ambassadeurs égayait toute la cour. Saint-Priest, qui avait représenté la France à Constantinople non sans quelque éclat, était le seul qui sût au moins ne pas se rendre ridicule. Catherine finit par lui confier une mission secrète à Stockholm.

Elle s’amusait elle-même de la sottise et de l’extravagance dont les collègues de Saint-Priest faisaient montre, à l’envi. Elle faisait chanter au petit Esterhazy les couplets révolutionnaires, le Ça ira et la Carmagnole, et elle consentait à bien payer son plaisir. Esterhazy eut des pensions, un palais à Saint-Pétersbourg, et des terres en Volhynie et en Podolie. Les princes reçurent aussi des subsides considérables. Dès le mois de juillet 1791, en remerciant l’impératrice pour l’assistance qu’elle leur avait fait espérer, les comtes de Provence et d’Artois lui adressaient ces paroles flatteuses : « Il n’est donc, Madame, aucun genre de gloire auquel Votre Majesté n’aspire. Elle partage avec Pierre le Grand l’honneur d’avoir créé son vaste empire, car s’il l’a le premier fait sortir du chaos, Votre Majesté a, comme Prométhée, dérobé le rayon du soleil pour l’animer. » Catherine goûta la flatterie et s’exécuta de bonne grâce : le mois suivant, elle envoya une traite de 2 millions de livres. Les princes furent d’accord pour trouver que ce n’était pas assez : il leur fallait 1 million de roubles. « Alors, disaient-ils, passant le Rhin, ne fût-ce qu’avec dix mille hommes, nous en aurions bientôt 100 000 ; le génie de Catherine marchera devant nous. » Ils voulaient que ce génie eût les ailes bien dorées. Louis XVI se montra plus digne : au moment de l’arrestation du roi, Catherine lui fit passer 100 000 livres qu’elle avait en France, offrant d’augmenter le secours, sur un mot du royal prisonnier. Louis refusa. Le million réclamé par les princes eut peine à sortir des coffres de l’impératrice. Après s’être fait un peu tirer l’oreille, elle envoya la moitié de ce qu’on lui demandait par Bombelles. Encore y ajoutat-elle une admonestation qui pouvait sembler blessante : « Comment refuser de vous assister encore, lorsque vous dites qu’avec ce secours vous délivrerez votre patrie de ses cruels oppresseurs ? Mais aussi est-ce une condition que l’Europe entière attend de vous. » Elle voulait en avoir pour son argent. Elle avait mis plus d’empressement à reconnaître le comte de Provence comme régent du royaume en septembre 1793 ; puis, après la mort de Louis XVII, comme héritier de la couronne. « Je regarde comme honteux de ne pas reconnaître Louis XVIII dès que Louis XVII est mort », écrivait-elle à Grimm. Et elle poussait de toutes ses forces le nouveau roi et ses adhérents à une prompte entrée en campagne pour le rétablissement du droit monarchique en France. C’était d’ailleurs, à l’entendre, besogne assez facile :

« Je soutiens, écrivait-elle encore à Grimm, qu’il ne faut s’emparer que de deux ou trois bicoques en France, et que tout le reste tombera de soi-même… Je parie comme deux et deux font quatre que deux bicoques emportées par la force ouverte de qui il vous plaira feront sauter tous ces moutons par-dessus le bâton qu’on leur présentera de quel côté qu’on le voudra… Vingt mille Cosaques seraient beaucoup trop pour faire un tapis vert depuis Strasbourg jusqu’à Paris : deux mille Cosaques et six mille Croates suffiraient. »

L’échec de l’expédition commandée par Brunswick, la reculade de Valmy et la « cacade », comme elle dit, qui s’ensuivit, enfin les succès prodigieux des armées révolutionnaires ne la déconcertent pas. Après comme avant, elle est toujours feu et flamme pour prêcher une action énergique contre la « canaille jacobine ». Seulement, ni avant ni après elle n’a aucune hâte de coopérer à cette action autrement que par des paroles et des envois d’argent, et ses deux mille Cosaques tardent à prendre le chemin de Paris. Quand elle se décide à signer leur feuille de route, c’est une autre destination qu’elle leur choisit : elle les envoie en Pologne. Au fond, ainsi que nous l’avons indiqué déjà, c’est la Pologne qui est son seul objectif dans toute cette prise d’armes. Elle ne songe qu’à la Pologne, elle ne voit dans ce qui se passe sur les bords de la Seine qu’une occasion propice de gagner ses coudées franches sur les bords de la Vistule. Et non seulement elle a les yeux fixés de ce côté, mais elle fait que les autres, ses compagnons prussien et autrichien dans la campagne antirévolutionnaire, se prennent à y regarder aussi, avec inquiétude d’abord, puis avec la ferme résolution de ne pas permettre qu’elle y aille seule faire ses affaires pendant qu’ils iront là-bas en France faire celles de l’ordre européen et de la monarchie. C’est ainsi, on l’a observé déjà, que les ambitions rivales des copartageants de 1772 paralysent l’action des coalisés de 1793, que la Pologne paye pour la France, et que la ruine définitive d’une république séculaire assure le triomphe de la nouvelle république, fille de la Révolution.

En 1796 seulement, quand le second et le troisième partage de la Pologne ont été consommés, Catherine prend le parti d’envoyer en France le général victorieux qui vient d’établir l’ordre à Varsovie sur un monceau de cadavres : Souvorof ira enfin se mesurer avec le monstre révolutionnaire. Non pas à la tête de deux mille Cosaques, cependant : ces bravades n’étaient peut-être que pour donner du courage et de l’émulation à ceux qu’on envoyait auparavant là-bas sans aucune envie de les y suivre. Soixante mille hommes accompagneront le vainqueur de la Pologne. Catherine voudrait que Louis XVIII lui-même joignît le corps expéditionnaire, « plutôt que de faire le mort dans quelque ville d’Allemagne ». Quel rôle est-ce là pour un roi de France ? « Dieu donne que ce ne soit franche poltronnerie !… Avec cela on ne va pas bien loin. » Maintenant elle est décidée à se mettre de la partie. Et rien ne la fera plus reculer : « Le roi de Prusse arme, qu’en pensez-vous ? Contre qui ? Contre moi. Pour faire plaisir à qui ? Aux régicides ses amis. Si par ces armements on croit me détourner de la marche de mes troupes aux ordres du maréchal Souvorof, on se trompe très fort. Je prêche et prêcherai cause commune à tous les rois contre les destructeurs des trônes et de la société, malgré tous les adhérents du misérable système contraire, et nous verrons qui prendra le dessus. » Mais, à ce moment, elle a déjà pris le loisir de renverser elle-même un trône voisin, en affectant de le prendre pour une création de l’esprit révolutionnaire. Elle a étouffé dans le sang la « jacobinière » de Varsovie, ainsi qu’il lui a plu d’appeler le parti patriotique de l’endroit. Et, entre-temps, elle s’est avisée aussi de combattre la Révolution dans ses propres foyers. S’il faut en croire les informations du malheureux Genet, elle aurait eu à le faire jusque dans le sein de sa famille. Il rapporte, dans une de ses dépêches, une conversation d’un tour assez bizarre entre le grand-duc Constantin et un peintre français du nom de Venelle, chargé de faire le portrait de Son Altesse :

LE GRAND-DUC. — Vous êtes démocrate, monsieur, m’a-t-on dit ?

VENELLE. — Monseigneur, j’aime beaucoup ma patrie et la liberté.

LE GRAND-DUC (avec le ton vif et brusque qui lui est naturel). — Vous avez raison ! J’aime aussi la liberté, moi, et, si j’étais en France, allez, je me battrais de bon cœur ; mais je n’ose pas dire cela à tout le monde. Je m’en garderais bien, diable ! Et vos plats émigrés, les voilà presque tous partis de chez nous ?

VENELLE. — Oui, Monseigneur.

LE GRAND-DUC. — J’en suis charmé, car je ne pouvais les souffrir.

Genet ne marchande pas son admiration aux sentiments ainsi exprimés par Son Altesse. À ses yeux, le grand-duc est « un ardent démocrate ».

Mais ce fut surtout parmi les Français séjournant en Russie que Catherine chercha des révolutionnaires. Le fameux édit du 8 février 1793 en fait foi.

Voici la formule du serment que les compatriotes de Genet furent astreints à prêter solennellement sous peine d’expulsion immédiate :

« Je soussigné jure devant Dieu tout-puissant et sur son saint Évangile que, n’ayant jamais adhéré de fait ni de volonté aux principes impies et séditieux professés maintenant en France, je regarde le gouvernement qui s’y est établi comme une usurpation et une violation de toutes les lois, et la mort du Roi Très Chrétien Louis XVI comme un acte de scélératesse abominable ; que je suis pénétré dans le fond de ma conscience de la sainteté de la religion que j’ai héritée de mes ancêtres et de mon obligation d’être fidèle et obéissant au roi, auquel, selon les droits de la succession, sera dévolue la couronne de France. Qu’en conséquence, jouissant de l’asile assuré que Sa Majesté Impériale de toutes les Russies daigne m’accorder dans ses États, je promets d’y vivre dans l’observance de la sainte religion dans laquelle je suis né et dans une profonde soumission aux lois instituées par Sa Majesté Impériale ; de rompre toute correspondance dans ma patrie avec les Français qui reconnaissent le gouvernement monstrueux actuel en France, et de ne la reprendre que lorsque, à la suite du rétablissement de l’autorité légitime, j’en aurai reçu la permission expresse de Sa Majesté Impériale. En cas de procédés contraires à ce présent serment, je me soumets à toute la rigueur des lois dans cette vie et, dans l’autre, au jugement terrible de Dieu. Et, pour sceller ce serment, je baise les paroles et la croix de mon Sauveur. Amen. »

La Gazette de Saint-Pétersbourg publia pendant quelque temps la liste des individus qui se soumirent à l’accomplissement de cet acte. Il y en eut un millier environ. En même temps, toutes relations avec la France, même celles d’affaires et de commerce, étaient interdites, jusqu’au rétablissement de la monarchie. L’entrée dans les ports russes était refusée aux vaisseaux français : Catherine mettait la République et la Révolution en quarantaine. Il est curieux de placer ces mesures sévères en regard des réflexions suivantes que les rapports établis par l’histoire entre les deux pays inspiraient quelques années plus tard à un Russe soucieux de faire preuve d’esprit philosophique :

« C’est à la fin du siècle dernier seulement que les ténèbres de l’ignorance dont notre patrie était enveloppée ont commencé à se dissiper, et cette aurore est venue de la France. Aussi, quel que soit le nombre de gens disposés à crier : “Crucifiez les Français !” il faut reconnaître que ceux-ci ont plus fait pour notre instruction que le reste de l’Europe tout entier. Placée pendant plus d’un demi-siècle, par la volonté de Pierre le Grand, sous la férule des Allemands, la Russie n’offrait pas même les apparences extérieures d’une culture intellectuelle quelconque. C’est au règne de Catherine que revient tout l’honneur d’avoir introduit chez nous la connaissance des sciences utiles, dont l’effet s’est fait sentir aussitôt sur les mœurs d’une manière frappante. Aussi, je répète encore : si nombreux que soient les vieux croyants, les nouveaux croyants et tous ceux qui leur font écho pour crier “Crucifiez les Français !”, les Voltaire ne sont pas des Marat, les Jean-Jacques Rousseau des Couthon, ni les Buffon des Robespierre 5. »

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