2.3
Le voyage, cette fois, ne ressemble en rien à celui de Berlin à Riga. Les maisons de poste que l’on rencontre sont presque des palais. Les traîneaux volent sur la neige durcie. On marche de jour et de nuit, pour atteindre Moscou le 9 février, jour de la naissance du grand-duc. Au dernier relais, à soixante-dix verstes de Moscou, on attelle seize chevaux au fameux traîneau inventé par Pierre le Grand et l’on brûle l’étape, environ quatre-vingts kilomètres, en trois heures. Cette course vertigineuse risque pourtant d’être interrompue par un accident fatal. En traversant un village, au galop furieux des seize coursiers qui l’entraînent, la lourde machine, qui se trouve porter une fois de plus la fortune de la Russie, en vient à heurter l’angle d’une chaumière. Du coup, deux grosses barres de fer se détachent de la toiture de cette maison glissante et manquent d’écraser les deux princesses endormies. L’une d’elles frappe Jeanne-Élisabeth à la gorge, mais la pelisse dont elle est enveloppée amortit le choc. Sa fille n’est même pas éveillée. Deux grenadiers du régiment Préobrajenski, qui se tenaient sur le devant du traîneau, gisent dans la neige, la tête en sang, les membres broyés. On laisse aux habitants du village le soin de les ramasser ; on fouette les chevaux, et à huit heures du soir on s’arrête à Moscou, devant le palais de bois, le Galavinski Dvarets, habité par la tsarine.
Élisabeth, prise d’impatience, s’est placée sur le passage des nouvelles venues, en dérobant sa présence derrière une double haie de courtisans. Plus impatient encore, son neveu fait violence à l’étiquette, et, sans donner aux voyageuses le temps de retirer leurs fourrures, il se précipite dans leur appartement et leur fait le plus tendre accueil (auf tendreste). Peu après, elles sont mises en présence de la tsarine. L’entrevue se passe à souhait. Il s’y mêle même une note émue, qui semble d’un bon présage. Après avoir attentivement regardé la mère de la future grande-duchesse, l’impératrice se détourne et sort brusquement. On apprend que c’est pour cacher ses larmes, car elle a retrouvé sur la figure de la princesse des traits qui lui ont rappelé son deuil éternel. La princesse, stylée par Brümmer, n’a d’ailleurs pas oublié de baiser la main impériale, et Élisabeth est sensible à ces témoignages de respect excessif.
Le lendemain, Figchen et sa mère sont élevées simultanément au rang de dames de l’ordre de Catherine sur la demande du grand-duc, à ce que veut bien leur dire Élisabeth. « Nous vivons comme des reines, ma fille et moi », mande la princesse de Zerbst à son mari. Quant au tout-puissant Bestoujef, son compte est bon. La princesse n’a même pas à se préoccuper d’organiser la cabale qui doit le renverser. Elle en trouve une toute prête : c’est le parti de la France et celui de la Prusse, soutenu par les Holsteinois, que la fortune de Pierre-Ulric a attirés en Russie. Lestocq dirige ou semble diriger tout ce monde, mettant en avant, pour l’opposer à Bestoujef, le comte Michel Vorontsof, qui a eu part à l’avènement d’Élisabeth. Ce n’est pas ici le lieu de faire le portrait du ministre, dont Jeanne-Élisabeth prétend ainsi balancer la fortune, un des plus étonnants condottieri diplomatiques de l’époque, car il a servi beaucoup de monde avant d’offrir définitivement ses services à la Russie. La mère de Figchen se rend-elle seulement compte de la gravité de la partie qu’elle engage et de la valeur de l’adversaire qu’elle a devant elle ? Ce n’est pas probable. Elle se souvient que Frédéric lui a promis l’abbaye de Quedlinbourg pour sa sœur cadette, au cas où elle réussirait dans l’entreprise qu’elle médite, et elle entend avoir son abbaye. La chute de Bestoujef serait d’ailleurs, dans la pensée de Frédéric, le signal d’un vaste bouleversement de l’échiquier politique préparant un rapprochement entre la Russie, la Prusse et la Suède. Quelle gloire pour la princesse de Zerbst si elle pouvait attacher son nom à l’accomplissement d’une pareille tâche ! Elle se sent de taille à s’y mesurer. Elle est femme, et elle arrive de Zerbst : c’est son excuse. Elle croit avoir toujours affaire aux petites intrigues et aux frêles combinaisons politiques qu’elle y a connues : ce sera sa grande erreur, jusqu’au jour où ses yeux, s’ouvrant à la réalité des choses, apercevront l’immensité de l’abîme qu’elle aura inconsciemment affronté. Quant au mariage de sa fille, elle ne s’en occupe plus. « C’est une affaire faite », écrit-elle à son mari. Figchen a eu tous les suffrages : « La souveraine la chérit, le successeur l’aime. » Et le cœur de la future mariée, que dit-il de son côté ? Le souvenir de la première rencontre à Eutin avec le chétif « enfant de Kiel » a-t-il fait place maintenant à des impressions plus favorables ? De cela, la mère de Figchen n’a vraiment cure. Pierre est grand-duc, il sera empereur un jour. Le cœur de sa fille serait fait d’une autre pâte que celui de toutes les princesses allemandes présentes et passées s’il ne se contentait d’une promesse de bonheur rédigée en ces termes. Voyons cependant ce qu’était devenu le chétif enfant depuis le changement inattendu apporté à sa destinée.