1.3
Elle s’est donné à elle-même l’apparence de protéger la science et les gens de savoir. En 1785, elle renouvelait avec Pallas le trait de générosité dont Diderot avait été l’objet de sa part. Ayant proposé à ce savant l’achat de son cabinet d’histoire naturelle, et celui-ci en ayant demandé 15 000 roubles pour faire la dot de sa fille, elle répondait que c’était de sa part à lui s’entendre très bien en histoire naturelle, mais très mal en affaires, et elle lui offrait 21 000 roubles en lui laissant la jouissance de son cabinet sa vie durant. Est-ce sa faute si, en cherchant encore les renommées que son règne a vues apparaître dans cet autre domaine, on ne trouve que des noms étrangers ? Avec Euler, Pallas, Boehmer, Storch, Kraft, Müller, Bachmeister, Georgi, Klinger, on a à peu près épuisé la liste. On admettra bien que le devoir ni probablement aussi le pouvoir de la grande souveraine n’allaient jusqu’à créer de toutes pièces une science indigène et des savants, russes d’origine et d’éducation. Elle fit venir un jour d’Allemagne quatre professeurs appelés à enseigner au corps des cadets les mathématiques, les sciences naturelles, la philosophie et la littérature. En arrivant, ces messieurs apprirent avec stupéfaction que leurs élèves futurs ne savaient encore lire en aucune langue ! Ce qui est plus singulier, c’est que la présence à Saint-Pétersbourg des maîtres dont nous avons évoqué plus haut les noms tudesques, et dont la plupart s’étaient déjà fait connaître à l’étranger par des œuvres de valeur, n’a guère produit elle-même de fruits. Si l’on excepte les voyages célèbres de Pallas, les recherches historiques du laborieux Müller, et quelques ouvrages sur l’histoire naturelle, on ne voit rien, pas un livre sorti, pour l’honneur du règne de Catherine, de ce groupe scientifique réuni par elle à grands frais et planté comme un phare au milieu des ténèbres encore si profondes de son empire. Mais était-ce bien un phare qu’elle voulait avoir auprès de son trône, en faisant appel à la science étrangère pour en rehausser l’éclat ? « Elle n’aima les sciences, a-t-on écrit, qu’autant qu’elles lui paraissaient propres à répandre sa gloire : elle voulut les tenir dans sa main comme une lanterne sourde et se servir de leurs lumières pour les distribuer à son gré. » La vérité est que les travaux topographiques et statistiques de l’élégant Storch, par exemple, auraient pu avoir un grand prix, s’il avait été à même de les publier comme il les écrivait. Tel qu’il a été livré à la postérité, son Tableau de Saint-Pétersbourg vaut le portrait de Catherine repeint par Lampi, d’après les indications de la souveraine. Les peintures de Georgi sont riches surtout en détails inutiles. Le comte d’Anhalt a laissé dans le même style une description de l’école des cadets, dont il fut directeur : on y trouve un inventaire complet des escaliers, croisées, portes et cheminées de l’établissement, de quoi faire la joie d’un ramoneur. Pour échapper à des compromis qui auraient révolté sa conscience, Klinger en était réduit à faire imprimer en Allemagne ce qu’il écrivait en Russie. Ainsi fit plus tard Kotzebue. En fait de science, Catherine n’a encouragé et n’a même admis dans les limites de son empire que la science officielle. Derrière chaque problème de philosophie, d’histoire et même de géographie, elle mettait une question de police gouvernementale, et derrière chaque savant un policier. C’était renoncer à tirer d’une culture scientifique, ainsi stérilisée, autre chose que des flagorneries prétentieuses et de pompeuses inepties.
À cet égard aussi, d’ailleurs, on aperçoit une différence marquée entre les premières années du grand règne, traversées par le courant libéral qui emportait encore Catherine, et la période de réaction qui suivit et dont nous avons raconté déjà les tristes retours. L’année 1767 surtout fut signalée, dans la vie intellectuelle de l’« élève de Voltaire », par un vif mouvement de curiosité, l’attirant vers les recherches et les études qui passionnaient alors tout ce qu’il y avait en Europe d’esprits un tant soit peu ouverts aux choses de l’intelligence. Catherine s’intéressa, avec tout le monde, au passage de Vénus devant le soleil, qui était annoncé pour 1769, et pour l’observation duquel on faisait partout de grands préparatifs. Elle voulut que son Académie des sciences prît part à l’étude du phénomène. Elle se fit adresser des rapports à ce sujet. C’est à cette époque aussi qu’elle songea à attirer de Berlin à Saint-Pétersbourg, en lui faisant un pont d’or, le célèbre Haller. Mais le grand physicien se défia. Beccaria, qu’elle s’avisa de tenter aussi, en lui offrant « ce qu’il voudrait, mille ducats et plus » pour son voyage, et un « arrangement » avantageux après, imita l’exemple du savant allemand. On peut se demander quelle figure le philosophe italien aurait fait à Saint-Pétersbourg après la déconvenue de l’entreprise législative à laquelle il avait collaboré sans le savoir.
Il est un domaine de la science cependant qui a été véritablement fécondé sous le règne de Catherine, et cela, en grande partie, grâce à son initiative personnelle. Dans une réunion de la Société impériale d’histoire russe, à laquelle nous devons déjà de si précieuses publications, un de ses membres, M. Bytchkof, a pu dire récemment que l’étude de l’histoire nationale a commencé avec la grande souveraine. Un travail considérable d’investigation et d’exégèse historique a été, en effet, accompli sous ses auspices. De vieilles chroniques publiées en grand nombre ont permis à Schlötzer de faire son œuvre d’érudition profonde. Des manuscrits jusqu’alors ignorés, comme l’unique exemplaire de La Chanson d’Igor, découvert par Moussine-Pouchkine, virent le jour. Pour obéir au désir de l’impératrice, Stritter compulsa les écrivains byzantins, et ses recherches fournirent à Boltine la matière de travaux remarquables, qui furent le premier ouvrage de critique historique ayant paru en Russie, et auxquels Catherine préluda elle-même en écrivant ses Notes sur l’histoire russe de Stritter et son Antidote. L’examen des archives de Pierre le Grand, confié au prince Chtcherbatof, amena la publication de l’Histoire de Russie composée par le prince et celle des douze volumes consacrés par Galikof aux « actions de Pierre le Grand ». Compromis dans un procès politique et gracié le jour de l’inauguration du monument de Falconet, Galikof témoigna ainsi sa reconnaissance.
Sans doute l’histoire, telle que l’écrivaient Chtcherbatof et Galikof au pied du trône impérial projetant son ombre sur leurs travaux, ne pouvait avoir qu’une ressemblance éloignée avec un temple élevé à la vérité. Aisément aussi le vieux Müller trouvait matière à raillerie dans l’histoire de Pierre le Grand, composée par Voltaire avec les matériaux « préparés » à son intention sur l’ordre de la souveraine. « C’est un Allemand, répondait le patriarche de Ferney, je lui souhaite plus d’esprit et moins de consonnes. » Il prouvait ainsi seulement qu’il est difficile à un homme, fût-il le plus spirituel de tous les Français, d’avoir de l’esprit contre un Allemand qui a raison. Mais, quel que fût le mérite intrinsèque de ces publications, elles avaient celui, inappréciable, d’être un commencement et d’ouvrir une voie, dans laquelle la Russie moderne a marché, depuis, à grands pas. Une publication périodique, timidement inaugurée par Novikof avec l’encouragement de Catherine, sous le titre d’Indicateur des Antiquités russes, est devenue ainsi plus tard la Bibliothèque des Antiquités russes, où les plus précieux monuments du passé national ont été recueillis. Et déjà, du vivant de Catherine, un historien plus indépendant, Tatistchef, faisait son apparition.
Catherine s’est toujours défendue, nous le savons, de toute prétention scientifique personnelle. « Pour moi, écrivait-elle à Grimm, dès qu’il s’agit de science quelconque, je m’enveloppe dans mon manteau d’ignorante, et je me tais. Je trouve cela pour nous autres gouvernants d’une grande commodité. » Elle dépouillait cependant parfois ce manteau, si commode qu’il lui semblât, et plus souvent même qu’on pourrait le souhaiter pour sa réputation. Les années 1783-1785, surtout, nous la montrent emportée par une poursuite impétueuse à travers des domaines généralement réservés aux érudits les plus abstraits. La mort de Lanskoï, en 1784, amène une recrudescence de ces recherches, Catherine leur demandant maintenant de la distraire de son chagrin. Elle s’occupe sérieusement de réunir des matériaux pour un dictionnaire de langues comparées. Elle avait déjà pris du goût pour ce genre d’études étant encore grande-duchesse, et, sous ses auspices, le pasteur de la factorerie anglaise à Pétersbourg, Dumaresc, avait publié un Comparative Vocabulary of the Eastern Languages. En 1785, elle se met à correspondre à ce sujet avec Zimmermann ; elle a recours à la collaboration de Pallas et d’Arndt. Elle fait des extraits de l’ouvrage philologique de Court de Gibelin, publié de 1776 à 1781 en huit gros volumes. Elle s’empare de la pensée de l’auteur qui veut que toutes les langues puissent être ramenées à une origine unique, et la voilà chevauchant cette idée à travers monts et vallées sans souci d’aucun obstacle ni d’aucun précipice. Grimm, qui fut habituellement le premier confident de ses prouesses dans ce genre, a dû avoir des moments où son admiration pour le génie de sa souveraine, comme il l’appelait, s’est trouvée soumise à de dures épreuves. Le parler originel auquel il convient selon Catherine de ramener tous les dialectes divergents est, bien entendu, la langue russe ou « slavonne ». Elle n’en voudrait pas d’autre. Puisant à toutes les sources, mettant tout le monde à contribution, s’adressant tour à tour à Nicolaï, le polygraphe berlinois, à La Fayette, à l’abbé Galiani ; demandant au comte Cyrille Razoumofski d’interroger ses paysans ; chargeant son ministre à Constantinople, Boulhakof, de s’adresser aux patriarches d’Antioche et de Jérusalem pour la traduction de deux cent quatre-vingt-six mots russes en langue abyssinienne et éthiopienne, elle multiplie ses trouvailles. En voici des échantillons :
« J’ai ramassé des connaissances en quantité sur les anciens Slavons, et je pourrai dans peu démontrer qu’ils ont donné les noms à la plupart des rivières, montagnes, vallées et cercles et contrées en France, Espagne, Écosse et autres lieux. »
Et quelques semaines plus tard :
« Voici qui est pour vous seul, parce que cela n’est pas assez approfondi : c’est que les Saliens de la loi salique, Chilpéric Ier, Clovis et toute la race de Mérovée était slavonne, de même que tous les rois Vandales d’Espagne. Leurs noms les trahissent et leur marche aussi. »
Ainsi « Ludwig » est un composé de deux racines slavonnes : lud, qui veut dire « peuple », et dwig, qui veut dire « aller ». « C’est comme qui dirait faire aller les gens, les mettre en mouvement. »
« Ne vous étonnez plus, ajoute Catherine, si les rois de France prêtent serment sur un évangile slavon à leur couronnement à Reims 2. Chilpéric Ier fut chassé du trône parce qu’il voulut que les Gaulois, qui avaient reçu des Romains l’a b c latin, y ajoutassent trois lettres gréco-slavonnes, nommément th ou tch, X, qui se prononce cher (sic), et ψ, qui se prononce psi… Ne montrez ces cahiers ni à Bailly ni à Buffon, ce n’est point leur tiroir, quoiqu’ils aient les premiers indiqué l’existence du peuple que peut-être ils ne se soucient pas de découvrir. »
Tout le reste est de cette force, et, bien que Catherine se défiât des aptitudes que pouvait avoir Buffon pour apprécier ses découvertes, en 1781 déjà, elle lui avait envoyé des médailles en or et des fourrures magnifiques pour le remercier d’avoir cherché dans ses Époques à établir que les arts étaient nés en Sibérie sur les bords de l’Irtich. Notons qu’ayant reçu les présents de Sa Majesté, l’illustre savant ne se défendit point de les avoir mérités de la façon qu’elle indiquait 3. Et Catherine de lui écrire aussitôt :
« Les médailles frappées du métal que nous fournissent ces contrées pourront, un jour, servir à constater si les arts ont dégénéré là où ils ont pris naissance. »
À son tour, s’étant aperçu que l’image de la souveraine figurait sur les médailles, Buffon répondait :
« Mon premier mouvement, après le saisissement de la surprise et de l’admiration, a été de porter mes lèvres sur la belle et noble image de la plus grande personne de l’univers… Ensuite, considérant la magnificence de ce don, j’ai pensé que c’était un présent de souverain à souverain, et que, si ce pouvait être de génie à génie, j’étais encore bien au-dessous de cette tête céleste, digne de régir le monde entier. »
On peut ne pas s’étonner que la « tête céleste », ainsi traitée par une des plus grandes illustrations scientifiques de l’Europe, fût portée à s’égarer et à divaguer parfois dans l’atmosphère enivrante de ces coups d’encensoir. L’optimisme de Catherine à l’égard de son peuple et de toutes choses s’y rapportant de près ou de loin la poussait également en dehors de la réalité, dans le domaine du rêve et de l’hallucination. Ses notes sur l’histoire russe, qui ont été publiées dans l’« Interlocuteur » (Sobiessiednik), sont d’une extravagance folle. Elle invente des « rois de Finlande » qui n’ont jamais existé, leur fait épouser des princesses de Novgorod qui n’ont jamais vu le jour, met le nom de Rourik sur le tout et se félicite d’avoir si bien élucidé les origines de la vieille Moscovie.
La fièvre ethnologique et philologique ne dure d’ailleurs pas chez elle plus que les autres. La Bibliothèque impériale de Pétersbourg conserve toute une collection de manuscrits où l’impératrice a légué à la postérité les fruits de son labeur dans cette branche de la science. Mais un jour, elle a appelé Pallas et lui a confié le soin de continuer son dictionnaire. « Elle-même en avait assez de s’occuper toujours de la même chose. » Vers la fin du règne, son ardeur scientifique décline à vue d’œil et finit par tomber entièrement. Elle a eu des déceptions avec la philosophie et aussi avec les philosophes. Elle avait imaginé des académiciens dissertant tranquillement et avec discrétion sur des sujets intéressants, faisant même des découvertes et établissant des principes, mais sans sortir du domaine de la théorie ; elle apercevait tout à coup des révolutionnaires prétendant appliquer ce qu’ils avaient découvert et se mettant en mesure de bouleverser le monde. Elle s’en chagrina d’abord, s’inquiéta ensuite et finit par se fâcher. En 1795, elle s’aperçut que la Société d’économie de Saint-Pétersbourg lui soutirait 4 000 roubles par an pour des publications « plus bêtes les unes que les autres » ; elle s’emporta, traita le président de la docte assemblée et ses collègues de « fripons » et arrêta les frais. À ce moment, la dépense portée au compte de l’impératrice pour l’entretien de la table d’une des nièces de Patiomkine s’élevait à quelque chose comme 100 000 roubles par an !
Les deux dernières années de la vie de Catherine nous la montrent plongée dans des travaux où, avec le goût de la littérature allemande qui lui est venu sur le tard, semble se retrouver comme la trace de l’origine germanique, dont son esprit paraissait s’être affranchi si entièrement. Elle s’occupe d’une vaste entreprise de « classifications systématiques ». Un jour, elle emploie trois heures à classer les circonstances ; le lendemain, elle en fait autant pour les moyens. Elle est très éprise de cet ouvrage. Elle en rumine continuellement de nouveaux chapitres. Il lui arrive même, dit-elle, d’en composer en dormant. Il est vrai que depuis 1765 déjà, elle était docteur et magister d’arts libéraux de l’université de Wittemberg, qui avait trouvé qu’elle manquait à sa gloire comme Molière manqua à celle de l’Académie française. Heureusement pour sa mémoire, Catherine a eu d’autres titres à l’admiration de la postérité.
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