‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 75 sur 98 · 2.1

2.1

Durand a fait certainement une erreur de compte dans l’énumération des choses auxquelles Catherine trouvait du plaisir. Il a oublié un au moins de ses passe-temps favoris : elle aimait à écrire. Nous croyons même qu’elle n’aimait rien autant que cela. Ce n’est pas seulement un goût chez elle, c’est en quelque sorte un besoin, et presque un besoin physique. Il semble que le fait matériel de tenir une plume et de voir devant elle une feuille blanche, où tout à l’heure pourra se promener sa fantaisie, lui procure une sensation agréable, qui n’est pas seulement d’esprit ou d’imagination, et comme un frisson de volupté. Elle dit elle-même, dans une de ses lettres à Grimm, que la vue d’une plume neuve lui donne des démangeaisons aux doigts. Aussi ne dicte-t-elle jamais. « Je ne sais pas dicter », dit-elle. Tout ce qu’elle écrit est écrit de sa main, et que n’écrit-elle pas ? À part sa correspondance politique qui est des plus actives et sa correspondance privée qui, avec les « pancartes » énormes envoyées régulièrement à Grimm, prend des proportions inusitées, à part son travail de signatures, celui des rapports qu’on lui présente et qu’elle bourre de notes marginales, celui de ses compositions dramatiques et autres, elle écrit encore et très souvent pour elle-même, pour la satisfaction qu’elle y trouve personnellement, parfois sans but même et sans raison apparente, sinon celle de calmer la démangeaison dont il est question plus haut. Elle fait dans des vieilles chroniques des extraits se rapportant à la vie et aux actions glorieuses de saint Serge, desquelles on peut imaginer qu’elle ne se soucie pas particulièrement. Elle s’exerce à copier du vieux slave d’Église, dont la pratique ne paraît pas indispensable à l’accomplissement de ses devoirs de souveraine orthodoxe. Elle ne peut lire un livre sans en couvrir les marges avec sa grande écriture vagabonde. Elle rédige des projets de fêtes et des programmes de concerts. À l’encontre de cet homme d’État qui de nos jours ne pensait qu’en parlant, on peut croire d’elle qu’il lui fallait écrire pour penser. Aussi, comme cet autre avec sa parole, il lui arrivait de se griser avec son encre. Sa plume emportait sa pensée et la faisait divaguer. Elle s’en rendait encore compte. Elle écrivait à Grimm :

« J’allais dire que j’écrirai pour vous tant je suis en train de griffonner, mais je me suis aperçue que je suis ici et vous à Paris. Je vous conseille de dicter, car cent fois on m’a donné ce conseil : heureux celui qui peut s’en servir ; pour moi, il me paraît impossible de déraisonner avec la plume d’un autre… Si je disais à un autre ce qui découle de ma plume, souvent il n’écrirait pas ce que je lui dirais. »

Comment trouve-t-elle le temps d’écrire tout ce qu’elle écrit ? Elle se lève à six heures du matin pour causer à son aise avec son confident, la plume à la main. Malgré ces habitudes laborieuses, la question reste pour nous à l’état d’énigme. Le 7 mai 1767, l’impératrice en tournée d’inspection se trouve sur la Volga avec un temps « effroyable ». Elle prend ce temps pour écrire une longue lettre à Marmontel, qui vient de lui envoyer son Bélisaire. Cela tient du prodige. Notons que, penser et écrire étant pour elle la même chose, et son inaptitude à faire précéder le travail manuel de rédaction d’un travail intellectuel qui en fixerait le sens étant complète, elle se reprend généralement à plusieurs fois pour composer les écrits auxquels elle attache de l’importance. Nous possédons ainsi deux brouillons d’une lettre adressée par elle en 1768 à l’Académie de Berlin, qui lui avait offert le titre de membre honoraire. Elle en fait quelquefois davantage, car elle n’aime pas les ratures. Si l’expression ou la phrase qui se sont rencontrées sous sa plume ne lui conviennent pas, elle jette la feuille — une feuille de grand format habituellement, dorée sur tranche — et recommence.

Comment écrit-elle ? Que vaut son style et son talent d’écrivain ? L’abbé Maury a trouvé ses lettres à Voltaire mieux faites que les réponses du maître. En admettant la justesse de cette appréciation, encore faudrait-il tenir compte des circonstances. On connaît la réponse de madame Sand à ce brillant causeur qui, la rencontrant dans un salon, trahissait trop indiscrètement sa déception :

« Vous venez ici pour travailler, monsieur ; j’y viens pour me reposer. »

Sa correspondance avec Catherine était sans doute autre chose encore qu’un délassement pour le patriarche de Ferney ; il est certain néanmoins qu’il n’y cherchait pas principalement une occasion de briller. Catherine, elle, y voyait un moyen de consacrer la réputation de génie universel que Voltaire et ses autres amis de l’Occident étaient en train de lui créer. Par-dessus l’épaule de Voltaire, ses lettres s’adressaient à l’Europe entière. Mais il y a autre chose. Les lettres de Catherine ont-elles été écrites par elle ? La question a été posée déjà et discutée contradictoirement. Elle a été tranchée ainsi qu’il suit par un fin connaisseur :

« De toutes les lettres de Catherine II qu’on lit dans la correspondance de Voltaire, je suis certain qu’il n’y en a pas une qui ait été écrite par cette princesse. Il faudrait n’en avoir jamais vu d’autres pour croire que celles-ci sont son ouvrage. La langue française était peu familière à Catherine ; elle devait la parler avec une incorrection moins sensible dans sa bouche que sous sa plume, mais qui pourtant devait être grande, si j’en juge par les lettres écrites de la main de cette princesse que j’ai lues. Fautes d’orthographe, fautes de grammaire, impropriété d’expression, tout s’y trouve, excepté l’esprit, la raison et le style qu’on admire dans les lettres qu’on donne pour avoir été écrites par Catherine à Voltaire. J’ai particulièrement eu l’occasion de faire cette observation en lisant les instructions que l’impératrice de Russie avait écrites de sa main pour le comte d’Artois (depuis Charles X), lorsque ce prince fit le voyage de Pétersbourg. Catherine indiquait dans ces instructions le moyen d’étouffer à leur naissance les germes de la Révolution qui venait d’éclater en France. Le fond de ces instructions n’était pas moins absurde que barbare. L’incorrection du style n’en était que le moindre défaut 1. »

On s’est demandé cependant qui, à la cour de Catherine, aurait pu la suppléer et tenir la plume dans ce commerce épistolaire, qui excita tant de curiosité. La réponse a été faite : elle a désigné André Chouvalof, l’auteur de la fameuse Épître à Ninon, qui fut attribuée à Voltaire lui-même, l’élève, le correspondant et l’ami du patriarche de Ferney, un des Russes qui ont su le mieux s’approprier le génie de la langue française. Catherine ne pouvait mieux s’adresser. Plus tard, elle eut de même recours à Chrapowiçki pour sa correspondance en russe. Catherine n’a pas écrit ou du moins n’a pas écrit seule les lettres à Voltaire. Pour juger de son style, de son esprit comme aussi des souvenirs que lui avaient laissés les leçons de mademoiselle Cardel, il faut s’adresser ailleurs. Il faut, croyons-nous, consulter surtout sa correspondance avec Grimm. Là, c’est bien elle qui tient la plume. On peut même dire qu’elle est là tout entière, avec ce qu’elle sait d’orthographe, de grammaire et de syntaxe, comme aussi avec le courant habituel de ses idées, le tour ordinaire de sa pensée, sa façon de comprendre, d’apprécier, de sentir les choses, son esprit, son caractère, son tempérament, toute sa personne intime enfin. On a parlé, à propos de cette correspondance, des lettres de madame de Sévigné. Le rapprochement est peut-être trop ambitieux. Un écrivain russe en a récemment établi un autre infiniment plus juste, et indiqué un modèle, dont, avec beaucoup plus de probabilité, Catherine a pu et même dû s’inspirer. Sa correspondance avec Grimm apparaît, comme en une ébauche, dans celle de sa mère avec M. de Pouilly, publiée par M. Bilbassov.

Catherine sait-elle bien le français, à en juger par ce qu’elle montre ainsi de son savoir ? Les incorrections fréquentes que l’on rencontre sous sa plume et qui, accidentellement, aboutissent au contresens ou au non-sens ne doivent pas servir d’argument décisif à cet égard. Elles tiennent à sa façon d’écrire en général, qui tient, elle, au sans-façon général de ses allures. Elle n’a aucune préoccupation de la forme. L’appropriation exacte du mot à la pensée, la concordance des termes employés ne l’inquiètent guère. L’incohérence n’est pas pour l’effrayer. Elle dit qu’« elle a un mal de tête qui ne se mouche pas du pied ». Elle dit que « cinquième roue au carrosse ne saurait rien gâter à l’omelette ». On a trouvé dans les ressauts de son style des souvenirs de Montaigne. On a cité cette phrase d’une de ses lettres à Grimm : « Ma visière à la minute passe comme une fusée et s’enfuit dans l’avenir quelquefois ne voyant qu’un trait caractéristique. » Au fond, le français semble bien, des trois langues dont elle se sert constamment, celle qui lui est la plus familière, l’outil qu’elle a le mieux en main. Elle en use avec aisance ; elle en abuse même, prenant avec la grammaire et avec la syntaxe toute espèce de privautés, inventant des tours de phrase, composant des mots. Elle écrit : girouetterie, toupillage, pancarter, souffre-douleurien. Parlant de l’édition des œuvres de « son maître » publiée par Beaumarchais, elle dit que c’est du Voltaire figaroisé. Une de ses lettres au comte Kayserling, en date du 25 septembre 1762, contient cette phrase : « Je vous écris en français, mais, si cela vous gêne, je vous écrirai à l’avenir dans un aussi mauvais allemand que j’ai coutume de parler. » Son allemand, dit un critique moderne, rappelle celui de « Frau Rath », la mère de Goethe, avec ses tournures surannées, ses fautes grammaticales et ses vulgarités d’expression, où (c’est M. Hillebrand qui l’affirme) on aperçoit cependant un très juste sentiment de la langue. Elle-même fait valoir ainsi qu’il suit sa supériorité dans la pratique de l’idiome dont son maître Voltaire lui a fait apprécier la beauté : « Remarquez s’il vous plaît, écrit-elle à la princesse Tcherkasskoï, que, quoique j’écrie (sic) moins bien que vous, j’observe ortographie (sic) mieux cependant. » On devine ce que peut être l’ortographie de la princesse. Vers la seconde moitié de son règne, Catherine commence à négliger et le français et l’allemand pour le russe. Elle fait alors cette réflexion : « Ce que j’écris est toujours fort gauche quand cela est imprimé en autre langue qu’en russe. » Mais en 1768 encore, son vocabulaire slave de fraîche acquisition se montre surchargé de mots français grossièrement russifiés, qui rappellent la façon de démarquer la langue française dont sont coutumiers aujourd’hui les écrivains et surtout les journalistes allemands.

Que ce soit en français, en allemand ou en russe, son style a toujours un défaut : il est incorrect, heurté et décousu ; presque toujours aussi on y trouve une qualité : la clarté. Mais pour cela il faut que la plume de Catherine ne soit guidée par personne, si ce n’est pas par André Chouvalof ou Chrapowiçki. Quand le reste de l’entourage s’en mêle, s’il s’agit par exemple d’une lettre officielle, dont le texte a été arrêté en conseil, la collaboration aboutit fréquemment à un galimatias à peu près incompréhensible.

« Il y a dans son style, a écrit le prince de Ligne, plus de clarté que de légèreté ; ses ouvrages sérieux sont profonds, mais les petites nuances, le charme des détails, le coloris n’étaient pas son fort. » Le prince de Ligne était bon juge ; il aurait cependant eu une surprise — on en a souvent avec des femmes même moins bien douées — en lisant ce passage d’une lettre à Grimm (Catherine est à Kolomiensskoïe, une résidence d’été voisine de Moscou, et elle s’est assise auprès d’une fenêtre ouverte, pour écrire à son « souffre-douleur ») :

« Mais le moyen d’écrire ? Ne voilà-t-il pas Tom Anderson qui demande à être couvert ; il s’est placé vis-à-vis de moi sur un fauteuil ; j’ai le bras gauche et lui la patte droite appuyée sur une croisée ouverte qu’on pourrait prendre pour une porte d’église, si elle n’était au troisième étage. De cette croisée, sir Anderson considère primo la rivière de Moscou qui serpente et fait à la portée de la vue une vingtaine de coudes ; il est inquiet, il aboie : c’est un vaisseau qui remonte la rivière ; non, non, c’est, outre le vaisseau, une vingtaine de chevaux qui passent la rivière à la nage pour aller paître sur les prés verts et couverts de fleurs qui forment l’autre côté du rivage et qui s’étendent jusqu’à une hauteur couverte de terres fraîchement labourées et qui appartiennent aux trois villages qui sont devant mes yeux. À gauche est un petit couvent bâti en briques, entouré d’un petit bois, et puis des coudes de la rivière et des maisons de campagne qui s’étendent jusqu’à la capitale qu’on voit dans le lointain. La droite offre à la contemplation de M. Tom Anderson des hauteurs couvertes de bois épais, entre lesquels on voit des clochers, des églises de pierre et de la neige aussi dans les creux des hauteurs. M. Anderson est fatigué de considérer une aussi belle vue, apparemment, car le voilà qui s’emmaillote dans sa couverture et va dormir… »

Catherine a aussi parfois des trouvailles en fait d’expressions ou d’images, traduisant sa pensée avec un trait pittoresque ou énergique. Se refusant à l’évacuation de la Crimée que la pusillanimité de Patiomkine lui conseille en 1788, et en quête d’arguments pour justifier sa décision, elle écrit : « Un homme, qui est en selle, en descend-il pour saisir la queue du cheval ? » Ses lettres, ses lettres à Grimm surtout, sont remplies, en même temps, de mots et de tournures de phrases ou la bonhomie, le sans-façon, le laisser-aller de la pensée et du langage vont jusqu’au débraillé et tombent accidentellement dans la grossièreté. Elle ne se contente pas d’entremêler son français incorrect de mots et de phrases allemandes ou italiennes, elle écrit souvent en argot. Elle met sti-là pour « celui-là », ma pour « mais ». Il est probable qu’elle parle de cette façon. Elle ne déteste pas une certaine trivialité. Nous ne nous risquerions pas à reproduire ici les gauloiseries — sont-ce bien des gauloiseries ? — qui lui échappent parfois, quand elle est en veine de plaisanterie familière, et nous serions assuré de fatiguer ou même d’écœurer nos lecteurs avec les calembredaines dont elle égaye à tout propos sa conversation épistolaire.

Il est vrai que c’est là son style de petite tenue, son langage d’aparté. Voyons maintenant son style d’auteur, sa façon d’écrire pour le public.

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