2.2
Nous avons parlé déjà de ses ouvrages scientifiques. Un seul d’entre eux a été publié : L’Antidote, ou Examen du mauvais livre intitulé : Voyage en Sibérie. C’est la réfutation de l’œuvre trop sincère de Chappe d’Auteroche. Le savant abbé, membre de l’Académie des sciences de Paris, était venu en Russie en 1761 sur l’invitation de l’Académie des sciences de Pétersbourg pour observer un passage de Vénus devant le soleil, annoncé pour cette année. (Un autre devait avoir lieu en 1769.) Élisabeth régnait encore. Elle fit bon accueil au voyageur et lui donna 1 000 roubles pour sa route ; elle ne put faire que la Sibérie ne produisît sur son esprit une impression assez triste. À ses observations astronomiques il en ajouta d’autres, ayant pour objet l’aspect extérieur, les mœurs et les lois des pays qu’il avait traversés, et publia le tout en trois in-quarto avec planches et cartes géographiques, qui parurent à Paris en 1768. L’ouvrage souleva en Russie une vive indignation, semblable à celle qui accueillit, en 1839, la Russie du marquis de Custine, et Catherine songea aussitôt à se faire l’interprète du sentiment national blessé au vif. Elle commença par envoyer à son académie l’ordre de découvrir et de signaler les erreurs astronomiques que ce méchant homme, qui disait du mal de la Russie et de son gouvernement, ne pouvait avoir manqué de commettre dans son livre. C’était mettre les savants de Pétersbourg dans un cruel embarras. Ne voyant rien venir de ce côté, Catherine jugea que ses académiciens étaient des sots, ne se fit pas faute d’exprimer tout haut son opinion à cet égard, et prit elle-même la plume, pour dire son fait à l’abbé. Une fois partie, elle ne sut plus s’arrêter. Les grandes feuilles à tranches dorées s’entassèrent par monceaux. La souveraine laissait de côté, bien entendu, l’astronomie de Chappe ; elle s’en prenait à ce qui la touchait de plus près, à la partie statistique, politique et historique de l’œuvre. Chappe n’avait-il pas osé écrire que la Sibérie était un pays dépourvu de végétation ! Elle envoya à Voltaire des noix de cèdres sibériens pour prouver le contraire. Elle admit pour certain que cette publication était un coup monté par le duc de Choiseul pour la déconsidérer, elle et son empire. Aussi aurait-elle voulu trouver un écrivain français qui se chargeât de la riposte. Hélas ! Falconet et Diderot se mettaient inutilement en quête. La princesse Dachkof seule s’offrit pour prêter main-forte à son amie. Le fruit de leurs réflexions communes passait sous la plume alerte de l’impératrice. Mais, ainsi mise en train, la réfutation menaça de devenir trois fois plus volumineuse que l’œuvre elle-même, dont il s’agissait de dénoncer la sottise et l’infamie. Deux premières parties parurent dans une édition superbe, annonçant une suite, dont on ne pouvait prévoir la fin. Subitement, à son ordinaire, Catherine se lassa. La guerre turque et la révolte de Pougatchef étaient d’ailleurs survenues. En 1773, elle annonça à son amie, madame de Bielke, qu’il n’y aurait pas de suite, parce que l’auteur avait été tué par les Turcs. Et il ne fut plus question de l’abbé Chappe ni de son livre. Catherine ne se reconnut d’ailleurs jamais pour l’auteur de L’Antidote. La paternité en fut attribuée à divers personnages, entre autres à un comte Pouchkine, qui, au témoignage de Sabatier de Cabre, ne soupçonna même pas, de son vivant, l’existence de l’abbé Chappe et moins encore celle de ses écrits. Le manuscrit original n’a d’ailleurs pas été retrouvé. Celui qui se trouve à Saint-Pétersbourg, aux archives d’État, est de la main du secrétaire d’État G. V. Koznitski. On a découvert cependant quelques fragments autographes, qui semblent ne permettre aucun doute sur l’origine illustre de l’ouvrage. Quant à sa valeur, celle-ci n’a jamais, croyons-nous, fait l’objet d’une contestation sérieuse : c’est un libelle assez médiocre. La réputation de Chappe n’a pas à en souffrir devant la postérité. Il avait introduit dans son livre un certain nombre d’assertions hasardées ou même controuvées directement, mais en y associant un grand nombre de vérités qui défiaient toute contradiction. Et c’est à contredire ces dernières que s’est surtout attachée Catherine. Elle y a fait preuve de beaucoup de véhémence 2.
Thiébault parle dans ses Mémoires d’un autre ouvrage scientifique composé par la tsarine, dont un personnage russe, qu’il ne nomme pas, lui aurait apporté le manuscrit, pendant son séjour à Berlin, en le chargeant de le faire imprimer « en breloque », à cinquante exemplaires seulement, et dans le plus grand mystère. C’était une Histoire des empereurs romains. Voici les détails qui nous sont donnés sur sa composition : « Ce que l’ouvrage contenait se réduisait à nous dire,… presque en une seule phrase : qu’untel fut assassiné par untel, que tel autre assassina à son tour, etc. Cette liste d’assassinats commis pour occuper le trône impérial était devenue… l’ouvrage le plus étonnant, le plus original et le plus hardi aussi bien que le plus court que l’on pût imaginer. » Thiébault ne s’explique pas autrement à ce sujet, et nous n’en savons pas davantage.