‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 78 sur 98 · 2.4

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Il lui aurait manqué de ne pas être un peu journaliste à une époque où le journal commençait à jouer un rôle dans le monde. Elle l’a été plus qu’un peu : elle ne savait pas faire les choses à demi. Il est aujourd’hui établi qu’elle a non seulement collaboré au journal de Piekarski, qui commença à être publié en 1769, sous le titre à peu près intraduisible de Vsiakaïa vsiatchina (Pot-pourri, Mélanges), mais qu’elle y a tenu l’emploi de rédacteur en chef. L’objectif principal de ce journal, au moment où il fait son apparition, est de combattre le Bourdon de Novikof. Le Bourdon fait la critique de divers côtés assurément critiquables dans l’organisation de la société russe contemporaine. L’esprit sceptique et un peu chagrin du rédacteur se reflète dans les articles qu’on y publie. On s’y attaque principalement à la vénalité universelle des employés du gouvernement. Catherine riposte sur un ton de moquerie enjouée. Faut-il pleurer sur toutes choses et voir tout en noir ? Elle veut qu’on soit gai et qu’on prenne la vie gaiement. La vénalité est sans doute chose vilaine et détestable, mais les malheureux employés ont tant de tentations ! Faut-il les condamner sans admission de circonstances atténuantes ? Faut-il, en général, être si exigeant et demander à l’humanité une perfection qu’elle ne saurait atteindre ? « Nous voulons marcher sur terre, fait dire Catherine à son journal, et non pas planer dans les airs, encore moins grimper jusqu’au ciel. » « De plus, ajoute-t-elle, nous n’aimons pas les écrits mélancoliques. » Novikof, on s’en doute, trouve de quoi répliquer. Mais Catherine a en réserve un argument absolument sans réplique : un beau jour elle impose silence à son adversaire — en le supprimant. La publication du Bourdon est interdite en 1770.

Par une rencontre bizarre, c’est à ce moment que commencent, entre l’impérieuse souveraine et le journaliste ainsi réduit au silence, des relations qui prennent bientôt le caractère d’une grande intimité et aboutissent à une véritable communion d’idées et d’efforts mis au service de la chose publique. Catherine adopte Novikof pour son éditeur et lui confie des écrits historiques de sa composition. Elle l’autorise bientôt à publier un nouveau journal qui commence à paraître sous le titre de Le Peintre (Jivopiissietz), et elle y collabore elle-même. Un échange de vues et d’influences s’établit entre ces deux êtres qui paraissaient si peu faits pour se comprendre. Novikof en vient à admettre avec l’impératrice que la critique acerbe, la satire impitoyable, l’acrimonie et la colère ne sont pas les meilleurs agents de moralisation à employer ; qu’il est préférable de chercher à amender les mœurs de son pays d’une manière plus douce, non par l’ennui des leçons sévères, mais par l’attrait des bons exemples. Il renonce à ses procédés de polémique mordante et hargneuse. Catherine, de son côté, écrit, au cours de l’année 1772, ses comédies de Le Jour de nom de madame Vortchalkina et Ô temps ! ô mœurs ! qui portent visiblement la marque des idées chères à Novikof. Elle y ridiculise la francomanie et, quoique avec plus de réserve, se met à la suite de son nouvel ami pour mettre en lumière la condition lamentable du paysan russe.

Cette association bizarre n’est pas, on le devine, faite pour durer. L’impératrice ne tarde pas à juger que son collaborateur va trop loin dans la défense des principes communs et surtout dans la défense du serf attaché à la glèbe. En 1775, Novikof se trouve soupçonné d’affiliation au franc-maçonnisme, qui commence à faire en Russie de nombreux prosélytes. Dès lors, la rupture est consommée. La publication du nouveau journal est interdite à son tour, et ce n’est que le commencement d’une suite d’hostilités qui conduiront un jour l’infortuné publiciste à la prison de Schlüsselbourg.

Un temps d’arrêt se produit à ce moment dans le mouvement naissant de la presse russe. En 1779 seulement commence à paraître Le Messager de Saint-Pétersbourg. Il a une carrière de deux années et demie, et partage le sort de ses prédécesseurs. Mais, en 1783, L’Interlocuteur des amis de la langue russe vient prendre la place des disparus, avec un éclat et une autorité sans précédents. Le journal s’imprime à l’Académie des sciences, sous la direction de la princesse Dachkof qui préside aux destinées de cet établissement. On sait bientôt que l’impératrice prend part à la rédaction, examine les manuscrits envoyés et envoie elle-même de la copie. C’est ainsi que voient le jour les Byli i Niebylitsi (Réalités et Fictions), un des plus curieux écrits de Catherine. C’est une série d’articles sans suite, liés seulement par l’inspiration générale, qui est celle d’un gai persiflage appliqué aux mœurs contemporaines avec des intentions moralisatrices. Catherine y révèle une connaissance singulièrement approfondie de la vie intime des classes inférieures, puisée sans doute dans son intimité avec la foule des parvenus sortis des rangs du peuple, ou à peu près, dont elle s’est entourée. Elle y montre en même temps une expansion de bonne humeur, une fraîcheur d’idées et de sensations qui étonne chez une personne de son âge : elle a plus de cinquante ans ! Mais aussi cette collaboration à L’Interlocuteur correspond-elle à l’époque la plus heureuse de sa vie : c’est celle de l’annexion pacifique de la Crimée et celle de la faveur de Lanskoï. Il y a eu alors, autour de Catherine, comme une irradiation passagère de toutes ses splendeurs, de toutes ses prospérités et de toutes ses joies. Tout lui souriait, tout lui réussissait, tout se mettait en fête devant ses yeux. Voici le début de ces articles :

« Avant-propos. Grande félicité ! Une voie s’ouvre pour moi et pour mes compagnons ayant contracté la maladie de noircir du papier avec une plume trempée dans de l’encre. L’Interlocuteur s’imprime ! Écrivez, envoyez, et vous serez imprimé. J’en suis bien aise. Je vous assure que, bien que je ne sache écrire correctement aucune langue, et n’aie appris aucune science, je n’omettrai pas cette occasion de publier mes Réalités et Fictions. Je veux avoir le plaisir de les voir imprimées. »

Tout le reste est dans ce ton d’allégresse volontairement naïve. Catherine débute par des portraits-charges, dont son ancien maître de cour, Tchoglokof, a tout d’abord les honneurs, et où, successivement, les principaux personnages de la cour sont passés en revue. Elle semble avoir la préoccupation d’imiter Sterne. Elle use et abuse, à son exemple, des parenthèses et des N.B. Elle s’amuse énormément elle-même de ce qu’elle écrit, et croit de bonne foi amuser autant ses lecteurs. Elle dit, à ce propos, dans une de ses lettres à Grimm : « Il faut que vous sachiez qu’il sort depuis quatre mois un journal russe, à Pétersbourg, où les N.B. et les remarques sont employés souvent à mourir de rire. En général, ce journal est un salmigondis de choses très amusantes. »

Un des traits originaux de cette publication, c’est la polémique qui s’y poursuit entre les rédacteurs et les lecteurs. La rédaction s’est engagée à publier les critiques et observations qui lui seraient adressées sur les articles précédemment parus. On en adresse bientôt, où les auteurs et en particulier l’auteur des Réalités et Fictions sont vivement pris à partie. Là-dessus grand émoi. Comment laisser ainsi dire son fait à l’impératrice de toutes les Russies ? On cherche à faire comprendre aux lecteurs à qui ils ont affaire, sans pourtant soulever le voile de l’anonyme, que Catherine tient à conserver. C’est ce qui arrive notamment avec von Visine, qui envoie à l’adresse de l’auteur inconnu une série de questions indiscrètes. Les réponses de Catherine sont curieuses à lire :

« Pourquoi, demande von Visine, voyons-nous à l’heure qu’il est sans emploi tant d’honnêtes gens, qui sembleraient plus propres à servir que ceux qui les remplacent ? »

« Apparemment, répond l’impératrice, parce qu’ils ont trouvé leur convenance à prendre leur retraite. »

« Pourquoi, anciennement, les bouffons, les badins et les arlequins ne recevaient-ils pas d’emplois, alors qu’ils en ont maintenant, et de très considérables ? » La question vise directement Léon Narychkine, qui est un ami personnel de Catherine et qui, tout en jouant le rôle de fou de cour, se trouve comblé de dignités et constellé de décorations. Catherine répond d’abord par une phrase ambiguë dont le sens nous échappe :

« Nos prédécesseurs n’étaient pas tous lettrés », y lisons-nous, ce qui n’a aucun rapport apparent avec la matière du débat. Puis, la colère l’emportant, elle ajoute : « Cette question vient de la liberté de langage que n’avaient pas nos ancêtres. »

C’est un avertissement ; von Visine n’en tient pas compte :

« Pourquoi, interroge-t-il encore, les distinctions honorifiques, qui devraient témoigner toujours de services effectifs rendus à la patrie, ne valent-elles, la plupart du temps, à ceux qui les portent aucune considération ? »

Réponse un peu sèche de l’impératrice :

« Chacun n’estime que ceux qui lui ressemblent. »

Dernière question de von Visine :

« Pourquoi, à une époque comme la nôtre, où l’on s’occupe partout de législation, personne ne songe chez nous à se distinguer dans cette partie ? »

« Parce que ce n’est pas l’affaire de tout le monde. »

Cette fois, von Visine s’aperçoit qu’il est allé trop loin, ou bien peut-être lui ouvre-t-on les yeux sur les dangers de son algarade. Il s’empresse d’envoyer au journal une lettre d’excuses. Il a très mal compris, dit-il, son rôle de questionneur. Il y renonce à tout jamais. Si on l’exige, il ne prendra plus de sa vie une plume en main. La lettre est publiée avec ce titre : « Confession volontaire de l’auteur repentant. »

Mais une querelle plus grave éclate entre l’auguste collaboratrice et la directrice en chef du journal. Poursuivant sa revue satirique des personnalités les plus en vue à la cour et à la ville, l’impératrice ne pouvait manquer de s’en prendre un jour à la princesse Dachkof elle-même et à son Académie des sciences. Elle chercha cependant à masquer, cette fois, même aux yeux de la princesse, cette espièglerie hasardeuse. Ce fut Léon Narychkine qui, sous le pseudonyme du Chanoine, adressa à celle-ci l’article qui la concernait. Voici en quels termes Catherine annonçait la chose à Grimm :

« Pour vous égayer, je voudrais vous envoyer quelques traductions des plaisanteries du journal salmigondis, entre autres il y a là une société des Ignorants, partagée en deux chambres : la première avec odorat ou tact, car le mot russe est tchoutio, qui veut dire l’odorat des chiens de chasse, on pourrait dire : à bon nez ; la seconde chambre sans odorat. Les deux chambres traitent de tout à tort et à travers ; la seconde juge d’après le bon sens et l’autre lui fournit les matières ; il y a à tout cela un sérieux, une authenticité qui fait crever de rire le lecteur, et il y a des traits qui resteront proverbes. »

Un fragment du manuscrit, qui nous a été conservé, prouve que Catherine était bien l’auteur de l’article. La princesse Dachkof ne creva pas de rire en le lisant ; elle se fâcha tout rouge. Elle imprima l’article, mais elle conseilla à l’auteur, qu’elle supposait être Léon Narychkine, de ne pas se mêler d’écrire : il n’avait aucun talent pour cela. Catherine fut piquée à son tour. Elle avait déjà envoyé au journal la suite de ses Réalités et Fictions ; elle fit retirer le manuscrit. Derjavine versa de l’huile sur le feu, en racontant à l’impératrice que la princesse se permettait, en général, au sujet de ses écrits, des observations et des plaisanteries déplacées, allant même jusqu’à s’en moquer ouvertement devant des étrangers. La malheureuse directrice fit ce qu’elle put pour réparer le mal, calmer la colère impériale et sauver sa publication. Ce fut en vain. Un an après, Catherine écrivait à Grimm :

« Ce journal ne sera plus si bon, parce que les bouffons du journal se sont brouillés avec les éditeurs ; mais ceux-ci ne peuvent qu’y perdre ; cela faisait la félicité de la ville et de la cour. »

L’impératrice continua cependant pendant quelque temps sa collaboration, mais en renonçant au genre humoristique des Réalités et Fictions, qui en constituait tout le charme. Elle remplaça ces articles par ses Notes sur l’histoire russe. Elle eut beau s’en déclarer très satisfaite encore, annoncer à Grimm que le succès en était complet et que la modestie seule l’empêchait d’en dire davantage, les lecteurs ne parurent pas, cette fois, partager son enchantement. Le journal végéta jusqu’en juin 1784. À cette époque, la mort de Lanskoï arrêta totalement pour quelque temps la plume de Catherine, et en septembre L’Interlocuteur avait cessé de vivre.

Dans la conclusion des Réalités et Fictions, au moment où elle prit le parti de ne pas les continuer, Catherine a consigné ses idées en ce qui concerne l’art d’écrire. Elles serviront d’épilogue à ce chapitre :

« Je cède mon bien propre : les Byli i Niebylitsi, à…, en demandant à lui ou à celui à qui il les donnera, confiera, vendra, ou mettra en dépôt pour les continuer, de ne pas les écrire lourdement ou péniblement, comme s’il soulevait des fardeaux avec une poulie. — Préférer les expressions courtes et claires aux longues et contournées. — Penser en russe en écrivant en russe. — Remplacer les mots étrangers par des mots russes, et ne pas faire d’emprunts aux langues étrangères, notre langue étant assez riche sans cela. — Ne jamais rechercher l’éloquence ; c’est à elle de se trouver d’elle-même sous la plume de l’écrivain. — Ne mettre nulle part de l’ennui, surtout avec de la science employée mal à propos. — La gaieté vaut mieux que tout ; rire vaut mieux que pleurer. — Ne pas cependant poursuivre le rire, ni l’esprit, ni les ornements du langage. — Ne pas monter sur des échasses là où vos jambes peuvent être d’un bon usage ; c’est-à-dire éviter les expressions ampoulées, le pathos, là où des façons de parler plus simples seront mieux appropriées, plus agréables, et sonneront mieux à l’oreille. — S’il veut faire de la morale, qu’il cherche au moins à y mêler des réflexions agréables pour éviter l’ennui. — Relever la profondeur des idées par la clarté de l’expression et la gravité des pensées par la légèreté du style, afin de les rendre accessibles à tous. Envisager chaque idée sous toutes ses faces, et non pas sous une seule, pour pouvoir rencontrer le point de vue le plus accessible à la raison. — Il est à désirer que l’auteur cache son moi, et que sa personne ne se fasse voir ni sentir à aucun endroit de ses écrits. »

Voilà certes d’excellents préceptes, et Boileau avec Voltaire ensemble n’auraient pas dit mieux. Seulement, nous ne sommes pas convaincus que Catherine ait toujours réussi à les appliquer elle-même, soit dans L’Interlocuteur, soit ailleurs.

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