‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 80 sur 98 · 3.1

3.1

Les institutions créées par Catherine dans un but d’éducation nationale, ses idées et ses écrits pédagogiques tiennent trop de place dans l’histoire de son règne et dans celle du développement intellectuel de son peuple pour que nous puissions les passer sous silence dans cette étude, si brèves que doivent être les pages que nous leur consacrerons. En arrivant au pouvoir, Catherine ne fut pas sans reconnaître de quel appoint avait été pour elle, dans la lutte dont elle sortait victorieuse, la supériorité de sa culture intellectuelle, l’abondance relative et la variété de ses connaissances. En même temps, elle était en position de juger de ce qu’il en coûtait en Russie, même sur les marches du trône, pour arriver au peu de savoir qu’elle possédait. Enfin, la pratique du pouvoir devait bientôt lui faire toucher du doigt les difficultés énormes que les souverains les mieux intentionnés ont rencontrées de tout temps aux prises avec l’ignorance de leurs sujets. La réforme ou pour mieux dire l’établissement de l’éducation nationale s’est trouvé ainsi de bonne heure au premier rang des préoccupations apportées par l’impératrice dans le gouvernement de son empire. À cet égard, elle eut tout ou presque tout à faire. Le bas peuple ne comptant pas et la classe moyenne n’existant pas, à peu de chose près, il ne pouvait être encore question sérieusement que de relever le niveau des études au sommet de l’échelle sociale. Mais ce niveau était terriblement bas. Les enfants de la noblesse étaient élevés par des serfs ou par des précepteurs étrangers. On devine ce qu’ils pouvaient apprendre des premiers ; quant aux seconds, on devine aussi de quelle qualité étaient les sujets — français pour la plupart — qu’arrivait à tenter alors la carrière d’instituteur privé dans la lointaine Russie. Méhée de La Touche a raconté l’aventure de cette gouvernante à qui les parents de ses futurs élèves demandaient si elle parlait le français : « Sacrédié ! je le crois bien, c’est ma langue », répondait-elle. Et on l’engageait sans plus ample information. Seulement, le nom de mademoiselle Sacrédié lui resta.

Comme toujours, Catherine voulut tailler dans le vif, faire grand et vite. Dès la seconde année du règne, Betzky, le collaborateur choisi par elle pour cet objet, reçut l’ordre de travailler à un projet, qui comprendrait tout un système nouveau d’éducation, propre à servir de base à un ensemble d’institutions scolaires, qu’on se proposait de créer, subséquemment. Le résultat fut la publication en 1764 d’un Règlement général pour l’éducation des enfants des deux sexes. Betzky a reconnu que les idées développées dans ce document étaient celles de l’impératrice elle-même. On peut les juger hardies, sinon originales : ce sont à peu près celles de Locke et de Jean-Jacques Rousseau ; celles de Jean-Jacques surtout, si peu de cas que Catherine ait généralement fait de son génie. Il s’agit de fabriquer de toutes pièces des hommes ou des femmes ne ressemblant en rien à ceux ou à celles qu’on avait jusqu’à présent vus en Russie, séparés radicalement de la souche et du sol qui leur ont donné naissance, extirpés en quelque sorte de leur milieu naturel, et développés dans une atmosphère artificiellement préparée pour la culture qu’on leur destine. On les prendra à cinq ou six ans et on les gardera, strictement enfermés et soustraits à toute influence extérieure, jusqu’à l’âge de vingt ans au moins.

Catherine a songé sérieusement à appliquer ce programme. Si elle n’y est pas arrivée, du moins dans les limites et les proportions prévues et souhaitées par elle, c’est-à-dire embrassant l’ensemble de l’éducation et de l’instruction publique, c’est qu’elle s’est heurtée, dans cette voie aussi, à de grandes difficultés, et que là encore la patience, la durée des résolutions et la continuité de l’effort ont également fait défaut à sa volonté. Les difficultés venaient d’abord de l’opposition qu’elle rencontrait non seulement dans son entourage, généralement peu éclairé lui-même et par suite indifférent en principe, sinon hostile, à la mise en œuvre d’un programme quelconque se rapportant à cet ordre d’idées, mais parmi les esprits même les plus ouverts et le mieux cultivés, auxquels elle pouvait faire appel, en dehors de la sphère officielle, pour un concours à donner à son entreprise. Les idées de Jean-Jacques Rousseau n’étaient pas du tout celles de Novikof, par exemple, ni celles du milieu dans lequel s’exerçait l’influence du publiciste. Or c’était à peu près le milieu le plus intelligent dans la Russie d’alors. Novikof avait des vues pédagogiques à lui, entièrement différentes, faisant précisément une place très large, dans l’éducation nationale, à l’esprit local, à la coutume, à la tradition, aux mœurs du pays, repoussant l’introduction arbitraire d’éléments étrangers. Quant au personnel officiel, dont Catherine disposait, celui-ci en était à se demander si l’éducation publique et les écoles en général servaient à quelque chose. En 1785, à une réunion du soir chez l’impératrice, Patiomkine discutant la nécessité de doter la Russie d’un plus grand nombre d’universités, le directeur des écoles normales récemment établies, Zavadofski, observa que l’université de Moscou n’avait pas, depuis qu’elle existait, produit un seul homme qui se fût distingué dans la science. « C’est, répliqua Patiomkine, parce que vous m’avez empêché d’y continuer mes études, en me mettant dehors. » Le fait était exact. Le favori avait été renvoyé et obligé de prendre du service dans un régiment, ce qui fut le commencement de sa fortune. Il oubliait de dire que sa paresse et son inconduite lui avaient légitimement valu cette punition. Catherine prit alors la parole pour constater qu’elle devait elle-même beaucoup à l’éducation universitaire : depuis qu’elle avait à son service quelques hommes ayant achevé leurs études à Moscou, elle parvenait  à  comprendre  quelque  chose  aux  mémoires  et  autres documents officiels qu’on présentait à sa signature. C’est à la suite de cette conversation que fut décidée la création des universités de Nijni Novgorod et d’Iekatierinoslaf. Mais cette dernière ville était elle-même à créer.

Une autre difficulté se présentait dans le choix du personnel enseignant. En organisant l’établissement du corps des cadets, Betzky prit pour directeur un ancien souffleur du théâtre français, pour inspecteur des classes un ancien valet de chambre de la mère de Catherine. Un des professeurs, Faber, avait été laquais au service de deux autres professeurs français, Pictet et Mallet, dont il devenait ainsi le collègue. Pictet et Mallet ayant risqué des représentations à ce sujet, Betzky se contenta de donner à Faber le grade de lieutenant dans l’armée russe, ce qui, paraît-il, arrangeait les choses. Il y avait aussi une inspectrice du corps des cadets dont nous ne saurions définir les fonctions d’une manière précise. Le poste échut à une dame Zeitz, femme d’un confident de Pierre III, de moralité douteuse. Mais la générale Lafont, qui, comme directrice d’un autre établissement spécialement protégé par l’impératrice, exerçait dans cette sphère un pouvoir souverain, devait une grosse somme à la dame Zeitz ; elle s’acquitta de cette façon. Enfin, le maître de police de l’établissement fut un certain Lascaris, un pur aventurier, qui devint plus tard directeur avec rang de lieutenant-colonel.

Une grande liberté régnait dans cette école, s’il faut en croire le témoignage de Bobrinski, le fils naturel de Catherine, qui y fut élevé : on y appliquait largement les idées de Jean-Jacques.

Catherine fut ainsi amenée à compliquer son programme d’organisation scolaire ; elle dut songer d’abord à élever des maîtres pour les futurs élèves qu’elle se proposait de leur donner. Elle envoya à l’université d’Oxford, à l’Académie de Turin, aux écoles d’Allemagne des jeunes gens qui durent s’y préparer aux devoirs délicats du professorat. Mais bien d’autres choses lui manquaient encore pour créer des écoles nationales, et d’abord de savoir comment il fallait s’y prendre. Elle s’en confessait naïvement à Grimm :

« Écoutez un peu, messieurs les philosophes, vous seriez des gens charmants, adorables, si vous aviez la charité de dresser un plan d’études pour les jeunes gens, depuis l’a b c jusqu’à l’université inclusivement. On me dit qu’il faut trois sortes d’écoles, et moi qui n’ai point étudié et qui n’ai point été à Paris, je n’ai ni science, ni esprit, et, par conséquent, je ne sais point ce qu’il faut apprendre, ni même qu’est-ce qu’on peut apprendre et où puiser tout cela, si ce n’est chez vous autres ? Je suis fort en peine d’avoir une idée d’université et de sa régie, de gymnase et de sa régie, d’école et de sa régie… »

Elle indiquait cependant le moyen choisi provisoirement par elle pour se tirer d’embarras :

« En attendant que vous acquiesciez ou n’acquiesciez pas à ma prière, je sais ce que je m’en vais faire : je m’en vais feuilleter l’Encyclopédie. Oh ! pour sûr j’y prendrai par les oreilles tout ce qu’il me faut et ne me faut pas. »

Les philosophes étant restés muets, c’est l’Encyclopédie qui dut en effet fournir la matière des conceptions auxquelles s’essaya, dans cette voie, le génie universel de Catherine.

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