‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 90 sur 98 · 2.3

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Au retour, les dissensions s’aggravèrent. Paul et sa femme se plaignaient que l’impératrice leur enlevât l’éducation de leurs enfants. Lors du voyage de Crimée, Catherine voulut emmener les petits grands-ducs Alexandre et Constantin. Cette fois, les protestations des parents furent si vives qu’elle hésita à passer outre. Mais les questions d’ordre gouvernemental jouaient aussi un rôle considérable dans cette querelle qui s’envenimait de jour en jour. En juillet 1783, le marquis de Vérac, alors ministre de France à Pétersbourg, renouvelant, pour prévenir un conflit entre la Russie et la Turquie, des démarches que la cour de Versailles ne se laissait pas de multiplier et dénonçant l’accueil peu flatteur, méprisant presque, qui leur était fait du côté de l’impératrice et de ses ministres, insistait en ces termes sur un antagonisme dans lequel il apercevait quelque espérance pour l’avenir : « Le grand-duc est entièrement opposé à tout ce système d’idées ; ce prince, élevé dans les principes sages de feu M. le comte Panine, ne pense qu’avec un chagrin mortel à l’état déplorable où l’Empire se trouvera réduit par la prodigalité sans bornes de l’impératrice. Il regarde le plan d’attaque contre les Turcs comme un projet qui peut achever de conduire la Russie à la ruine totale, et il est personnellement fort animé contre l’empereur, qu’il regarde comme le fauteur de ce plan. »

La guerre ayant éclaté, Catherine s’opposa à ce que le grand-duc y prît part. « Ce serait un nouvel embarras », écrivait-elle à Patiomkine. Elle lui permit d’aller en Finlande, au moment de la guerre de Suède ; mais Knorring, qui commandait le corps d’armée mis en campagne, affirma plus tard avoir reçu l’ordre de ne communiquer à Son Altesse aucun plan d’opérations. En 1789, quand il fut question d’une rupture avec la Prusse, la situation de Paul prit une ressemblance irritante pour Catherine, mais surtout menaçante pour lui, avec celle que Pierre occupa dans les dernières années du règne d’Élisabeth. Des bruits sinistres circulèrent. Le fameux projet grec de l’impératrice fournissait encore une cause de conflit perpétuel : il rencontrait, de la part du grand-duc, une hostilité ouverte. Enfin, au cours des changements qui se produisaient d’année en année dans l’entourage de l’impératrice, Paul se laissait aller parfois à oublier ses devoirs de fils respectueux, et, par réciprocité, les favoris, qu’ils s’appelassent Patiomkine ou Zoubof, ne se croyaient pas obligés de ménager Son Altesse. Un jour, à table, le grand-duc ayant approuvé une idée mise en avant par Zoubof :

« Aurais-je dit une sottise ? » demanda celui-ci tout haut.

La jeune cour avait de fréquents embarras d’argent. En 1793, Catherine s’occupant d’examiner le bilan du banquier de la cour, Sutherland, qui a fait de mauvaises affaires et se trouve à la veille de suspendre ses payements, son secrétaire, Derjavine, en arrive, dans l’énumération de l’actif, à une somme due au banquier « par une personne très haut placée, mais qui a le malheur de ne pas être aimée par l’impératrice ». Catherine n’est pas longue à deviner de qui il s’agit. « Voilà les folies qu’il fait !, s’écrie-t-elle aussitôt ; qu’a-t-il besoin de sommes pareilles ! » Derjavine ose là-dessus faire la remarque que feu le prince Patiomkine avait l’habitude de contracter des emprunts beaucoup plus considérables ; il en indique quelques-uns dans l’actif de Sutherland. La souveraine ne s’y arrête pas, et la lecture du bilan continue. On arrive à un item de la personne « très haut placée ». « Encore ! » s’exclame Catherine avec un redoublement de colère. « Il n’est pas étonnant qu’après cela Sutherland fasse faillite ! » Derjavine croit cette fois l’occasion bonne de jouer un mauvais tour au nouveau favori, Platon Zoubof, par qui il ne se considère pas assez grassement payé. Il indique une somme énorme récemment portée à son compte dans le fâcheux bilan. Mais, sans répondre, l’impératrice agite une sonnette. « Y a-t-il quelqu’un dans la chambre des secrétaires ? » demande-t-elle. « Il y a Vassili Stiepanovitch Popof. » « Faites-le venir. » Popof entre. « Asseyez-vous là et ne me quittez pas jusqu’à la fin de ce rapport. Ce monsieur (désignant du doigt Derjavine) veut me battre, je crois. »

À cette époque, le grand-duc vit avec sa femme à Gatchina ou à Pavlovsk, complètement séparé de sa mère et aussi de ses enfants, qui sont auprès d’elle et qu’il ne voit pas quelquefois pendant des mois entiers. Pour les voir, il a besoin de la permission du comte Saltykof, leur gouverneur. Nous avons déjà parlé de l’opinion, assez générale dans les dernières années du règne de Catherine, d’après laquelle elle se proposait de déshériter son fils. Cette mesure était souhaitée par un grand nombre de personnes. On s’attendait à un manifeste qui réglerait ce point important. On croyait qu’il paraîtrait le 1er janvier 1797. D’après une version, le manifeste aurait été rédigé et aurait été destiné à inaugurer l’avènement du régime constitutionnel en Russie sous le sceptre d’Alexandre, le caractère de Paul s’opposant à l’adoption de cette forme de gouvernement. Dans les Mémoires d’Engelhardt, dans un fragment des Mémoires de Derjavine, qui nous a été conservé, il est par contre question d’un testament de l’impératrice, ayant le même objet, moins l’énigmatique et douteuse introduction du constitutionnalisme, si peu en rapport avec les idées qui prévalaient alors dans l’esprit de Catherine. L’ode écrite par Derjavine pour l’avènement d’Alexandre semble y faire allusion, de même qu’un curieux écrit qui circula après la mort de l’impératrice sous ce titre : Catherine II aux Champs-Élysées. La souveraine y reproche à Bezborodko, à qui elle aurait confié le testament en question, d’avoir infligé à son pays le règne de Paul.

Il est certain qu’en faisant souvent allusion dans sa correspondance à l’avenir qui attend la Russie après sa mort, Catherine n’y parle jamais du règne de son fils. C’est toujours Alexandre qu’elle désigne comme son héritier. D’après certains témoignages, elle aurait aussi pris, en dernier lieu, des mesures énergiques pour prévenir un coup de main qu’elle croyait avoir à craindre de la part de l’héritier légitime.

La mère et le fils ne se voient plus que dans des cérémonies officielles. Ils s’écrivent des lettres cérémonieuses. Pendant le séjour très court du grand-duc à l’armée de Finlande, où il s’aperçoit vite qu’il n’a rien à faire, la correspondance est presque quotidienne. Elle rappelle un peu celle du roi d’Espagne avec Marie de Neubourg, dans la version qu’en a donnée Victor Hugo. En voici un échantillon :

« Ma bonne et chère mère, la lettre de Votre Majesté Impériale m’a fait un sensible plaisir, et ce qu’elle m’y dit me touche infiniment. Je la supplie de vouloir bien recevoir l’expression de ma reconnaissance et en même temps celle du respect et de l’attachement avec lesquels je suis… »

Réponse de Catherine :

« J’ai reçu, mon cher fils, votre lettre du 5 de ce mois avec l’expression de vos sentiments auxquels les miens répondent. Adieu, portez-vous bien. »

Les lettres se suivent ainsi, presque sans variante.

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