2.4
Dans cette querelle, séparant d’une façon si cruelle deux êtres que la nature avait réunis, quel est le coupable ? De nombreux contemporains ont tracé au physique et au moral le portrait de Paul. Quelques-uns de ces portraits sont flatteurs ; ce sont les plus rares. On connaît celui du prince de Ligne ; c’est probablement le plus sincère.
« Capable de travail, changeant trop souvent d’avis et de favoris pour avoir un favori, un conseiller ou une maîtresse ; prompt, ardent, inconséquent : il sera peut-être à craindre un jour. Son esprit est faux, son cœur droit, son jugement est un coup de hasard. Il est méfiant, susceptible, aimable en société, intraitable en affaires, passionné pour l’équité, mais emporté par sa fougue, qui ne lui permet pas de distinguer la vérité. Faisant le frondeur, jouant le persécuté, quoique sa mère veuille qu’on lui fasse la cour, et qu’on lui facilite les moyens de s’amuser autant qu’il le veut. Malheur à ses amis, ses ennemis, ses alliés et ses sujets ! D’ailleurs, il est extrêmement mobile, mais, pendant le peu de temps qu’il veut une chose dans son intérieur, ou qu’il aime, ou qu’il hait, c’est avec violence et entêtement. Il déteste sa nation et m’en a dit autrefois à Gatchina des choses que je ne puis répéter. »
Mais son enthousiasme pour Catherine n’a-t-il pas porté le charmant peintre à charger sa palette de teintes trop sombres ? Voici un témoin moins suspect et le plus autorisé de tous, à coup sûr. Parmi les personnages de la cour de Catherine, Paul s’est choisi un ami, un confident, un conseiller. Comblé de prévenances, de preuves d’attachement et presque de respect, celui-ci peut estimer à bon droit qu’au lendemain de la mort de Catherine, il sera tout-puissant. Le grand-duc ne cache pas l’intention qu’il a d’en faire son Premier ministre : c’est le comte Rastoptchine. Voici le cas qu’il fait de sa faveur et en quels termes il parle de celui qui l’en a jugé digne. Dans une de ses lettres adressées au comte Vorontsof, ambassadeur à Londres, il commence par déclarer « qu’après le déshonneur, rien ne peut lui être plus odieux que la bienveillance de Paul ». Il se laisse aller ensuite à une critique amère de la conduite du futur empereur ; il le représente querellant tout le monde, se faisant partout des ennemis, s’appliquant à imiter Pierre III, de néfaste mémoire, jouant comme lui au roi de Prusse avec la petite armée qu’il a à sa disposition. Il écrit : « Le grand-duc est à Pavlovsk, la tête remplie de fantômes, entouré de gens dont le plus honnête mériterait la potence sans jugement. » Il a congédié Narychkine et Lvovitch qui lui étaient sincèrement dévoués. Il a cruellement mortifié le prince A. Kourakine, qu’il appelait la veille « sa chère âme ». Mademoiselle Nelidof, qu’il poursuit de ses hommages, a demandé à l’impératrice de quitter la cour et de se retirer dans un monastère pour y échapper.
Mlle Nelidof, freiline de la grande-duchesse, « petite, laide, noiraude, mais pleine d’esprit », s’il faut en croire Ribeaupierre, a eu plusieurs devancières dans la faveur du grand-duc : une autre freiline d’abord du nom de Chkourine qui, elle aussi, songea à prendre le voile et finit par s’y résigner en effet. On la disait fille d’un stopnik (chauffeur de poêle), dont on croyait que Catherine, encore grande-duchesse, avait été la maîtresse. À la Chkourine succéda une demoiselle Lapouhine. Ces liaisons ne furent pas toutes platoniques, comme paraît l’avoir été celle avec mademoiselle Nelidof. Une princesse Czartoryska, qui épousa en secondes noces le comte Grégoire Razoumofski, passa pour avoir eu de Paul un fils qui s’appela Siméon Vielikoï.
Mais toutes ces amours n’ont pas donné à Paul une seule amitié. Au rapport de Rastoptchine, la Nelidof se moque de lui et le méprise ouvertement. Après lui avoir définitivement donné congé, elle reste à la cour, où ses succès « le font enrager » et le rendent ridicule.
Des lettres de Paul lui-même, que nous avons sous les yeux, le montrent cependant sous un jour différent. Celles adressées par lui, de 1776 à 1782, au baron Charles Sacken, un des éducateurs de sa jeunesse, ressemblent à une révélation : une âme sensible, affectueuse, reconnaissante, une certaine élévation d’idées et même une certaine dose de bon sens s’y traduisent fréquemment. Le baron Charles Sacken est alors ministre de Russie à Copenhague. Paul lui écrit :
Vous voyez que je ne suis point de marbre et que je n’ai point le cœur tout à fait aussi dur que bien du monde le pense. Ma vie le justifiera...
J’aime mieux être haï en faisant bien, qu’aimé en faisant mal...
Si jamais je mérite quelque chose de bon, tenez-vous pour dit que je vous en fais hommage tacite, comme à tous ceux qui ont contribué à défricher mon naturel aride...
Du brillant, ce n’est pas mon fait ; on est gauche à vouloir être ce que l’on n’est pas.
Il semble aussi que Paul n’ait pas manqué d’esprit naturel. Pendant son séjour à Paris, à un dîner qu’il offrit à quelques hommes de lettres, La Harpe s’étonna de l’entendre donner de l’Excellence à son médecin Scheffer. Paul lui ayant expliqué que ce titre correspondait en Russie au rang occupé par Scheffer dans l’échelle hiérarchique, dans le tchin, La Harpe s’avisa de dire :
« Mais alors, si les médecins sont Excellence en Russie, quel rang y appartiendrait à un homme de lettres ? »
« Monsieur, répliqua Paul, si ma mère était là, elle vous donnerait certainement de l’Altesse. » Le comte d’Artois l’ayant prié d’accepter une des épées anglaises qu’il admirait chez lui :
« Je vous demanderai plutôt, dit le grand-duc, celle avec laquelle vous aurez emporté Gibraltar. »
On sait que le comte d’Artois se préparait alors à conduire sur les côtes d’Espagne une expédition qui tourna mal.
Peut-être, cependant, ne faut-il pas ajouter grande foi à ces anecdotes. Les héritiers de couronnes impériales trouvent aisément des prêteurs. Ce qui gâtait et l’intelligence et le cœur de Paul, c’était sa nervosité extrême, au sujet de laquelle divers propos ont circulé. Dès le mois d’octobre 1770, Sabatier mandait au duc de Choiseul que le grand-duc avait eu des « convulsions terribles et les signes les moins équivoques d’une attaque très forte d’épilepsie ». Sabatier croyait savoir qu’au moment du détrônement de Pierre III on était venu effrayer le petit Paul par la nouvelle que son père voulait le faire périr. Ce récit, qu’on lui fit sans ménagement aucun, lui avait causé un saisissement dont sa constitution fut altérée. D’Allonville rapporte, dans ses Mémoires, une autre version qu’il dit tenir de l’helléniste de Villoison, « homme grave qui avait eu des relations longues et habituelles avec le grand-duc ». Les facultés mentales du prince auraient été ébranlées par de fortes doses d’opium absorbées dans des circonstances singulières : « Le comte André, depuis prince de Razoumofski, son ami de cœur, mais ami plus intime encore de la grande-duchesse, née princesse de Darmstadt, soupant seul tous les soirs avec le noble couple, n’avait trouvé que ce moyen de réduire le trio à un simple tête-à-tête. »
Le fait de relations autres que celles d’une simple liaison d’amitié ayant existé entre le comte André et la première femme de Paul ne paraît pas douteux en lui-même. D’après un rapport adressé par Durand au comte de Vergennes, en octobre 1774, Catherine aurait pris sur elle d’ouvrir, à cet égard, les yeux de son fils, sans y réussir toutefois. Mais, à la mort de la grande-duchesse, une correspondance découverte parmi ses papiers mit au jour la vérité. Razoumofski reçut l’ordre de voyager. L’opium joua-t-il quelque rôle dans cette intrigue coupable ? Nous ne saurions le dire. Toujours est-il que la santé morale de Paul fut de bonne heure l’objet de doutes et de commentaires équivoques. En 1781, à son passage par Vienne, comme on voulait jouer Hamlet en sa présence au théâtre de la cour, l’acteur Brokman refusa de remplir son rôle, disant qu’il y aurait ainsi deux Hamlet dans la salle. Joseph lui envoya cinquante ducats pour le remercier de son esprit d’à-propos. En toute occasion, Paul se montrait nerveux, irritable et impressionnable à l’excès. En 1783, le marquis de Vérac mandait de Pétersbourg qu’en apprenant la mort subite du comte Panine, le grand-duc avait perdu connaissance. La fantaisie macabre qui présida à la cérémonie par laquelle, en montant sur le trône, Paul prétendit réhabiliter la mémoire de son père suffirait à justifier les imputations de folie qui l’ont suivi dans sa tombe précoce, après l’avoir accompagné sa vie durant. Il paraît inexact que Paul ait déterré le cadavre de Pierre III pour l’asseoir un instant sur le trône qu’il allait occuper lui-même. Après trente-quatre ans, la tombe du malheureux empereur, dont le corps n’avait pas été embaumé, ne renfermait plus que des ossements. Le fils de Catherine se contenta de mettre sur l’autel de l’église Saint-Pierre et Paul un crâne grimaçant qu’il ceignit du diadème impérial.
On sait aussi ce que fut le passage au pouvoir de cet héritier que Catherine s’irritait et s’effrayait de laisser derrière elle. N’est-elle pas excusable d’avoir cherché à épargner à son règne un lendemain qu’elle prévoyait si lamentable ? Mais, d’autre part, les troubles qui paraissent avoir obscurci l’intelligence de ce triste rejeton d’une race tourmentée, les fantômes qui ont hanté son cerveau malade, n’ont-ils pas eu Catherine elle-même pour évocatrice indifférente et impassible ? N’ont-ils pas pris naissance dans l’ombre ensanglantée du château de Ropcha ?