‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 92 sur 98 · 2.5

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Ce qui plaide contre elle, dans ce mélancolique procès, triste revers des splendeurs du grand règne, c’est la façon dont Catherine porta une autre maternité, laquelle, cependant, n’avait de quoi inquiéter en rien ni son ambition ni sa responsabilité de souveraine. Elle a eu, nous le savons, un second fils, un enfant de l’amour, qui s’appela Bobrinski. L’aime-t-elle ? Il n’y paraît guère. S’occupe-t-elle de lui ? Elle lui donne de quoi vivre confortablement, voyager à l’étranger et même y faire des folies. Il en fait d’excessives : elle l’apprend et se montre étonnante de désinvolture indifférente :

« Qu’est-ce que c’est, écrit-elle à Grimm, que cette affaire de Bobrinski ? Ce jeune homme est singulièrement nonchalant… S’il était possible que vous sussiez l’état de ses affaires à Paris, vous me feriez plaisir… Au reste, il est très en état de payer : il a 30 000 roubles de revenu annuel… »

Et, deux années après :

« Il est fâcheux que M. Bobrinski s’endette ; il connaît son revenu ; il est fort honnête. Passé cela, il n’a rien. » Ainsi elle annonce la résolution de ne pas faire honneur à la signature de ce fils ; au-delà de la quote-part modeste qu’elle lui a assignée, lui et ses créanciers auraient tort de compter sur elle. Et elle tient parole. À la fin de 1787, le jeune Bobrinski a pour plusieurs millions d’arriérés, sur le pavé de Paris, sans compter ses créanciers de Londres, des mains desquels il a dû s’enfuir. Il a souscrit, entre autres, au marquis de Ferrières, un billet de 1 400 000 livres. Catherine n’a rien fait jusqu’à présent pour arrêter cette carrière de désordre. Elle prend cependant un parti : elle fait revenir le jeune homme en Russie et l’interne à Reval, où elle le fait surveiller étroitement, sans chercher d’ailleurs à le revoir ni à savoir ce qu’il devient. Pourvu qu’il la laisse tranquille, qu’il ne lui demande pas d’argent et qu’elle n’entende plus parler de lui, elle est contente.

Cela est fort. La nature ne parle-t-elle pas au cœur de cette mère insensible ? Comment soutenir le contraire ? Mais comment aussi l’affirmer ? Voilà ce qu’elle fait de son fils. Mais voici ce qu’elle fait de ses petits-enfants. À partir de 1779, tous les jours à dix heures et demie du matin, on lui amène le petit Alexandre. « Je vous l’ai déjà dit et je le répète, écrit-elle à Grimm, je raffole de ce marmot… Nous faisons tous les jours des connaissances nouvelles, c’est-à-dire que de chaque jouet nous en faisons dix ou douze, et c’est à qui des deux développera le plus son génie. C’est extraordinaire comme nous devenons industrieux… L’après-dîner, mon marmot revient autant de fois qu’il veut, et il passe ses trois à quatre heures par jour dans ma chambre. » La même année, elle se met à apprendre l’a b c « à M. Alexandre, qui ne sait pas parler encore et qui n’a qu’un an et demi ». Nous l’avons vu, elle se fait aussi son habilleuse : « Voici comment il est habillé depuis le sixième mois de sa vie », dit-elle en envoyant à Grimm le fac-similé d’un costume de son invention. « Tout cela est cousu ensemble et se met tout d’un coup et se ferme par derrière avec quatre ou cinq petits crochets… À tout cela il n’y a aucune ligature, et l’enfant ignore presque qu’on l’habille : on lui fourre les bras et les pieds dans son habit à la fois, et voilà qui est fait ; c’est un trait de génie de ma part, que cet habit. Le roi de Suède et le prince de Prusse ont demandé et obtenu un modèle de l’habit de M. Alexandre. » Puis viennent les anecdotes immanquables, que l’on retrouve dans toutes les lettres de mères, et où sont narrés jour par jour les prouesses du petit prodige, les traits d’esprit, les preuves d’intelligence extraordinaire pour l’âge. Un jour que le délicieux marmot est malade et tremble de fièvre, Catherine le trouve à la porte de sa chambre, enveloppé dans un grand manteau. Elle demande ce que cela veut dire. « C’est, répond l’enfant, une sentinelle qui meurt de froid. » Un autre jour, il interroge une des femmes de chambre de l’impératrice, pour savoir à qui il ressemble. « À votre mère, lui dit-elle ; vous en avez tous les traits, le nez, la bouche. » « Ce n’est pas cela ; mon humeur, mes manières, à qui ressemblent-elles ? » « Mais, pour cela, vous pourriez bien ressembler plus à grand-maman qu’à tout autre. » Là-dessus, le petit grand-duc se jette au cou de la vieille fille et l’embrasse avec effusion. « C’est cela que je voulais entendre ! »

Ce trait en dit long sur la place que Paul et Catherine occupent respectivement dans cette famille, où la veuve de Pierre III a usurpé toutes les primautés. Lisons encore ce passage d’une lettre à Grimm, où il est question du petit être adoré : « Cela deviendra selon moi un excellentissime personnage, pourvu que la secondaterie ne me retarde point ses progrès. » Secondat, secondaterie : encore des mots de la façon de Catherine, employés par elle pour désigner le fils et la bru, ainsi que les idées en matière d’éducation, de politique et de toutes choses, qui prévalent à Pavlovsk et qui sont généralement tout à fait opposées à ses idées à elle, à celles du moins qu’elle a maintenant adoptées, car n’est-ce pas au baron Charles Secondat de Montesquieu qu’elle a emprunté le sobriquet de Paul et de sa femme ?

Le petit Constantin ne jouit pas tout d’abord des bonnes grâces de la grand-maman au même titre que son frère. Catherine le trouve de santé trop frêle, de complexion trop délicate pour un petit-fils d’impératrice. « Pour de l’autre, dit-elle, après avoir parlé avec enthousiasme d’Alexandre, je ne donnerai pas dix sous ; je me trompe fort si cela restera sur terre. » Mais le cadet prend un jour sa revanche. Avec le temps, l’enfant grandissant et prenant des forces, et les rêves d’empire byzantin se développant à l’horizon, la tendresse de Catherine se réveille peu à peu pour le nourrisson de la Grecque Hélène.

Hélas ! il faut le dire : la politique joue encore un rôle, et même un rôle capital, jusque dans ce chapitre de l’histoire de la grande souveraine. La politique ! on est sûr de la retrouver partout en suivant Catherine : dans ses sentiments comme dans ses pensées, dans ses préférences comme dans ses aversions, et ses affections de famille elles-mêmes ne font pas exception à la règle. Pour toutes les incertitudes, pour toutes les énigmes auxquelles peut donner lieu l’étude à laquelle nous avons consacré ce volume, c’est là, croyons-nous, qu’il faut chercher un point de repère et une solution. Naturellement, pensons-nous, chez cette femme, qui, par certains côtés de son caractère et certains détails de sa conduite, justifia toutes les réprobations, comme elle justifia d’autre part tous les éloges, la sensibilité morale, sans être d’un ordre supérieur, ne fut ni absente, comme on l’a cru, ni émoussée, ni viciée et ravalée au niveau des plus bas instincts. Son cœur fut à la hauteur de son esprit, lequel, nous l’avons indiqué, n’atteignit pas une grande élévation. Elle sut aimer, mais elle subordonna l’amour, comme le reste, au grand ressort directeur de sa vie, qui, lui, fut d’une vigueur et d’une trempe exceptionnelles : elle vécut surtout par et pour la politique. Elle aima un jour le bel Orlof parce qu’il était beau, mais aussi parce qu’il annonçait l’intention de risquer sa tête pour lui donner une couronne, et qu’elle le croyait capable de tenir parole. Elle se montra froide ou même haineuse pour Paul, un peu parce qu’elle n’avait pas eu le loisir de développer en elle des sentiments de maternité, contrariés dès le berceau, mais beaucoup parce qu’elle apercevait en lui un rival dangereux dans le présent et un piteux remplaçant dans l’avenir. Elle s’éprit d’une affection passionnée pour le petit Alexandre sous l’influence de mobiles opposés, appartenant aux mêmes catégories d’idées et de sentiments.

Les lettres qu’elle écrivait à ses petits-enfants pendant les moments de séparation, en 1783, au cours d’un séjour qu’elle fit en Finlande, en 1785, année où elle demeura quelque temps à Moscou, et en 1787, époque du voyage de Crimée, sont pleines de fraîcheur, de chaleur communicative, d’affectueux abandon. Ce fut un gros chagrin pour elle de ne pas les avoir à ses côtés sur les routes féeriquement décorées de la Tauride. Ce fut une raison d’économie qui la décida à couper court, en sacrifiant son plaisir aux négociations qui s’éternisaient, à ce sujet, entre Pétersbourg et Pavlovsk : chaque jour de retard lui coûtait 12 000 roubles. On peut juger par là de ce que fut la dépense totale de ce voyage, qui eut l’Europe tout entière pour spectateur étonné.

Catherine eut l’occasion d’appliquer, en dirigeant l’éducation d’Alexandre et de Constantin, les idées qu’elle avait faites siennes en cette matière. Le succès de cet essai paraît avoir été douteux. La souveraine fut à peu près seule, semble-t-il, à juger satisfaisants les progrès qu’elle faisait faire à ses élèves. La Harpe, entre autres, ne partagea pas cette appréciation. Il eut à se plaindre à plusieurs reprises des mauvais instincts et des défauts qu’il découvrait dans l’esprit de l’aîné. Il a cité de lui plusieurs traits assez vilains. En 1796, l’arrivée du jeune roi de Suède fit faire à la cour des comparaisons qui ne tournèrent pas à l’avantage des deux adolescents. Catherine s’est pourtant appliquée de son mieux, ne se laissant même pas emporter par sa tendresse, faisant une part à la sévérité nécessaire. Un jour, elle s’apercevait qu’au changement des pelotons montant la garde sous les fenêtres du palais impérial on tenait les hommes sous les armes plus longtemps qu’il ne fallait : c’était un spectacle qu’on donnait aux deux petits grands-ducs. Elle faisait venir aussitôt leur gouverneur et le gourmandait vertement. Les services de l’État, le service militaire surtout, n’étaient pas faits pour l’amusement des enfants. Si les grands-ducs se plaignaient, on n’avait qu’à leur dire que grand-maman défendait cela. C’était faire valoir accidentellement un principe très sage. Mais peut-être le système entier recelait-il moins de sagesse.

Catherine s’occupa, et s’occupa seule, du mariage de ses petits-fils et petites-filles. Les parents ne furent même pas consultés. C’est à peine si Paul le fut pour son propre mariage. Onze princesses allemandes furent successivement appelées en Russie par la souveraine, soucieuse de bien pourvoir son fils et ses petits-enfants : trois princesses de Darmstadt, trois princesses de Wurtemberg, deux princesses de Bade et trois princesses de Cobourg. On choisissait dans le tas. Les princesses de Wurtemberg n’allèrent que jusqu’à Berlin, Frédéric ayant eu la galanterie d’exiger que Paul fît plus que la moitié du chemin pour rencontrer sa fiancée. Ce fut le prince Henri de Prusse, se trouvant en 1776 à Pétersbourg, qui négocia cette dernière union. L’aînée des princesses était déjà promise au prince de Darmstadt, mais il fut entendu que celui-ci se désisterait, si, comme l’écrivait le prince Henri à son frère, « il lui restait la moindre honnêteté », et qu’« il ne voudrait pas troubler le bonheur de deux États ». Le prince de Darmstadt se montra « honnête », en effet. L’aînée lui échappant, il reporta sa poursuite sur la cadette, « parce que, dans le fond, cela revenait au même ». D’ailleurs, comme le prévoyait Frédéric, le père de la princesse n’avait pas attendu de le consulter pour « toper aux avantages plus grands qui se présentaient à sa fille ». Il n’y eut d’embarras que dans le choix d’un ministre luthérien assez « éclairé » pour faire comprendre à la future grande-duchesse qu’elle ferait une chose agréable à Dieu en changeant de religion. Mais, comme la cour de Pétersbourg avait envoyé 40 000 roubles pour les frais du voyage des princesses, « vrai restaurant », disait leur mère, pour les finances délabrées de la maison, l’embarras fut aisément surmonté.

Deux ans plus tard, les princesses de Darmstadt allèrent jusqu’à Pétersbourg. Puis ce fut le tour des deux princesses de Baden-Durlach. Comme elles étaient orphelines, on envoya pour les amener la comtesse Chouvalof, veuve de l’auteur de l’Épître à Ninon, à laquelle on avait adjoint un certain Strekalof, qui se conduisit, paraît-il, comme un Cosaque qu’on aurait chargé d’enlever des filles en Géorgie. Mais les cours d’Allemagne n’étaient pas susceptibles à cette époque. À l’arrivée des princesses, l’impératrice se fit montrer leur trousseau. Son examen fait, elle dit : « Mes amies, je n’étais pas si riche que vous quand j’arrivai en Russie. »

L’aînée resta en Russie et épousa Alexandre, la cadette retourna dans son pays : Constantin n’en voulut pas. Elle n’avait que quatorze ans et n’était pas encore formée. Elle épousa plus tard le roi de Suède. Les fêtes qui furent données à l’occasion du mariage d’Alexandre marquèrent le dernier moment brillant et joyeux du règne de Catherine. L’épithalame suivant fut composé :

Ni la reine de Thèbes au milieu de ses filles,

Ni Louis et ses fils assemblant les familles,

Ne formèrent jamais un cercle si pompeux.

Trois générations vont fleurir devant Elle,

Et c’est Elle toujours qui charmera nos yeux.

Fière d’être leur mère et non d’être immortelle :

Telle est Junon parmi les dieux !

L’année d’après, l’arrivée de la princesse de Saxe-Cobourg avec ses trois filles eut moins d’éclat. Cette fois, Catherine trouva que les malles de Leurs Altesses étaient par trop pauvrement remplies. Sa propre misère à l’époque de sa venue en Russie se trouva dépassée. Il fallut renouveler la garde-robe de la famille entière avant de la montrer à la cour, et Constantin fit malgré cela le dégoûté. Il finit cependant par se décider pour la plus jeune.

Catherine s’est donc affranchie résolument de certaines affections et de certaines charges de famille, que la nature ou même les convenances lui imposaient ; elle en a accueilli d’autres avec une intensité de sentiment au moins égale. Nous avons indiqué la solution la plus admissible à nos yeux de ce problème moral ; nous ne prétendons pas qu’elle réponde à toutes les objections. Mais, avec les grandes figures de l’histoire, on a souvent de ces querelles sans issue, dans lesquelles le dernier mot n’appartient à personne.

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