‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 94 sur 98 · 3.1

3.1

Une légende s’est formée autour de la vie amoureuse de Catherine. Nous allons essayer de lui substituer quelques pages d’histoire. Ce n’est certes pas en historien que Laveaux a reporté les débuts de Catherine dans la galanterie à une époque précédant l’arrivée en Russie de la future impératrice. À Stettin déjà, elle aurait eu pour amant un comte de B… qui aurait cru même l’épouser, en conduisant à l’autel une de ses amies. Il n’y a là qu’un conte ridicule. Les petites cours d’Allemagne n’étaient certes pas des temples de vertu ; pourtant, à l’âge de quatorze ans, les princesses n’y couraient sans doute pas les rues. Plus tard, à Moscou ou à Pétersbourg, Laveaux nous montre Catherine se livrant à tout venant, ou à peu près, dans la maison d’une comtesse D…, où des amants sans nombre la possèdent, sans savoir à qui ils ont affaire. Saltykof cède la place à un histrion natif de Venise, du nom de Dalolio, qui, à son tour, procure à sa maîtresse d’un jour de nouvelles rencontres amoureuses dans la maison de Ielaguine. Laveaux se fait en cela l’écho de racontars ne reposant même pas sur une ombre de preuve. Sabatier de Cabre est un témoin autrement bien informé et autrement sérieux, peu suspect aussi de partialité. Or, dans un mémoire rédigé par lui en 1772, nous lisons : « Sans être exempte de reproche, elle est loin des excès dont on l’a accusée ; rien n’a pu être prouvé au-delà des trois engagements connus : avec M. Saltykof, le roi de Pologne et le comte Orlof. »

En arrivant en Russie, Catherine y trouve une société et une cour, nous n’oserions pas dire plus débauchées que celles des autres grands centres européens, mais au moins autant, et, au sommet, sur les marches du trône même, une forme de débauche souveraine, analogue aussi, à une interversion de rôles près, aux exemples fournis ailleurs par les mœurs contemporaines, par la royauté française entre autres. C’est le favoritisme. Depuis la mort de Pierre Ier, le trône, en Russie, se trouve constamment occupé par des femmes ; celles-ci ont des amants, comme Louis XV a des maîtresses, et, quand l’amant impérial s’appelle Biron, il est aussi puissant en Russie qu’une maîtresse royale, quand elle s’appelle Pompadour, peut l’être en France. Comme Louis XIV a épousé madame de Maintenon, Élisabeth épouse Razoumofski. Celui-ci n’est que le fils d’un paysan petit-russien, qui a commencé comme chantre de la chapelle impériale ; mais la veuve Scarron n’est pas non plus de très illustre lignée. Choubine, qui avait précédé Razoumofski, n’était qu’un soldat aux gardes : il valait toujours la du Barry. Et, en remontant un peu plus haut, quand auprès du berceau de Louis XIV la royauté fut provisoirement tombée en quenouille, la présence du signor Mazarini sur les marches d’un trône ne dut pas paraître moins extraordinaire aux gens prompts à s’étonner que cent cinquante ans plus tard celle de Patiomkine. Faut-il même, quand il s’agit des favoris de Catherine, remonter si haut ? Struensee, Godoy, Lord Acton sont des contemporains.

Le favoritisme est en Russie ce qu’il est ou a été ailleurs, toutes proportions gardées. C’est même une question de proportions qui, seule, intervient, pour lui imprimer, sous le règne de Catherine, un cachet à part. Cette fois, une femme s’est rencontrée, dont le propre est de dépasser en tout la mesure commune. Elle a des favoris, comme en ont eu Élisabeth et Anne ; mais son tempérament, son caractère, son inclination à faire grand toujours et en tout l’y poussant, à cet ordre de choses, à ce désordre si l’on veut, usuel, traditionnel, elle donne des dimensions inusitées. Anne n’avait fait du palefrenier Bühren qu’un duc de Courlande ; Catherine fait un roi de Pologne de Poniatowski. Élisabeth s’était contentée de deux favoris en titre : Razoumofski et Chouvalof ; Catherine en aura par douzaines. Ce n’est pas tout. Son esprit à elle n’est pas seulement un esprit démesuré, s’affranchissant des limites ordinaires, épris de l’au-delà ; c’est aussi et surtout un esprit impérieux, absolu, dédaigneux des règles établies, mais faisant volontiers passer en règle et en loi l’inspiration personnelle, volonté ou caprice. Avec Anne et Élisabeth, le favoritisme n’était qu’une fantaisie ; avec Catherine, il devient quelque chose comme une institution d’État.

Ce n’est que progressivement cependant que les choses en arrivent là. Jusqu’en 1772, Catherine n’est qu’une souveraine qui se donne des distractions comme ont fait toutes celles qui l’ont précédée sur le même trône. On parle de ses caprices comme on parlait de ceux d’Élisabeth, sans s’en offusquer davantage. Au contraire. Écrivant à Frédéric, le comte de Solms fait, il est vrai, à propos de Grégoire Orlof, cette observation, « qu’on trouverait peut-être aujourd’hui des artisans et des laquais qui ont été assis avec lui autour de la même table », mais il ajoute : « On est si accoutumé en Russie au favoritisme, si peu étonné d’une élévation rapide, qu’on applaudit au choix d’un jeune homme doux et poli dans ses manières, qui ne montre ni orgueil ni vanité, qui vit avec ses anciennes connaissances sur le même ton de familiarité et qui les démêle même dans la foule, évitant de se mêler des affaires, si ce n’est quelquefois pour recommander un ami. » Grégoire Orlof ne se contente pas, il est vrai, longtemps, ou plutôt Catherine ne se contente pas pour lui de ce rôle modeste et effacé, et le comte de Solms écrit encore : « La passion de Sa Majesté grandissant, elle a voulu le faire entrer (Orlof) dans les affaires. Elle l’a fait entrer dans les commissions établies pour la réforme du gouvernement. » Et c’est alors, à en croire l’envoyé prussien, que le mécontentement éclate. Le hetman Razoumofski, le comte Boutourline, tous deux aides de camp généraux, trouvent mauvais tout à coup qu’un homme qui a été si fort au-dessous d’eux, peu de temps auparavant, soit devenu leur égal. D’autres seigneurs, princes et généraux, sont scandalisés d’être obligés d’attendre dans l’antichambre du sieur Orlof le moment de son réveil, pour être admis ensuite à son lever. Le comte Cheremetief, grand chambellan, un des premiers et des plus riches seigneurs du pays, ainsi que d’autres qui par leurs fonctions sont obligés d’accompagner à cheval la voiture de l’impératrice, ne voient qu’avec peine le favori assis dans le carrosse à côté de leur souveraine, tandis qu’ils trottent à la portière…

Mais tout cela est de l’histoire ancienne, et ceux d’entre les grands seigneurs russes qui se souviennent de ce que fut sous le règne de l’impératrice Anne l’époque de la faveur de Biron, la Bironouchtchina, comme on l’a appelée d’un nom à jamais détesté, doivent trouver le régime actuel très acceptable en comparaison. D’autant que Grégoire Orlof ne manifeste habituellement aucune inclination personnelle à se prévaloir du rôle un peu forcé que les préoccupations amoureuses de Catherine lui départissent dans le gouvernement du pays. Ses fringales d’ambition sont accidentelles et passagères. Le plus souvent, ainsi que nous l’avons marqué déjà, il ne fait, à cet égard, qu’obéir aux exigences de la souveraine, et cela d’un air contraint et maussade. Il s’efface ; il se dérobe. C’est un voluptueux, un paresseux et un inoffensif. Sur les hauteurs vertigineuses, dans l’atmosphère enivrante où un coup de fortune l’a porté soudain, il vit comme dans un demi-rêve, et un jour vient où sa raison s’y égare tout à fait, jusqu’à rencontrer l’abîme, le trou noir de la folie.

Enfin, avec lui, la faiblesse de Catherine a une excuse et une auréole : cet homme a risqué sa vie pour elle ; cet homme lui a donné une couronne, et elle l’aime ou croit l’aimer, d’un amour où ses sens ne sont pas seuls intéressés. Séparée de lui, elle souffrira encore de toutes ses souffrances, et, à l’heure de sa mort, elle pleurera de vraies larmes, des larmes venant du cœur.

Le scandale ne commence en vérité qu’après la disgrâce de ce premier favori. Avec Vassiltchikof, en 1772, c’est la luxure matériellement grossière et brutalement impudique qui entre dans la couche impériale. Avec Patiomkine, en 1774, c’est le partage du pouvoir livré à des amants de rencontre qui fait son entrée dans l’histoire du règne. Puis, c’est la grande procession des faveurs éphémères : en juin 1778, l’Anglais Harris annonce l’élévation de Korssakof ; en août, il parle de compétiteurs qui, déjà, briguent sa succession, soutenus les uns par Patiomkine, les autres par Panine et  Orlof  agissant  de  concert ;  en  septembre,  c’est  un  nommé Strahof, « bouffon de bas étage », qui paraît l’emporter ; quatre mois après, c’est un major du régiment de garde Semionovski, un certain Levachof, qui tient la corde ; un jeune homme, protégé par la comtesse Bruce, Svieïkofski, se donne un coup d’épée par désespoir de se voir préférer ce rival. Un instant, Korssakof semble reprendre l’avantage. Il lutte avec un nouveau compétiteur, Stianof, puis s’efface définitivement devant Lanskoï, qui sera remplacé par Mamonof, qui luttera à son tour avec Miloradovitch et Miklachefski, et ainsi de suite… C’est la marée montante d’un flot qui ne doit plus s’arrêter : en 1792, à soixante-trois ans, Catherine recommencera avec Platon Zoubof, et probablement aussi avec son frère, le chapitre de roman parcouru déjà avec vingt prédécesseurs.

Est-ce, cependant, même dans cette chute définitive aux bas-fonds innommables, pur dévergondage sensuel de sa part, et sa raison à elle, sa haute raison de femme géniale, sombre-t-elle aussi, avec sa pudeur et sa dignité, dans le courant impétueux qui l’emporte ? Non pas, croyons-nous. Un phénomène d’un autre ordre apparaît là, évoquant l’antique et toujours nouveau problème, autour duquel s’agitent à cette heure encore des discussions et des revendications passionnées. Entre Catherine et ses favoris c’est, tout entière, la question de la sexualité qui se pose, au double point de vue matériel et moral, et se résout, oserions-nous presque dire, dans la lumineuse clarté des expériences historiques. Voici une femme exceptionnelle : exceptionnellement douée en fait d’aptitudes et d’énergies intellectuelles, morales, physiques même ; exceptionnellement affranchie aussi des servitudes communes à son sexe. Elle a toute liberté, toute indépendance et tout pouvoir, un pouvoir absolu. Qu’en fait-elle ? Non, ce n’est pas l’appel impérieux et jamais lassé des sens, à lui seul, qui la jette tour à tour aux bras d’un Zoubof ou d’un Patiomkine. Un autre besoin, un autre impératif catégorique, se fait jour, à côté de celui-là, dans l’amoureuse odyssée dont nous venons d’esquisser les péripéties. Et d’abord, quelle que soit l’énergie de son caractère, la fermeté de son esprit et la bonne opinion enfin qu’elle a et qu’elle garde de ses qualités personnelles, Catherine n’admet pas qu’elles puissent se suffire à elles-mêmes et lui suffire pour l’accomplissement de sa tâche ; elle reconnaît la nécessité de leur donner l’appoint d’une intelligence, d’une résolution viriles, celles-ci fussent-elles inférieures en valeur absolue. Et elle prouve cette nécessité ! Quand elle écrit à Patiomkine que sans lui, « elle est comme sans bras », ce n’est pas une phrase qu’elle fait. En 1788, le favori étant en Crimée, les lettres que son homme de confiance, Garnofski, lui adresse de Saint-Pétersbourg sont pleines d’objurgations pressantes, démontrant l’urgence de son retour, à raison tant du désordre dans lequel son absence a jeté les affaires que de l’état même dans lequel se trouve l’impératrice, « abattue, sujette à des terreurs continuelles et vacillant faute d’appui ». Et c’est par là encore que le rôle historique du conquérant de la Crimée et de ses émules se différencie des exemples donnés simultanément, à l’autre extrémité de l’Europe, par le favoritisme féminin : Louis XV subit simplement l’influence de ses maîtresses et souffre leur intervention dans les choses du gouvernement ; Catherine la provoque et la sollicite.

Ce n’est pas tout. Lanskoï, Zoubof ont vingt-deux ans quand ils arrivent à recueillir la succession de Patiomkine. Or, Nicolas Saltykof, qui garde son parler franc avec l’impératrice, s’étonnant, à propos de Zoubof, d’un choix si peu en rapport avec l’âge de la souveraine, elle lui fait cette réponse qui peut appeler le sourire, mais où s’affirme un autre trait irrécusable de l’éternel féminin : « Eh quoi ? Je rends service à l’Empire, en faisant l’éducation de jeunes gens bien doués. » Et elle le croit comme elle le dit ! Dans la peine qu’elle se donne pour initier ces élèves d’espèce particulière au maniement des grands intérêts de l’État, dans la sollicitude avec laquelle elle suit leurs progrès, il y a positivement une part de maternité. Et c’est ainsi qu’en elle les irrémédiables faiblesses de la nature féminine conspirent avec ses vocations les plus élevées pour imposer à l’orgueilleuse et volontaire autocratrice la présence et l’assistance du mâle.

Bien entendu, sans quoi Catherine ne serait pas elle-même dans ce repli singulièrement compliqué de sa vie morale, le calcul politique y trouve aussi sa place, si étrange que puisse paraître l’énonciation d’une semblable thèse. La thèse est vérifiée par les faits, et, si bizarre en elle-même est la destinée de la grande manieuse d’hommes, que les faits concourent à lui donner raison même sur ce point. Son calcul, pour extravagant qu’il paraisse, ne tombe pas entièrement à faux : élevé par elle, stylé, dégrossi, poussé de grade en grade, rapidement il est vrai, dans la hiérarchie des hautes fonctions administratives et militaires, Patiomkine finit par faire une certaine figure au rang de ministre tout-puissant. Quand une fantaisie de la souveraine l’installe pour quelques mois dans l’appartement spécial qui communique avec celui de l’impératrice par un escalier intérieur, Zoritch n’est qu’un major de hussards. Il se trouve, par la suite, occuper une place importante dans l’histoire du développement de l’éducation nationale ! Nous n’inventons rien : ce favori est le premier à concevoir le plan d’une école militaire sur le modèle des établissements similaires de l’étranger. À Chklof, domaine magnifique voisin de Mohilev, qui lui a été désigné pour résidence après sa disgrâce, une école fondée par lui pour les enfants des gentilshommes pauvres a servi de noyau à l’établissement du corps de cadets de Moscou, devenu aujourd’hui le premier gymnase militaire de cette ville.

Sans doute, pour obtenir de tels prodiges, il a fallu à Catherine la complicité de circonstances très particulières, présidant au développement matériel et moral du grand empire, dont elle avait fait sa chose. Mais l’histoire tout entière de sa vie n’est intelligible, comme elle n’a été possible, que dans ce cadre. Avec Zoritch, Patiomkine, Mamonof et dix autres, la cour de Catherine est bien celle de Gérolstein, mais d’un Gérolstein où le comique, le grotesque et l’extravagant se combinent avec des éléments sérieux, qui font de cet amalgame une des pages les plus singulières des annales du monde. C’est un pays encore très particulier et vivant pour ainsi dire en marge de la communauté européenne que la Russie d’aujourd’hui, et Catherine fut aussi une femme très extraordinaire. Il a fallu la réunion de ces conditions, pour faire que des héros d’opérette aient pu jouer à ses côtés, sur une des grandes scènes de l’univers, les premiers rôles du drame humain. Mais ces conditions étant réalisées, et l’histoire contemporaine de la Russie placée par elles dans un décor de féerie, il serait puéril de vouloir l’interpréter selon les données communes d’une analyse et d’une critique applicables à des faits communs.

Enfin, à un dernier point de vue encore, le favoritisme tel que Catherine l’a pratiqué n’a pas été le règne pur et simple d’une sensualité démente, allant aveuglément à la recherche de plaisirs toujours nouveaux. Il y avait de la méthode dans la folie de Hamlet. Il y avait un peu de sang danois dans les veines de Catherine. Nous l’avons dit : elle a fait du favoritisme une institution.

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