‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 95 sur 98 · 3.2

3.2

À la date du 17 septembre 1778, nous lisons ce qui suit dans la dépêche de ce jour adressée de Pétersbourg au comte de Vergennes par M. de Corberon :

« On peut remarquer en Russie une espèce d’interrègne pour les affaires, qui a pour époque le déplacement d’un favori et l’installation de son successeur. Cet événement éclipse les autres. Il dirige et fixe tous les intérêts d’un seul côté, et les ministres du cabinet même, qui se ressentent de cette influence générale, suspendent leurs opérations jusqu’à l’instant où le choix décidé fait rentrer les esprits dans leur assiette naturelle et redonne à la machine son mouvement accoutumé. »

Ainsi il y a là un rouage essentiel de la machine gouvernementale. Celui-ci faisant défaut momentanément, tout s’arrête. Les interrègnes sont d’ailleurs habituellement de très courte durée. Un seul arrive à se prolonger pendant plusieurs mois, entre la mort de Lanskoï (1784) et l’avènement de Iermolof. En général, c’est une affaire de vingt-quatre heures, et la moindre crise ministérielle est aujourd’hui d’un bien plus grand embarras. Les candidats ne manquent pas. La place est bonne, et ceux dont elle sollicite l’ambition sont légion. Dans les régiments de garde, cette pépinière traditionnelle des vremienchtchiks (« favoris »), il y a toujours deux ou trois beaux officiers, qui tournent les yeux du côté du palais impérial avec une convoitise et un espoir plus ou moins cachés. De temps en temps, il en paraît un à la cour, présenté par quelque grand personnage, qui tente la chance de faire une créature et de placer un homme à soi dans un poste qui est la source de toutes les richesses et de tous les honneurs. En 1774, un neveu du comte Zahar Tchernichof, un prince Kantemir, jeune, mauvais sujet, criblé de dettes, beau garçon, rôde pendant quelques semaines autour de l’impératrice. Deux fois, feignant de se tromper de porte, il pénètre dans l’appartement privé de la souveraine. La troisième fois, il arrive jusqu’à elle, tombe à ses pieds et la supplie de l’attacher à sa personne. Elle sonne ; on l’arrête ; elle le fait mettre dans une kibitka et reconduire chez son oncle, auquel elle recommande de rendre son neveu plus sage : elle est indulgente pour ce genre de folie. Plus heureux, Patiomkine réussit à s’imposer par un coup d’audace à peu près semblable. En général, cependant, ce poste si recherché est le prix de l’intrigue. À partir de 1776, c’est Patiomkine qui, devenu favori honoraire, pousse en avant des remplaçants découverts, stylés et gouvernés par lui, et les indique au choix de la souveraine. Mais les élus et lui-même ont fort à faire pour garder la position conquise : une absence, une maladie, une défaillance momentanée suffisent à compromettre leur chance. Son nom même, si expressif en russe (vremia, « temps », « moment » ; vremienchtchik, « homme du moment »), l’indique aux élus : la faveur est éphémère par essence. En 1772, c’est à Fokchany, où il s’est rendu comme négociateur de la paix avec la Turquie, que Grégoire Orlof apprend l’installation de Vassiltchikof à la place qu’il a imprudemment quittée. Il prend la poste et fait trois mille kilomètres d’une traite, voyageant en courrier, ne dormant pas et mangeant à peine, pour regagner plus vite la capitale. Il arrive trop tard encore. En 1784, Lanskoï, malade, a recours, pour éviter une disgrâce qu’il redoute, à des stimulants artificiels, à des aphrodisiaques meurtriers, qui compromettent irréparablement sa santé. Parfois aussi, sur le sommet voisin du trône, où ils sont parvenus d’un coup, le vertige gagne ces enfants gâtés du sort : Zoritch se croit tout permis, même de braver celle qui l’a fait sortir du néant. Mamonof songe presque à lui faire accepter un partage d’amour avec une demoiselle de cour, pour laquelle il s’avise de soupirer. Alors, c’est vite fait : à une réception du soir, on remarque que l’impératrice a regardé fixement quelque obscur lieutenant présenté la veille, ou perdu jusqu’alors dans la foule des courtisans ; le lendemain, on apprend qu’il est nommé aide de camp de Sa Majesté. On sait ce que cela veut dire. Dans la journée, le jeune homme, appelé à la cour par un bref message, s’est trouvé en présence du médecin de corps de Sa Majesté, l’Anglais Rogerson. Il a été confié ensuite aux soins de la comtesse de Bruce, ou plus tard de mademoiselle Protassof, dont les fonctions délicates ne sauraient être expliquées davantage. Ces épreuves subies, on l’a conduit dans l’appartement spécial où les installations de favoris sont aussi passagères que de nos jours celles des chefs d’emploi dans les hôtels ministériels. L’appartement est déjà vide et prêt à accueillir le nouveau venu. Tout le confort et tout le luxe imaginables, une maison supérieurement montée et un service de choix l’y attendent, et, en ouvrant un secrétaire, il aperçoit 100 000 roubles en or (500 000 francs), premier don d’usage, avant-goût du pactole qui va maintenant se déverser sur lui. Le soir, devant la cour assemblée, l’impératrice paraît, familièrement appuyée à son bras, et sur le coup de dix heures, le jeu terminé, quand elle rentre dans son appartement, le nouveau favori y pénètre, seul, derrière elle…

Il ne sortira plus du palais qu’au côté de l’auguste maîtresse. À partir de ce moment, c’est un oiseau mis en cage. La cage est belle, mais sévèrement gardée : la souveraine se met en défense contre des accidents que les antécédents généralement peu rassurants des élus peuvent justement lui faire craindre. Et c’est pourquoi encore il faut rejeter comme une fable les récits ouvrant à l’intimité et à la faveur passagère de Catherine une porte sur la rue, livrant son alcôve au hasard des rencontres imprévues. Sans doute, le lieu où Patiomkine et Lanskoï et tant d’autres ont passé n’est pas un sanctuaire inviolable : encore n’est-il pas accessible à tout venant. On n’y entre pas comme dans un moulin. Au début de son règne, Catherine a commis, il est vrai, quelques imprudences, qui lui ont valu d’assez fâcheuses mésaventures. En 1762, un officier du nom de Hvastof, chargé de l’inventaire de la garde-robe de feu l’impératrice Élisabeth, fut arrêté sous l’inculpation de détournements s’élevant à 200 000 roubles. Une femme avait été vue parée de bijoux ayant appartenu à la défunte souveraine. Elle fut reconnue pour une des innombrables maîtresses du favori en titre, Grégoire Orlof, qui partageait vraisemblablement les faveurs de la belle avec Hvastof. Or, ce dernier, au rapport du chargé d’affaires français Bérenger, vivait depuis quelque temps dans l’intimité de la nouvelle tsarine, s’il n’était pas entré plus avant dans sa faveur.

Depuis, Catherine a mis ordre à cela : le favori en titre est un personnage dont les moindres mouvements demeurent assujettis à une règle invariable et à une surveillance minutieuse. Il ne fait de visite à personne ; il n’accepte aucune invitation. Une seule fois, en entrant en fonction, Mamonof est autorisé à accepter un dîner que lui offre le comte de Ségur. Et Catherine se montre inquiète déjà : en sortant de table, le ministre de France et ses convives aperçoivent sous les fenêtres de l’hôtel la voiture de l’impératrice : elle passe et repasse lentement, dans un va-et-vient où se trahit toute l’angoisse de l’amante un instant délaissée. Un an après, le vremienchtchik risque de perdre sa place pour une infraction bien naturelle cependant et bien innocente à la discipline sévère qui le lie. Au jour de son nom, la tsarine l’a autorisé à lui offrir une paire de boucles d’oreilles, dont elle-même a fait l’achat pour une somme de 30 000 roubles. La grande-duchesse voit le bijou et l’admire beaucoup. Aussitôt Catherine lui en fait don. Elle s’en pare, et le lendemain elle appelle Mamonof auprès d’elle pour le remercier d’avoir, quoique indirectement, contribué à cette libéralité inattendue. Il veut y aller, croyant devoir obéir à un ordre venant d’aussi haut ; mais, avertie à l’instant, l’impératrice témoigne une colère extrême ; elle apostrophe son compagnon de plaisirs en termes violents ; elle envoie à la grande-duchesse la plus verte des semonces : qu’elle ne s’avise pas de recommencer ! Paul croit bien faire en adressant à son tour au favori une tabatière ornée de diamants ; Catherine permet à Mamonof d’aller remercier le grand-duc, mais non pas sans être accompagné : elle désigne l’homme de confiance qui le suivra. Paul refuse la visite.

Ajoutons que, de leur côté, les favoris en place se défendent de leur mieux contre le danger d’une infidélité même accidentelle, qui les mettrait en compétition avec un rival capable peut-être de les supplanter. Leur pouvoir, et il est grand, s’emploie à une vigilance non moins active que celle de Catherine elle-même. Tant que dure la faveur de Patiomkine, et, survivant à l’exercice officiel de sa fonction, elle dure quinze ans, de 1774 à 1789, sa volonté impérieuse élève devant toute fantaisie qui n’aurait pas son aveu des obstacles infranchissables. Il est capable, au besoin, de violenter celle qui en se donnant à lui s’est donné, cette fois au moins, un véritable maître.

Enfin, il convient de tenir compte d’une considération qui a son poids : les élus de Catherine sont, sans exception, des hommes à la fleur de l’âge, taillés pour la plupart en hercules. En vieillissant, Catherine les choisit de plus en plus jeunes. Des deux frères Zoubof, l’un a vingt-deux ans et l’autre dix-huit au moment où elle jette les yeux sur eux. Nous savons l’âge de Lanskoï, et nous savons aussi les circonstances de sa fin prématurée.

De 1762 à 1796, depuis le jour de l’avènement de Catherine jusqu’à l’heure de sa mort, quel a été le nombre des élus ? Il n’est pas facile de le dire avec une entière précision. Dix seulement ont officiellement occupé le poste, avec tous les privilèges et toutes les charges de l’emploi : Grégoire Orlof, de 1762 à 1772 ; Vassiltchikof, de 1772 à 1774 ; Patiomkine, de 1774 à 1776 ; Zavadofski, de 1776 à 1777 ; Zoritch, de 1777 à 1778 ; Korssakof, de 1778 à 1780 ; Lanskoï, de 1780 à 1784 ; Iermolof, de 1784 à 1785 ; Mamonof, de 1785 à 1789 ; Zoubof, de 1789 à 1796. Mais à l’époque de la faveur de Korssakof, une crise se produisit qui, mettant en avant plusieurs aspirants, en poussa un au moins, Strahof, fort avant dans les bonnes grâces de la souveraine. Strahof n’occupa jamais l’appartement spécial des favoris ; il est à peu près certain, cependant, qu’il suppléa momentanément le favori en titre. Le fait a pu se reproduire plusieurs fois. Visitant le palais d’hiver, quelques années après la mort de Catherine, un voyageur a été particulièrement frappé par la décoration de deux petits salons avoisinant la chambre à coucher de l’impératrice : les murs d’un de ces salons lui apparurent recouverts de haut en bas par des miniatures d’un grand prix enchâssées dans de l’or et représentant diverses images lascives ; l’autre salon était décoré de la même manière, mais les miniatures qui s’y trouvaient étaient des portraits, des portraits d’hommes, connus ou aimés par Catherine.

Parmi ces hommes, quelques-uns ont assez mal payé la souveraine pour l’excès de bienfaits dont elle les a tous indistinctement comblés. Elle-même n’a infligé à aucun d’eux un mauvais traitement, et jusqu’à ceux qui l’ont trahie ou abandonnée, pas un n’a eu à ressentir le poids de sa colère ou de sa vengeance. Car elle a été trahie et abandonnée comme la plus vulgaire des amantes : toute sa puissance, toute sa séduction et toute l’énormité du prix attaché à sa faveur n’ont pu la garantir contre les mésaventures qui, depuis le commencement du monde, ont fait saigner le cœur des impératrices comme celui des grisettes. En 1780, elle surprend Korssakof entre les bras de la comtesse Bruce. En 1789, c’est Mamonof qui renonce à elle pour épouser une freiline. Tout compte fait, c’est encore elle qui a été la moins volage. Commentant le départ de Mamonof, relégué simplement à Moscou avec sa belle et bientôt assez malheureux en ménage avec elle, le comte de Ségur écrivait dans une dépêche adressée au comte de Montmorin :

« On peut fermer les yeux avec indulgence sur les erreurs d’une femme grand homme, lorsqu’elle montre jusque dans ses faiblesses tant d’empire sur elle-même, tant de clémence et tant de magnanimité. Il est rare de trouver réunis le pouvoir absolu, la jalousie et la modération, et un semblable caractère ne pourrait être inflexiblement condamné que par un homme sans cœur et par un prince sans faiblesse. »

Peut-être le comte de Ségur était-il trop indulgent. Peut-être aussi Sainte-Beuve n’a pas su l’être assez en exprimant la pensée que cette façon propre à Catherine de traiter ses amants, quand ils cessaient de lui plaire, si différente de celle qu’ont pratiquée Élisabeth d’Angleterre et Christine de Suède, parle précisément contre elle. Qu’elle les comble de cadeaux au lieu de les faire assassiner, « c’est cela même qui est trop, qui exprime trop manifestement le mépris qu’on a des hommes et des peuples ». Il y a tout au moins une erreur de fait dans cette appréciation sévère : ni Korssakof ni Mamonof n’avaient cessé de plaire à Catherine au moment où elle apprenait leur trahison. Elle tenait à eux encore, au dernier surtout, et son orgueil ne fut pas seul à souffrir de la disgrâce qu’ils lui infligeaient. Ses faiblesses ont été souvent, trop souvent, celles d’une femme qui prend son plaisir partout où elle le trouve ; mais le diplomate anglais qui a écrit : « She was stranger to love », n’entendait pas grand-chose, croyons-nous, à la psychologie féminine.

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