‹ Le Roman d'une impératriceChapitre 96 sur 98 · 3.3

3.3

Avant de se résoudre à abandonner Grégoire Orlof, Catherine a supporté de lui ce que peu de femmes seraient capables de supporter. En 1765 déjà, sept ans avant la rupture, Bérenger mandait de Pétersbourg au duc de Praslin :

« Ce Russe viole ouvertement les lois de l’amour à l’égard de l’impératrice. Il a des maîtresses en ville, qui, loin de s’attirer l’indignation de leur souveraine par leurs complaisances pour Orlof, semblent, au contraire, mériter d’elle. Le sénateur Mouravief, qui avait surpris sa femme avec lui, allait faire un éclat par une demande en séparation ; la tsarine l’a apaisé en lui donnant des terres en Livonie. » Mais enfin la mesure est dépassée. Catherine profite de l’absence du favori pour rompre sa chaîne. Au moment où Orlof, courant la poste, se prépare à paraître devant elle pour revendiquer ses droits, un ordre l’arrête à quelques centaines de verstes de Pétersbourg, puis le relègue dans ses terres. Il ne se tient pas encore pour battu ; il se fait tour à tour suppliant et menaçant, pour demander qu’il lui soit permis de revoir la souveraine, ne fût-ce qu’un instant. Elle n’a qu’un mot à dire pour se débarrasser de l’importun : Patiomkine est déjà là, qui se chargerait volontiers de faire rentrer sous terre tous les Orlof ensemble. Ce mot, cet ordre, qu’on finit par solliciter d’elle, Catherine ne le donne pas. Elle parlemente, elle négocie un accord, et, finalement, elle adresse à l’amant puni, combien légèrement ! pour tout un passé qui justifierait assurément d’autres vindictes, un projet d’arrangement qui est tout un poème de suprême mansuétude : oubli du passé, appel à la raison du coupable pour s’épargner mutuellement des explications pénibles, nécessité d’une séparation momentanée exposée sur un ton plein de douceur, presque humble et suppliant, rien n’y manque. Qu’il prenne un congé, qu’il s’établisse à Moscou, ou dans ses terres, ou ailleurs, où il voudra. Son traitement de 150 000 roubles par an lui sera continué, et il recevra 100 000 roubles en plus pour se monter une maison. En attendant, il pourra habiter toutes les résidences de l’impératrice proches de Moscou, se servir comme autrefois des équipages de la cour, garder les domestiques à la livrée impériale. Catherine se souvient qu’elle lui a promis 4 000 âmes de paysans pour la victoire de Tchesmé, à laquelle il n’a pris d’ailleurs aucune part ; elle en ajoute 6 000 encore, qu’il pourra prendre, à son choix, dans un des domaines de la couronne. Et comme si elle craignait de n’en pas faire assez, d’être en reste avec lui, elle multiplie les preuves de sa munificence, elle entasse les présents magnifiques : encore un service en argent, et puis un autre « pour l’usage journalier », et puis une maison à la Troïtskaia Pristagne, des meubles, tous les effets qui garnissaient au palais impérial l’appartement du favori, et « dont lui-même ignore le compte »… En échange, Catherine ne demande qu’une année d’absence. Au bout d’une année, l’ex-favori appréciera mieux la situation. Quant à Catherine, « elle n’oubliera jamais tout ce qu’elle doit à la famille de Grégoire Orlof, ni les talents dont il est personnellement orné et combien ils peuvent être utiles à la patrie ». Elle ne cherche que « le repos mutuel qu’elle entend sauvegarder entièrement ». Il se peut qu’il y ait dans cette façon d’accommoder les choses un peu de la crainte que doit inspirer à la souveraine l’idée de s’attirer l’hostilité d’une famille qu’elle a elle-même rendue prépondérante dans son empire ; mais n’y a-t-il pas aussi un reste de tendresse émue ? Onze ans plus tard, en apprenant la mort de l’ex-favori, Catherine écrira :

« La perte du prince Orlof m’a mise au lit avec une fièvre si forte, avec un délire si fort pendant la nuit qu’on a été obligé de me saigner… »

C’est au mois de juin 1783 qu’elle reçoit la fatale nouvelle, et, deux mois après, allant à Frederikshamn à la rencontre du roi de Suède, elle stipule d’avance que celui-ci ne lui parlera pas de cette catastrophe, qui la remue encore au plus profond des entrailles. Elle lui en parle, du reste, la première, faisant un effort sur elle-même pour cacher son trouble et le tumulte que le rappel d’un passé déjà si ancien met toujours dans sa pensée. Pourtant, elle a donné plusieurs successeurs à l’amant remplacé, à cet égard, bien avant sa mort. Est-ce un simple engouement, comme Grimm est le premier à le croire d’abord, qui, en 1778, l’a jetée aux bras de Korssakof ?

« Engouée ? Engouée ? répond-elle à son confident. Savez-vous bien que ce terme ne convient point lorsqu’on parle de Pyrrhus, roi d’Épire (c’est le surnom qu’elle donne au nouveau favori), de l’écueil des peintres, du désespoir des sculpteurs ? C’est de l’admiration, Monsieur, c’est de l’enthousiasme que les chefs-d’œuvre de la nature inspirent ! Les jolies choses tombent et se fracassent comme les idoles devant l’arche du Seigneur, devant le caractère du Grand (sic). Jamais Pyrrhus ne fit un geste, un mouvement, qui ne fût ou noble ou gracieux. Il est rayonnant comme le soleil, il répand l’éclat autour de lui. Tout cela n’est point efféminé, mais mâle et comme vous voudriez que quelqu’un fût : en un mot, c’est Pyrrhus, roi d’Épire. Tout est en harmonie ; il n’y a point de pièce détachée : c’est l’effet de précieux dons accumulés de la nature dans son beau ; l’art n’y est pour rien ; le maniéré en est à mille lieues… »

Mettons que le sentiment qui lui dicte ce langage ne soit pas très profond ni très délicat. Aussi bien, Korssakof n’est-il qu’un simple bellâtre. Mais voici en scène un autre protagoniste du drame passionnel : Patiomkine, l’homme génial. Lisons ce qui suit. C’est une lettre du favori, écrite après une brouille de quelques jours. Catherine y a répondu en marge, point par point. Une sorte de traité de paix et d’amour éternel a été ainsi signé entre les amants réconciliés :

De la main de Patiomkine :

Permets, chère âme, que je te dise en dernier lieu comment je crois que notre querelle se terminera. Ne t’étonne pas que je sois inquiet au sujet de notre amour. En outre des bienfaits innombrables dont tu m’as comblé, tu m’as placé encore dans ton cœur. Je veux y être seul et au-dessus de tous ceux qui m’ont précédé, parce que aucun ne t’a aimée comme je t’aime. Et comme je suis l’œuvre de tes mains, je désire te devoir encore le repos ; je désire que tu te réjouisses en me faisant du bien ; que tu t’ingénies à me rendre heureux et que tu y trouves un délassement aux travaux sérieux qui te sont imposés par ta haute situation.

Amen.

De la main de Catherine :

Le plus tôt sera le mieux.

Sois sans inquiétude.

La main lave la main.

Fortement et solidement.

Il y est et il y sera.

Je le vois et je le crois.

Je m’en réjouis dans l’âme.

C’est ce qui fait ma première joie.

Cela viendra de soi-même.

Souffre que le calme rentre dans les pensées, pour que les sentiments reprennent leur liberté ; ils sont tendres et trouveront d’eux-mêmes le meilleur chemin. Fin de la querelle.

Amen.

On conviendra que voilà un échange de déclarations peu banal, et que les deux êtres qui, placés au faîte des grandeurs humaines, se parlent en ces termes de leur amour ne sont pas des débauchés vulgaires. Tout l’esprit rêveur, inquiet et impérieux de Patiomkine se retrouve d’ailleurs dans cette page, comme aussi le naturel à la fois réfléchi et exalté de Catherine. C’est par la réflexion que la souveraine domine habituellement le favori, c’est par la fougue que celui-ci l’emporte souvent. Une grande partie de leur correspondance a été publiée. Elle est telle que jamais, sans doute, il n’y en a eu de semblable entre deux personnes unies par une destinée et une situation analogues. Les formules dont Catherine se sert couramment, pendant les premières années surtout de l’amoureuse union, ne se retrouveraient peut-être même pas, en leur familiarité excessive, dans le commerce épistolaire d’une femme galante quelconque appartenant à la même époque. Nous passons sur les : « Je vous embrasse mille fois, mon ami… », « Pardon, si je vous importune, mon cœur… », « Entends-tu, mon âme… ? » si inattendues que puissent être ces expressions de tendresse sous la plume d’une impératrice. Mais voici un billet qui se termine par : « Adieu, mon toutou », « Adieu, mon faisan d’or », lisons-nous ailleurs. Ou bien encore : « Adieu, papa. » On se querelle fréquemment : Patiomkine a mauvais caractère ; il boude ou s’emporte à tout propos. On lui écrit alors : « Si tu ne te montres pas aujourd’hui plus aimable qu’hier, je… je… je… en vérité, je ne dînerai pas… » S’agit-il, dans cet autre billet, du projet annoncé à un moment par l’irascible amant de se retirer en un cloître ? Nous ne savons. « Un plan, écrit Catherine, formé pendant quatre à cinq mois (dont même N. B., la ville et les faubourgs étaient instruits), pour plonger le poignard dans le sein de son amie, de la personne qui nous affectionne le plus, qui n’avait en vue que notre bonheur réel et constant ; un pareil plan fait-il honneur à l’esprit et au cœur de celui qui l’a conçu et qui le met en exécution ? »

Le favori, comme bien on pense, ne demeure pas en reste de langage tendrement imagé. Toutefois, et c’est un des traits curieux de cette étonnante idylle, à travers tout l’emportement de sa verve amoureuse, il n’oublie pas un seul instant de marquer les distances. Ses formules à lui, plus vibrantes souvent, plus passionnées, gardent toujours une certaine solennité, n’imitent jamais celles de Catherine dans leur un peu trivial abandon. « Si ma prière est entendue, Dieu prolongera vos jours jusqu’au terme le plus reculé, et toi, mère miséricordieuse… » Voilà son style le plus habituel. Le tutoiement ne vient sous sa plume, d’ordinaire, que dans cette forme invocatoire, où il semble parler à celle dont il se reconnaît l’« ouvrage », comme il parlerait à Dieu. Nous possédons d’autres échantillons de la correspondance amoureuse de Patiomkine, qui ne s’adressent pas à Catherine : il s’y révèle comme un virtuose accompli, mêlant la fantaisie orientale à la rêverie du Nord et à la délicatesse des plus exquis modèles que l’Occident ait fournis dans ce genre :

« Ô ma vie, ô âme sœur de la mienne, comment te faire comprendre avec des paroles mon amour pour toi ?… Arrive, ô ma maîtresse (soudarka maïa), dépêche-toi, ô mon amie, ma joie, mon trésor sans prix, don sans pareil que Dieu lui-même m’a fait !… Petite mère chérie (matouchka, galoubouchka), donne-moi la joie de te voir, donne-moi le plaisir de me réjouir de ta beauté… Je baise de toute ma tendresse tes jolies petites mains et tes jolis petits pieds… »

Ce n’est pas à Catherine que Patiomkine écrit ainsi. Matouchka, oui, elle aussi, mais en même temps et toujours gassoudarinia (« souveraine »), devant  laquelle  on prosterne  le  front dans la poussière, même quand on lui parle d’amour, et jamais galoubouchka (« chérie ») ni soudarka (« maîtresse »).

Appelé en 1774 au poste de favori, Patiomkine cède la place, deux années après, à Zavadofski. L’amant disparaît à ce moment, mais l’ami reste, et l’engagement contracté au début n’est pas encore violé. C’est à peine s’il le sera un jour, à la veille de la mort du prestigieux prince de Tauride, quand Zoubof, s’installant en maître dans le palais comme dans le cœur de la souveraine, n’y laissera plus aucune place à celui qui prétendit autrefois y régner seul. Jusque-là, c’est à peine encore si une différence se laisse apercevoir dans la manière d’être de Catherine avec l’aventurier prodigieux, à qui elle laisse régenter sa cour, commander ses armées, gouverner son empire, tout en l’ayant exilé de sa couche, et de qui elle accepte de nouveaux amants, tout en lui prodiguant non pas seulement les richesses et les dignités, mais les témoignages les moins équivoques d’une constante tendresse :

« Adieu, mon ami, portez-vous bien ; je vous embrasse de tout mon cœur. Sacha te salue. »

Ceci est du 29 juin 1783, et Sacha, c’est Mamonof, le favori en fonction et la créature de Patiomkine.

« Sachenka te salue et t’aime comme son âme, lisons-nous dans une autre lettre qui est du 5 mai 1784 ; il parle souvent de toi. »

En septembre 1777, Patiomkine reçoit de la souveraine un don de 150 000 roubles. En 1779, il reçoit une avance de 750 000 roubles sur sa pension annuelle qui est de 75 000. En 1783, Catherine lui fait payer 100 000 roubles pour hâter l’achèvement d’un palais qu’il se fait construire, qu’elle lui achètera, moyennant plusieurs millions, quand il aura été terminé, et dont elle lui fera présent aussitôt après. Il est feld-maréchal, il est Premier ministre, il est prince, il a tous les grades, tous les ordres, tous les honneurs et tous les pouvoirs. Au moment de l’annexion de la Crimée, pendant la seconde guerre turque, il commande en maître sans direction et sans contrôle. Il agit à sa guise ; il suit sa fantaisie, et Catherine a l’air d’une petite fille soumise à la volonté d’un génie supérieur. Il la laisse pendant des mois entiers sans nouvelles ; il ne daigne pas répondre à ses lettres. Alors, elle se plaint, mais timidement, humblement presque :

« J’ai été entre la vie et la mort tout ce temps-ci que je suis restée sans nouvelles de toi… Pour Dieu, pour moi-même, prends plus de soin de ta personne que par le passé. Rien ne me fait peur, sauf que tu sois malade… Dans ce moment-ci, mon cher ami, vous n’êtes pas un petit particulier qui vit comme il veut et qui fait ce qui lui plaît : vous êtes à l’État, vous êtes à moi. » Les appellations tendres, celle de « papa » entre autres, reviennent encore maintenant sous la plume de l’ancienne amante. L’impératrice se retrouve dans les moments très fréquents de défaillance, où les échecs qu’il rencontre ne manquent jamais de jeter le conquérant de la Crimée. En septembre 1787, une attaque des Turcs sur Kinburn le fait songer à déposer son commandement. Catherine ne veut pas en entendre parler :

« Raidissez votre esprit et votre âme contre tous les événements, et soyez assuré que vous les vaincrez tous avec un peu de patience, mais c’est une vraie faiblesse que de vouloir quitter votre poste et vous cacher. »

Quelques semaines plus tard, une tempête détruit en partie la flotte réunie par Patiomkine à Sébastopol. Cette fois, il veut non seulement abandonner l’armée, mais encore évacuer la Crimée :

« Qu’est-ce à dire ?, écrit Catherine. Sans doute, tu as eu cette idée au premier moment, pensant que toute la flotte avait péri. Mais que deviendrait le reste de cette flotte après l’évacuation ? Et comment commencer une campagne par l’évacuation d’une province qui n’est pas menacée ? Il vaudrait mieux attaquer Otchakof, ou Bender, changeant ainsi en offensive la défensive que tu dis toi-même nous convenir moins. D’ailleurs, le vent n’a pas soufflé contre nous seuls, j’imagine ! Du courage ! du courage ! Je t’écris tout cela comme à mon meilleur ami, mon pupille et mon élève, qui parfois montre plus de résolution que moi-même, mais en ce moment, j’ai plus de courage que toi, parce que tu es malade et je me porte bien. Je pense que vous êtes impatient comme un enfant de cinq ans, tandis que les affaires dont vous êtes chargé en ce moment demandent une patience imperturbable. »

Elle ajoute qu’il peut revenir pour quelque temps à Pétersbourg. A-t-il peur d’y être desservi pendant son absence ? « Ni le temps, ni l’éloignement, ni personne au monde ne changera ma manière de penser sur ton compte ni mes sentiments pour toi. »

Cette liberté d’allures que Catherine laisse à l’homme en qui elle a placé sa confiance, cette façon de fermer les yeux sur les procédés qu’il emploie pour y faire honneur, n’est d’ailleurs que l’application d’un système que nous connaissons déjà. Les choses ne se passent pas de même là où la volonté de l’impératrice et son intervention personnelle peuvent s’exercer d’une façon directe et par conséquent efficace. Les conflits deviennent alors fréquents entre les deux collaborateurs, et ni l’amitié ni l’amour n’empêchent Catherine d’y faire prévaloir son autorité. En ces occasions, le mauvais caractère du favori s’affirme habituellement ; il se montre tour à tour brusque ou maussade : « Je vous indique, écrit-il, ce qui est utile à votre intérêt ; après cela, comme il vous plaira… » « Tu auras beau te fâcher, réplique Catherine, il faut convenir que j’ai raison. » Les motifs de dissentiment sont parfois de nature très délicate. Un inspecteur d’armée a été désigné par Patiomkine. Catherine s’élève contre ce choix, qu’elle croit n’avoir été dicté que par un motif peu avouable. Voici comment elle s’en explique. Les passages soulignés sont en français dans l’original :

« Permettez-moi de vous dire que la vilaine figure (roja) de sa femme ne vaut pas le fardeau dont vous vous chargerez avec un tel homme. Il n’y a rien là à prendre pour vous, car madame est charmante, mais on ne gagne pas la moindre chose en lui faisant la cour. C’est une chose reconnue, et une famille immense veille à sa réputation. Mon ami, je suis accoutumée à vous dire la vérité. Vous me la dites aussi quand l’occasion s’en présente. Faites-moi le plaisir pour cette charge d’en choisir un plus propre pour la chose, et qui sache le service, afin que l’approbation du public et celle de l’armée couronne votre choix et ma nomination. J’aime à vous faire plaisir, je n’aime pas non plus à vous refuser, mais je voudrais que pour une place pareille tout le monde dise : voilà un bon choix et non pas un misérable choix d’un homme qui n’a pas l’idée de ce à quoi on veut l’employer. Faites la paix, après quoi vous viendrez ici vous amuser tant que vous voudrez. »

Catherine oubliait d’ajouter qu’en attendant elle s’amusait de son côté, et que, cette fois, elle n’avait pas consulté son « ami » sur la nature du nouveau divertissement qu’elle s’était donné. Zoubof paraissait à l’horizon, et s’annonçait comme un rival redoutable pour la conquête de la faveur impériale, et même de la part que l’amitié y avait laissée jusque-là à son prédécesseur. Retenu à l’autre extrémité de l’Empire, Patiomkine bondissait de colère ; il annonçait qu’il reviendrait bientôt à Saint-Pétersbourg, « pour se faire arracher une dent » (zoub veut dire « dent » en russe) qui lui faisait mal. Il ne devait pas y réussir. Il ne reparut que pour assister au triomphe définitif de l’ennemi. Il retourna dans le Sud, rongeant son frein, mais frappé au cœur, et bientôt la mort venait à temps pour lui épargner les dernières humiliations de la disgrâce. Catherine s’était cependant donné toutes les peines du monde pour lui faire agréer son nouveau choix, et les lettres où se fait jour cette préoccupation ne sont pas les moins curieuses de la collection à laquelle nous avons fait déjà quelques emprunts. Compliments, aimables attentions, flatteries délicates, jusqu’à des explosions inattendues de tendresse s’y succèdent, allant à l’ami déjà sacrifié de la part de l’amant victorieux, de l’« enfant », du « petit noiraud », comme elle se plaît à appeler le nouveau favori avec les habitudes de câlinerie que l’âge ne lui a pas fait quitter. « L’enfant, écrit-elle, trouve que vous avez plus d’esprit et que vous êtes plus amusant et plus aimable que tous ceux qui vous entourent, mais sur ceci gardez-moi le secret, car il ignore que je sais cela. »

Mais Patiomkine ne se laisse pas séduire. Il voit son prestige lui échapper ; il sent que cette fois la place est prise tout entière, et non pas seulement ce coin du palais impérial, voisin de l’appartement particulier de Sa Majesté, dont il avait fait un facile abandon, mais cet autre sanctuaire où les serments d’autrefois lui permettaient d’espérer qu’il garderait toujours un sûr abri. Celui-ci allait lui manquer aussi !

Une fois déjà il avait eu une sérieuse alerte. Parmi ses rivaux, il y en avait eu un, avant Zoubof, que Catherine paraît avoir aimé comme elle n’aima jamais avant ni après. Il semble qu’il ait été dans la destinée de cette femme extraordinaire d’épuiser, dans leur diversité, toute la gamme des sentiments et des sensations et l’ordre entier des phénomènes passionnels. L’amour que Lanskoï lui fit éprouver ne ressemble ni à celui qu’elle témoigna à Patiomkine, ni à aucun de ceux qui ont rempli sa vie si riche en impressions variées. Mais Lanskoï n’était pas ambitieux, et il ne fut pas donné à Catherine de le garder longtemps. Le 19 juin 1784, le beau jeune homme, qui depuis quatre ans faisait la joie de son existence, en qui, comme en un foyer lumineux, se concentraient toutes ses pensées, toutes ses affections et tous ses désirs, le plus choyé, le plus caressé, le plus fêté des favoris, ressentait les atteintes d’un mal mystérieux. Le médecin allemand Weikard fut appelé en hâte de Saint-Pétersbourg à Tsarskoïe Selo. C’était un savant de pure souche germanique, tout d’une pièce, peu façonné aux ménagements délicats. Assise sur le lit du malade, Catherine l’interrogea avec anxiété :

— Qu’est-ce ? demanda-t-elle.

— Une mauvaise fièvre, Madame, et il en mourra.

Il insista pour que l’impératrice s’éloignât. Il jugeait le mal contagieux. C’était, autant que nous pouvons le conjecturer, une angine. Catherine n’hésita pas un instant entre les conseils de la prudence et ceux plus impérieux de son cœur. Elle fut prise bientôt d’un mal de gorge inquiétant. Elle brava tout. Dix jours après, Lanskoï expirait entre ses bras. Il avait vingt-six ans. Écoutons la plainte de l’amante trahie par la mort :

« Lorsque je commençais cette lettre, j’étais dans le bonheur et la joie, et mes pensées passaient si rapidement que je ne savais ce qu’elles devenaient. Il n’en est plus de même : je suis plongée dans la douleur la plus vive, et mon bonheur n’est plus : j’ai pensé moi-même mourir de la perte irréparable que je viens de faire, il y a huit jours, de mon meilleur ami. J’espérais qu’il deviendrait l’appui de ma vieillesse : il s’appliquait, il profitait, il avait pris tous mes goûts. C’était un jeune homme que j’élevais, qui était reconnaissant, doux, honnête, qui partageait mes peines quand j’en avais, et qui se réjouissait de mes joies. En un mot, en sanglotant, j’ai le malheur de vous dire que le général Lanskoï n’est plus… et ma chambre, si agréable pour moi ci-devant, est devenue un antre vide, dans lequel je me traîne à peine comme une ombre : un mal de gorge m’a gagnée la veille de sa mort avec une fièvre de cheval ; cependant, depuis hier, je suis hors du lit, mais faible et si douloureusement affectée qu’à l’heure qu’il est je ne puis voir face humaine sans que les sanglots ne m’ôtent la parole. Je ne puis dormir ni manger ; la lecture m’ennuie, et l’écriture excède mes forces. Je ne sais ce qui deviendra de moi ; mais ce que je sais, c’est que de ma vie je n’ai été si malheureuse que depuis que mon meilleur et aimable ami m’a ainsi abandonnée. J’ai ouvert mon tiroir, j’ai trouvé cette feuille commencée, j’ai tracé ces lignes, mais je n’en peux plus… »

Cela est du 2 juillet 1784. Deux mois après seulement, Catherine reprend ainsi sa correspondance avec Grimm :

« Je vous avoue que tout ce temps j’étais hors d’état de vous écrire, parce que je savais que cela nous ferait souffrir tous les deux. Huit jours après que je vous eus écrit ma lettre du mois de juillet, me sont venus le comte Fédor Orlof et le prince Potemkine. Jusqu’à ce moment, je n’avais pu supporter face humaine ; ceux-ci s’y sont pris de la bonne manière : ils se sont mis à hurler avec moi, et alors je me suis sentie à mon aise avec eux, mais il y avait bien du chemin à faire, et, à force de sensibilité, j’étais devenue un être insensible à tout, excepté à la seule douleur ; celle-ci augmentait et s’alimentait à chaque pas et à chaque parole. Cependant, n’allez pas croire que, malgré l’horreur de cette situation, j’aie négligé la moindre des choses où mon attention était nécessaire. Dans les moments les plus affreux, on me demandait des ordres pour tout et je les donnais bien, avec ordre et intelligence : choses qui ont particulièrement frappé le général Saltykof. Plus de deux mois se sont passés sans aucune espèce de relâche ; enfin sont venus quelques intervalles premièrement d’heures plus calmes et puis de journées. La saison s’avançant et devenant humide, il a fallu chauffer les appartements de Tsarskoïe Selo. Les miens se sont mis en fureur, mais avec une telle violence, que le 5 de septembre, au soir, n’ayant plus où donner de la tête, j’ai fait venir un carrosse et suis venue à l’improviste et sans que personne s’en doute ici, en ville, où j’ai débarqué à l’Ermitage, et hier, pour la première fois, j’ai été à la messe et par conséquent, pour la première fois aussi, j’ai vu tout le monde et tout le monde m’a vue, mais en vérité c’est un si grand effort qu’en revenant dans ma chambre j’en ai senti un tel abattement que tout autre que moi s’en serait évanoui… Je devrais relire vos trois dernières lettres, mais, en vérité, je ne puis… je suis devenue un être fort triste, qui ne parle même que par monosyllabes… Tout m’afflige… et je n’ai jamais aimé à faire pitié 1… » Un orateur anglais, Lord Kamelford, a dit que Catherine honorait le trône par ses vices, tandis que le roi d’Angleterre (George III) le déshonorait par ses vertus. L’expression est un peu forte, mais peut-être jugera-t-on que des vices capables de se manifester en une forme aussi touchante méritent autre chose que l’absolue condamnation de l’injure et du mépris.

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