3.4
Le favoritisme, tel que Catherine l’a pratiqué, ne laissait pas d’avoir de graves inconvénients. Le 1er décembre 1772, le ministre de France à Pétersbourg, Durand, mande au duc d’Aiguillon que d’après des rapports venant de l’intérieur du palais, « l’impératrice est si singulièrement occupée de l’affaire de M. Orlof, que depuis près de deux mois elle ne s’applique à aucune autre, qu’elle ne lit rien, qu’elle ne fait presque plus d’expédition ». Deux mois après, la crise dure encore. « Cette femme ne fait rien, dit à Durand un homme de cour, tant qu’on soutiendra la faction des Orlof et qu’on s’en occupera, il n’y a rien à faire. » Or, les crises sont fréquentes. En février 1780, l’envoyé anglais Harris se présentant chez le prince Patiomkine, pour le questionner au sujet d’un mémoire important remis depuis quelque temps à l’impératrice, on lui répond qu’il choisit mal son heure : Lanskoï est malade, et la crainte de le voir mourir bouleverse l’impératrice à ce point qu’elle est incapable de fixer son attention sur aucun objet. Toutes ses idées d’ambition et de gloire s’éclipsent ; tout souci d’intérêt ou de dignité s’évanouit en elle ; tout s’absorbe dans cette préoccupation unique. Et le prince Patiomkine exprime la crainte que le comte Panine ne profite de cette occasion pour faire prévaloir ses idées et imprimer à la politique étrangère une autre direction. Trois ans plus tard, c’est une maladie du prince lui-même qui jette la souveraine dans une consternation telle que le marquis de Vérac, sur le point de quitter Pétersbourg, ne peut obtenir son audience de congé. L’entourage de l’impératrice, voyant ses traits altérés et ses yeux rougis par les larmes qu’elle ne cesse de verser, l’engage à ne pas paraître en public. L’audience est remise.
Quand le favoritisme n’arrête pas les affaires, il arrive qu’il en remet la direction entre des mains aussi peu faites que possible pour en tenir le gouvernail, celles d’un Mamonof ou d’un Zoubof, par exemple. Et ce n’est pas tout encore que l’avancement précipité des favoris eux-mêmes, devenant d’un jour à l’autre généraux, maréchaux, ministres : les grands personnages créés ainsi d’un coup de baguette ont à leur tour leurs créatures. Ils ont aussi des ennemis qu’ils cherchent à mettre à l’ombre. Ainsi fait Patiomkine de l’illustre Roumiantsof, enlevant à l’Empire son meilleur soldat. Parfois, ils poussent en avant un ambitieux pour se débarrasser d’un rival. En 1787, Mamonof est mis en défiance par l’apparition à la cour d’un jeune prince Kotchoubey : il s’arrange pour le faire envoyer à Constantinople comme ambassadeur. Voilà une ambassade bien lotie ! Le favori disparu, les conséquences de son élévation durent encore. Après la mort de Patiomkine, son secrétaire, Popof, le remplace comme chef d’administration du gouvernement d’Iekatierinoslaf. Il dispose de tout arbitrairement au moyen de cette formule magique : « Telle était la volonté du feu prince. » Il est le dépositaire du secret de cette volonté et l’instrument de son « créateur », comme il appelle le défunt. Or, le comte Rastoptchine, un bon juge, affirme que cet homme, quoiqu’il eût, du vivant de Patiomkine, gouverné à peu près sous son nom pendant dix ans l’Empire tout entier, n’a aucune habitude des affaires. D’ailleurs, il a d’autres occupations. Rastoptchine ne lui a jamais connu qu’une seule qualité : la solidité de sa constitution physique, lui permettant de passer régulièrement ses journées et ses nuits au jeu. En ce faisant, il est devenu général, chevalier de trois ordres et titulaire d’emplois qui lui rapportent 50 000 roubles par an. En février 1796, Rastoptchine écrit encore : « Jamais les crimes n’ont été aussi fréquents que maintenant. L’impunité et l’audace sont arrivées à l’extrême. Il y a trois jours, un certain Kovalinski, qui a été secrétaire de la commission de guerre et renvoyé par l’impératrice pour pillage et corruption, a été nommé gouverneur à Riazan, parce qu’il a un frère vaurien comme lui, qui est lié avec Gribofski, le chef de la chancellerie de Platon Zoubof. Ribas à lui tout seul vole 500 000 roubles par an. »
Le favoritisme coûte cher. Castéra est arrivé pour dix principaux chefs d’emploi, en y ajoutant un comparse énigmatique, Vysotski, à un total formidable :
Ont reçu :
Les cinq frères Orlof 17 000 000
Vysotski 300 000
Vassiltchikof 1 110 000
Patiomkine 50 000 000
Zavadofski 1 380 000
Zoritch 1 420 000
Korssakof 920 000
Lanskoï 7 260 000
Iermolof 550 000
Mamonof 880 000
Les frères Zoubof 3 500 000
Dépenses des favoris 8 500 000
Total en roubles 92 500 000
Soit, au cours du change d’alors, plus de 400 millions de francs. C’est à peu près le compte de l’envoyé anglais Harris.
De 1762 à 1783, la famille Orlof a reçu, d’après lui, 40 000 à 50 000 paysans et 17 millions de roubles en argent, palais, bijoux, vaisselle. Vassiltchikof, en vingt-deux mois, a eu : 100 000 roubles en argent, 50 000 en bijoux, un palais meublé de la valeur de 100 000 roubles, une vaisselle de 50 000, une pension de 20 000 et 7 000 paysans. Patiomkine, en deux ans : 37 000 paysans, et en bijoux, palais, pension, vaisselle, 9 000 000 environ. Zavadofski, en dix-huit mois : 6 000 paysans en Ukraine, 2 000 en Pologne, 1 800 en Russie, 80 000 roubles de bijoux, 150 000 roubles d’argent, une vaisselle de 30 000 et une pension de 10 000 roubles, Zoritch, en un an : une terre de 500 000 roubles en Pologne, une autre de 100 000 roubles en Livonie, 500 000 roubles d’argent comptant, 200 000 de bijoux et une commanderie en Pologne de 12 000 roubles de revenu. Korssakof, en seize mois : 150 000 roubles, et, à son départ : 4 000 paysans en Pologne, 100 000 roubles pour payer ses dettes, 100 000 roubles pour son équipement, 20 000 roubles par mois pour voyager à l’étranger.
Ces chiffres se passent de commentaire. En juillet 1778, le chevalier de Corberon écrivait de Pétersbourg au comte de Vergennes :
« Le nouveau favori Corsak (tel paraît avoir été le nom primitif de l’individu) vient d’être fait chambellan. Il a reçu 150 000 roubles, et sa fortune, qui ne durera pas, sera du moins brillante pour lui et onéreuse pour l’État, qui en souffre. Cette plaie, qui se renouvelle si souvent, répand l’aigreur et le mécontentement dans le public, et le résultat pourrait en être dangereux si Catherine seconde n’était pas plus forte et plus prévoyante que ce qui l’entoure. On murmure sourdement, mais elle gouverne toujours, et l’ascendant de son âme fera son salut… Dernièrement on fit dans une maison russe le calcul de ce que coûtait le favoritisme sous le règne actuel : le total fut porté à 48 millions de roubles. »
Mais il n’y a pas là seulement une question d’argent. Le prince Chtcherbatof a relevé en termes dignes d’éloge le caractère démoralisateur d’une institution qui plaçait au sommet de la société et mettait en lumière de semblables excès. Les favoris de Catherine peuvent bien, à un point de vue absolu, ne paraître qu’un équivalent des maîtresses de Louis XV, mais l’absolu n’est de mise ni en morale ni en politique, la différence des sexes fera probablement toujours, à cet égard, une différence énorme dans la portée relative des mêmes faits, et si Marie-Antoinette a eu des surprises et des révoltes pénibles en arrivant à la cour de son beau-père, celles-ci n’ont pas égalé sans doute l’impression ressentie par la seconde femme de Paul, Marie Feodorovna, quand son séjour à Pétersbourg l’eut mise en contact avec le scandale officiel du palais impérial. D’ailleurs, les maîtresses de Louis XV ne passent pas pour avoir fait, en France, les affaires de la royauté.
Un des compagnons d’armes de Kosciuszko, Niemcewicz, dit, dans ses Mémoires, avoir visité en 1794 les maisons construites pour le passage de l’impératrice sur la route qu’elle suivit en 1787, lors du voyage de Crimée. La chambre à coucher de la souveraine était partout établie sur un plan uniforme. Auprès du lit se trouvait un panneau de glace, qu’un ressort faisait mouvoir : un second lit — celui de Mamonof — apparaissait alors. Et Catherine avait cinquante-neuf ans ! Élever l’impudeur à cette hauteur, n’était-ce pas tenir école de vice ?
Il y a eu là assurément, chez cette femme étrange, une méprise colossale sur sa situation vis-à-vis des lois éternelles de la féminité. Car il faut observer qu’il n’y a eu en aucune façon chez elle affectation de cynisme, ni même oblitération du sens moral, ni même dépravation de l’esprit. Le favoritisme avec toutes ses conséquences mis à part, Catherine est sévère, en fait de morale, et très susceptible en fait de pudeur. Elle apprécie la chasteté et va jusqu’à la pruderie. Un jour, sur la route de Kiev, elle demande au comte de Ségur, qui se trouve dans sa voiture, de lui dire des vers. Il s’exécute en récitant un morceau « un peu libre et gai, raconte-t-il, mais cependant assez décent pour s’être vu bien accueilli à Paris par le duc de Nivernais, par le prince de Beauveau et par des dames dont la vertu égalait l’amabilité ». Aussitôt Catherine fronce les sourcils, arrête l’imprudent par une question tout à fait hors de propos et met la conversation sur un autre sujet. En 1788, l’amiral Paul Jones, qu’elle a appelé à son service d’Angleterre, est accusé d’avoir pris des libertés avec une jeune fille appartenant à la cour. Il est renvoyé aussitôt, si forte que soit à ce moment la disette d’hommes capables d’exercer un commandement. Pour un fait analogue, l’envoyé anglais Macartney se voit contraint de quitter son poste. En 1790, devisant avec son secrétaire sur les événements de France, Catherine s’en prend aux filles de théâtre qu’elle accuse d’avoir dépravé les mœurs de la nation. « Ce qui a fait la perte de ce pays, dit-elle, c’est qu’on tombe dans la crapule et les vices. L’opéra bouffe a corrompu tout le monde. Je crois que les gouvernantes françaises de vos filles sont des m… Prenez garde aux mœurs ! »
Elle a conscience de n’être pas tombée personnellement dans la crapule et de n’avoir rien fait pour corrompre les mœurs de son pays. Mais elle trouve tout naturel d’écrire à Patiomkine que son successeur, Mamonof — Sachenka, comme elle l’appelle —, « l’aime et le regarde comme un père véritable ». Et elle n’éprouve aucun embarras en demandant à son fils et à sa bru des nouvelles du roi Poniatowski qu’ils ont vu à leur passage par Varsovie : « Je pense, écrit-elle, que Sa Majesté Polonaise avait bien de la peine à se souvenir de ma physionomie d’il y a vingt-cinq ans dans les portraits que vous lui avez montrés. »
« On ne pouvait jamais, dit encore le prince de Ligne dans le portrait qu’il a tracé de la souveraine, dire du mal de Pierre Ier ni de Louis XVI devant l’impératrice, ni la plus petite chose sur la religion ou les mœurs. À peine pouvait-on se permettre quelque chose d’un peu hasardé, mais extrêmement gazé, dont elle riait tout bas. Elle ne se permettait jamais une légèreté ni dans ce genre-là ni sur personne. »
Un ukase ordonnant aux tenanciers de bains publics de construire des compartiments séparés pour les deux sexes et de ne laisser entrer dans celui des femmes que les hommes indispensables au service ou les médecins porte la signature de Catherine — une exception bizarre y est faite pour les peintres, qui voudraient étudier leur art dans les compartiments féminins.
Des accusations se sont cependant fait jour, associant les dernières années, surtout, de la souveraine à des goûts et des habitudes infâmes. En outre du cercle admis aux réceptions intimes de l’Ermitage, une autre compagnie plus restreinte s’y serait formée, comprenant avec les deux frères Zoubof et Pierre Saltykof quelques femmes, dont nous préférons taire les noms. Le nom de Lesbos a été prononcé au sujet des réunions ainsi composées, et celui de Cybèle du Nord accolé aux autres appellations glorieuses de la Grande Catherine. Il nous répugne de discuter de telles imputations. Nous ne croyons pas que Catherine les ait justifiées. Nous n’oserions pas dire qu’elle ne les a pas méritées. Cette boue soulevée autour de sa mémoire ne fut-elle pas une juste expiation ? Marie-Thérèse n’était pas une femme à accueillir sans examen des propos calomnieux. Elle savait aussi faire preuve d’indulgence, n’en ayant pas besoin pour son compte. Elle écrivait pourtant en 1778 :
« Le grand-duc, on le sait, autant que son prétendu père et l’impératrice, ne fait autre chose que débaucher. »
De la souveraine et de la mère, en passant par l’amant, la boue rejaillissait ainsi jusqu’au fils.
La mort subite de Catherine, la saisissant à l’improviste dans sa garde-robe, fut, elle aussi peut-être, une seconde expiation. Depuis longtemps, nous l’avons vu, les excès auxquels la souveraine se livrait passaient pour altérer sa robuste santé. En mai 1774, Durand, interrogeant un homme de cour sur la cause de certains accidents qui donnaient de l’inquiétude aux médecins de Sa Majesté, recevait pour réponse que « ces pertes annonçaient la cessation du cours périodique ou le travail excessif d’un organe relâché ». Dans une autre dépêche, parlant des craintes inspirées au favori en titre par l’état de l’impératrice, le chargé d’affaires écrivait :
« Il n’ignore pas ce que très peu de gens savent cependant, que l’impératrice a eu ces jours derniers une syncope qui a duré plus d’une demi-heure, au moment qu’elle allait se jeter dans de l’eau froide ; que ses domestiques les plus affidés s’aperçoivent qu’elle prend, depuis quelque temps, des tics et des attitudes bizarres ; que par l’usage des bains froids et du tabac elle a des moments d’absence et des idées contradictoires à son caractère. Tout ce que j’infère jusqu’à présent de ces faits, c’est qu’elle est affectée de passions hystériques. »
En 1774, ces conjectures étaient prématurées. Vingt ans plus tard, Catherine était arrivée à les justifier.
Nous demandons pardon à nos lecteurs, et surtout à nos lectrices, d’avoir soulevé le voile que le temps et l’oubli ont jeté sur ces détails. Nous n’y avons eu qu’une raison et nous n’y cherchons qu’une excuse : la sincérité que nous avons voulu, à défaut d’autre mérite, apporter à cette étude, dont nous n’avons pas méconnu tous les embarras et tous les périls, mais qui nous a séduit quand même, comme elle aura, nous voulons l’espérer, intéressé d’autres que nous, par l’attrait d’une variété, d’une complexité et d’une originalité, peut-être uniques, de données rigoureusement historiques et pouvant cependant mettre au défi le travail le plus ingénieux de l’imagination la plus féconde.
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