‹ Le roman de DelphineChapitre 3 sur 7 · Chapitre 1

Chapitre 1

Ma famille est originaire du Vivarais. À quelques lieues de Viviers, entre de hautes montagnes, on trouve la Vignasse. Tel est le nom du berceau des Férambault. La nature, en ce pays, est sauvage et puissante. Les flancs des collines disparaissent sous des bois de pins, de mûriers et de châtaigniers gigantesques. Au pied des arbres poussent la vigne et le blé. Parfois, le rocher demeuré à nu laisse voir une grande traînée grise. C’est une coulée basaltique qui du sommet de la montagne descend abrupte, semblable à un escalier de Titans, jusqu’à la vallée dans laquelle elle se perd. Là coule, à travers des prairies grasses et fertiles, une eau limpide comme le cristal. Elle trace dans la terre humide des sillons larges dont le lit se garnit peu à peu de cailloux entraînés par ses flots, et dont les bords se couvrent de verdure et de fleurs. Deux fois par an, au printemps et à l’automne, à la fonte des neiges et après les pluies, ces timides ruisseaux deviennent torrents, et, renversant tout sur leur passage, vont grossir le Rhône, qui mugit impétueux de l’autre côté des montagnes.

Dominant un vallon délicieux, la Vignasse s’élève sur des coteaux boisés. L’extérieur de la maison est riant et tranquille. Mêlée à la clématite, la vigne vierge grimpe follement aux murs et les pare de verdure et de pampres. Un vaste jardin entoure la maison. Il est divisé en trois parties. Ici les fleurs, là les fruits, plus loin le potager. À l’extrémité du jardin s’étend une vaste terrasse d’où l’œil ébloui découvre un splendide panorama, l’immense étendue des champs qui descendent en escaliers jusqu’à la vallée. Au-delà de cette terrasse se trouve une cour qui dessert toutes les dépendances de la propriété, l’habitation des valets, les écuries, les magnaneries et les remises.

À l’intérieur, l’habitation est spacieuse, confortable et commode. On devine que plusieurs générations ont vécu là et ont cherché à s’y faire une existence agréable. Sans être gentilshommes, les Férambault sont cependant plus que des paysans. Ils appartiennent à la bourgeoisie campagnarde. Si avant la révolution ils n’étaient pas suzerains, du moins ils n’avaient pas été vassaux. Plusieurs furent écuyers des seigneurs de Crussol. Quelques-uns rendirent la justice au nom du roi. D’autres furent des clercs très savants, et l’un d’eux s’occupa d’astronomie avec succès. C’est lui qui fit construire au sommet de la colline, au-dessus de l’habitation, l’observatoire qu’on y voit encore. C’est là qu’il allait converser avec les étoiles.

Mais ce qui assura la fortune et la renommée des Férambault dans le pays, c’est qu’ils furent des premiers à s’occuper de l’élève des vers à soie et de la culture du mûrier. Encore aujourd’hui, bien que cette industrie soit aux trois quarts ruinée, lorsque vient le temps des magnans, la Vignasse semble emprunter aux souvenirs de son passé les éléments d’une vie toute nouvelle. On y occupe durant deux mois un personnel considérable, garçons et filles du pays, chargés de veiller sur les vers à soie et de cueillir leur nourriture sur les mûriers au feuillage sombre.

C’est à la Vignasse et dans les dernières années de l’empire que se passèrent les événements que je vais raconter. Cette terre appartenait alors au frère aîné de mon grand-père. Je ne l’ai connu que bien longtemps après ces événements. Nous l’appelions l’oncle Arsène. Lorsque je le vis pour la première fois, il venait de dépasser la soixantaine. C’était un beau gars qui du vieillard n’avait que l’âge. Hérissée et bouclée comme la chevelure légendaire du général Kléber, la sienne était à peine grise. Il conservait toutes ses dents, l’estomac, l’appétit, la taille d’un jeune homme et une vigueur de jarrets qui lui permettait de chasser dans la montagne durant des journées entières. Ses traits respiraient la bonté. Il ne portait ni moustaches ni barbe, mais un simple bouquet de poils au-dessus du menton, mouche entièrement blanche que ses doigts frisottaient dès qu’il était au repos.

Il vivait à la Vignasse avec sa fille unique, celle que j’ai appris à aimer sous le nom de cousine Marie, qui s’était juré de ne le quitter jamais, et qui même, lorsqu’elle fut mariée trouva moyen de tenir parole en décidant son mari à s’installer pour toujours à la Vignasse.

Au moment où commence ce récit, la cousine Marie avait dix-huit ans. En s’épanouissant, la fleur de sa jeunesse avait mis sur son beau visage une douceur et une fierté charmantes. Elle était pleine de vertus et de grâces, comme son nom ; courageuse comme une fille des montagnes, charitable et pieuse comme sa mère, qui avait laissé dans le pays un grand renom de sainteté. Le père et la fille s’adoraient. Leurs jours s’écoulaient paisiblement, chacun amenant ses peines et ses joies. Mais grâce à la modestie de leurs désirs communs le foyer de l’oncle Arsène ne cessa jamais d’être paisible et fortuné.

Les désastres de 1813 et de 1814 n’eurent à la Vignasse qu’un léger contrecoup. À cette époque, il était bien peu de familles où les mères n’eussent pas à verser des larmes en songeant au sort de leurs enfants arrachés à leurs bras et entraînés loin d’elles, dans des combats sanglants. Mais l’oncle Arsène n’avait pas de fils et bien qu’il fût souvent le témoin et le confident des violentes douleurs des mères ; bien qu’il vît fréquemment des jeunes hommes, presque des enfants, enlevés à leurs foyers pour aller remplacer dans les rangs de l’armée les héros ignorés, morts obscurément à la peine bien qu’il y eût sous ses yeux des campagnes dépeuplées, un grand nombre de jeunes filles vouées au célibat, des récoltes mourant sur pied, des terres stérilisées, les bras manquant pour les cultiver ; en dépit de tant d’irréparables maux, au fond de ces montagnes, dans la solitude où s’écoulait sa vie, il était en quelque sorte désintéressé des douleurs qui frappaient son pays. Il n’en connaissait pas d’ailleurs toute l’étendue. En ce temps, il n’existait ni chemins de fer, ni télégraphe, ni journaux populaires. Dans le Vivarais, dans les Cévennes, dans l’Auvergne, dans toutes les contrées montagneuses d’un accès difficile, où les routes manquaient, les nouvelles n’arrivaient qu’à de longs intervalles. Le plus souvent les documents officiels ne contenaient qu’une partie de la vérité, la partie la moins alarmante. Les lettres venues des grandes villes étaient elles-mêmes sobres de détails. On savait que des batailles se livraient quotidiennement, tantôt au nord, tantôt au midi, que l’Europe se coalisait contre nous ; mais les cris de la nation pantelante, épuisée, meurtrie, n’arrivaient à la Vignasse qu’en échos affaiblis, et ce n’est qu’après de longs mois que l’on connaissait exactement l’issue de ces terribles mêlées, par quelque soldat qui y avait pris part et qui rentrait dans son village, mutilé pour le reste de ses jours. Telle était la situation lorsque la Vignasse fut le théâtre de l’aventure qui fait l’objet de ce récit.

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