Chapitre 2
Au commencement du printemps de 1813, par une soirée pluvieuse, vers dix heures, les portes de la maison étant fermées, les domestiques couchés, l’oncle Arsène et sa fille travaillaient dans la grande salle du rez-de-chaussée, lui mettant ses comptes en ordre, elle brodant sous son paternel regard.
Tout à coup, dans la profonde tranquillité de la nuit, un léger bruit se fit entendre et deux coups discrètement frappés résonnèrent contre la porte de l’habitation.
Pour bien faire comprendre l’interrogation pleine d’inquiétude et d’anxiété qui se manifesta tout à coup sur la figure de nos deux personnages, il faut dire qu’à la Vignasse, la maison des maîtres est placée au milieu de jardins et de cours qui sont eux-mêmes clos de murs ou de haies vives, et dans lesquels on ne pénètre que par une ouverture fermée d’une solide grille qu’on cadenasse aussitôt que vient le soir. Il fallait donc que le tardif visiteur eût escaladé la première enceinte ou brisé les serrures, ce qui n’était pas, on en conviendra, un procédé propre à faire accueillir sa venue avec confiance. Néanmoins, l’oncle Arsène se leva, mais la cousine Marie fut debout aussitôt que lui.
— N’y allez pas, mon père, dit-elle : C’est peut-être un malfaiteur.
Il haussa les épaules et voulut passer outre. Elle le retint et reprit :
— Nous n’attendons personne. Tous nos gens sont couchés. Que ce soit un parent de Nîmes ou un ami, je le veux bien ; mais encore est-il prudent de s’en assurer. Montez dans votre chambre. Par votre croisée interrogez, et vous saurez alors si vous devez ouvrir à un homme qui n’a pu se trouver à cette heure-ci, là où il est, qu’en passant par-dessus le mur.
Désireux de rassurer sa fille, l’oncle Arsène se montra docile. La croisée de sa chambre était placée au-dessus de la porte d’entrée ; c’est là qu’il courut.
Au moment où il poussa brusquement les persiennes, jetant sur les champs un rapide coup d’œil et dans son jardin un regard plus attentif, la lune, claire et blanche, sortit des nuages. Elle lui permit de distinguer un individu qui leva vers lui des yeux suppliants. À la courte distance où ils étaient l’un de l’autre, le dialogue suivant s’engagea :
— Qui demandez-vous ?
— M. Arsène.
— C’est moi. Que souhaitez-vous ?
— Je vous en supplie, ouvrez-moi vite. Je ne peux m’expliquer ici. Je crains d’être poursuivi.
Ces paroles ne rassurèrent pas l’oncle Arsène. Il reprit :
— Poursuivit ! Avez-vous donc un crime à vous reprocher ? Comment êtes-vous entré dans la propriété ?
— Je suis un honnête homme, monsieur. J’avais peur. J’ai franchi un mur. Je redoutais de donner l’éveil à vos gens ou au chien de garde. C’est en me traînant que je suis arrivé jusqu’à cette porte. Je meurs de fatigue et de faim. Je viens de Lyon à pied.
Ayant prononcé ces mots d’un accent brisé, l’inconnu ajouta en baissant la voix, comme s’il eût craint d’être entendu :
— Je suis le fils de votre ami Chambert, de Lyon.
— Ah ! mon pauvre garçon, je suis à vous.
En disant ces mots, l’oncle Arsène referma la croisée, descendit précipitamment l’escalier en disant à sa fille, qui n’avait rien perdu de cette conversation :
— Il est arrivé quelque malheur à Chambert.
En même temps, il ouvrit la massive porte de chêne. Le fils Chambert entra. La porte fut refermée derrière lui, tandis qu’il allait tomber exténué sur un siège qu’on ne lui avait pas encore offert.
C’était un jeune homme de vingt ans à peine, au regard intelligent et sympathique, aux traits délicats. Il était vêtu comme les compagnons du Devoir, d’une blouse blanche serrée à la taille par une ceinture de cuir, coiffé d’une petite casquette de laine brune d’où ses cheveux noirs s’échappaient en boucles soyeuses. Malgré ce vêtement, il conservait l’allure d’un gentilhomme travesti. Ses mains blanches et fines eussent attiré l’attention d’un limier de police. Il portait derrière le dos un petit sac de voyage. Ses souliers étaient couverts de poussière, et le désordre de ses habits témoignait d’une marche rapide. Il était si pâle que la cousine Marie sentit son cœur se serrer. Au moment où son père allait interroger le nouveau venu, elle l’interrompit en s’écriant :
— Vous l’interrogerez tout à l’heure, mon père, il meurt d’inanition.
— Je marche depuis vingt-quatre heures et je n’ai pris, durant ce temps, qu’une bouchée de pain arrosée d’eau claire.
Le fils Chambert n’avait pas encore terminé sa phrase que Marie courait à un buffet d’où elle rapportait du bouillon froid, du vin, du pain et un morceau de viande. Elle plaça le tout sur la table devant le jeune homme, qui sans mot dire se mit à manger et à boire comme s’il eût été seul.
Durant quelques minutes, il ne fit autre chose. Enfin, lorsqu’il fut rassasié, il leva les yeux vers la cousine Marie, et pour la première fois depuis qu’il était entré, il remarqua qu’elle était jeune et belle. Une légère rougeur colora ses joues ; souriant tristement, il dit :
— Me pardonnerez-vous, mademoiselle, cette brusque entrée et la gloutonnerie dont je viens de vous donner le spectacle ?
La cousine Marie sourit également, sans pouvoir cacher la pitié qu’elle éprouvait ; mais elle ne répondit pas. Ce fut l’oncle Arsène qui prit la parole :
— Vous êtes tout pardonné, mon garçon. Mais expliquez-nous vite comment et pourquoi vous êtes ici.
Le fils Chambert, sans se lever, déboucla la ceinture de cuir qui lui ceignait les reins, y prit une lettre qu’il tendit silencieusement à l’oncle Arsène. Celui-ci décacheta le pli et lut à haute voix ce qui suit :
« Ces quelques lignes, mon cher Arsène, vous seront remises par Jacques Chambert, mon fils. Le sort vient de le faire soldat. Il doit, sous trois jours, ou se faire remplacer ou rejoindre son régiment. Entre ces deux partis, je n’ai pas le choix. Le prix des remplaçants est de douze mille francs. Je ne possède pas cette somme. Dans l’état actuel des affaires, je ne puis ni la retirer de mon commerce, ni l’emprunter, n’ayant aucune garantie à offrir à un prêteur. Je n’ai qu’un moyen d’empêcher mon fils d’aller à un trépas certain, sa mère d’en mourir, c’est de le faire fuir. Si dangereux que soit ce moyen, je n’hésite pas, puisque c’est le seul qui me soit offert. Nous voulons conserver notre enfant. Sa mère et moi, nous vous l’envoyons, avec l’espoir que vous pourrez le tenir caché et qu’il sera en sûreté dans vos montagnes, jusqu’au moment où je parviendrai à l’arracher à la funeste situation qui lui est faite. J’adresse ce suprême appel à l’amitié dont vous m’avez déjà donné tant de preuves, avec la certitude que je vous trouverai encore une fois disposé à servir votre vieil ami.
« Chambert. »
Lorsqu’il eut terminé la lecture de cette lettre, l’oncle Arsène, quelques sentiments qu’elle eut fait naître en lui, releva la tête, regarda Jacques avec bonté et lui dit :
— Votre père a eu raison de s’adresser à moi. Je regrette de n’être pas assez riche pour pouvoir sacrifier une somme aussi considérable que celle qui serait nécessaire à votre libération. Mais, quoi qu’il en puisse coûter, nous vous cacherons ici.
— Quelle reconnaissance ne vous devrai-je pas ! murmura le jeune réfractaire.
— Ne parlez pas de reconnaissance. Je suis l’ami de votre père, et ce que je fais est tout simple. Pour ce soir, vous coucherez dans l’habitation. Demain vous ne quitterez votre chambre qu’à la nuit, et ce sera pour vous rendre dans la retraite que je vais préparer à votre intention.
Jacques Chambert formula, non sans effusion, de nouveaux remerciements.
— Êtes-vous sûr de n’avoir pas été remarqué dans les environs ? demanda l’oncle Arsène.
— J’ai passé la journée d’hier dans une grange, aux environs de Viviers, répondit Jacques. Je me suis mis en route à dix heures du soir, évitant les lieux habités. À quatre heures, aujourd’hui, j’ai passé près du Rhône, et depuis, je n’ai rencontré personne qu’un berger à qui j’ai demandé ma route.
— Allons, tout est pour le mieux. Mais si de Viviers ici vous avez mis vingt-quatre heures, vous avez dû faire de grands détours et vous devez avoir besoin de repos. Suivez-moi.
Ayant salué la cousine Marie, qui sans prendre part à l’entretien, semblait approuver les paroles de son père, Jacques suivit l’oncle Arsène, qui le conduisit à une chambre non loin de la sienne et voulut lui-même préparer son lit. Puis, ayant examiné toutes choses pour s’assurer que Jacques était en sûreté dans cette chambre et n’y manquerait de rien, il lui souhaita une bonne nuit et se retira.
À peine seul, Jacques tomba sur son lit comme une masse inerte et s’endormit, tandis que l’oncle Arsène et sa fille examinaient ensemble la grave question de savoir en quel lieu ils allaient le cacher.
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