‹ Le roman de DelphineChapitre 5 sur 7 · Chapitre 3

Chapitre 3

A deux jours de là, Jacques Chambert était installé dans l’observatoire situé au sommet de la colline, au-dessus de la Vignasse. Cet observatoire, construit, ainsi que je l’ai dit, par un membre de la famille Férambault, homme plein de science, grand amateur d’astronomie, n’était autre chose qu’une petite tour composée de deux pièces, l’une au rez-de-chaussée, l’autre au premier étage, et surmontée d’une terrasse sur lequel le savant passa plus d’une nuit à contempler les astres à l’aide d’un télescope. Par respect pour sa mémoire, ses descendants, et l’oncle Arsène comme les autres, s’étaient fait un devoir de conserver la maisonnette en bon état. Elle renfermait un mobilier simple, mais confortable. L’œil y jouissait d’une vue charmante sur les bois voisins. C’était une retraite délicieuse où, bien des années après les événements que je raconte, j’ai passé enfant les plus douces heures de ma vie. En aucun autre endroit, Jacques n’eût été plus en sûreté. En effet, l’observatoire offrait à ce point de vue divers avantages, et le premier c’était d’être situé sur la propriété de l’oncle Arsène, au milieu d’un bois de châtaigniers, qui en défendait l’accès. En outre, grâce à l’ombre épaisse de ces arbres géants, il était caché de toutes parts au regard des voyageurs qui passaient au pied de la montagne.

Quant aux gens de la Vignasse, ils n’y montaient jamais. Seuls l’oncle Arsène et sa fille dirigeaient souvent leur promenade de ce côté. En dix minutes ils gagnaient la maisonnette, et, durant les chaudes soirées de juillet, ils demeuraient de longues heures à respirer un air plus pur que celui de la plaine et tout embaumé par les saines et vivifiantes odeurs que répandent autour d’elles les plantes alpestres.

Grâce à ces circonstances particulières, Jacques fut installé dans l’observatoire sans que personne pût deviner que la maisonnette comptait un habitant. Néanmoins il lui fut recommandé d’être prudent, de ne pas sortir durant le jour, de n’allumer jamais sa lampe le soir sans avoir hermétiquement fermé les volets, et de ne pas étendre ses promenades de nuit au-delà du bois de châtaigniers. Jacques se conforma à ces instructions. Bientôt, ayant pu rassurer sa famille sur son sort et se faire à sa nouvelle vie, il commença à goûter un bonheur plus tranquille qu’en aucun temps de sa vie. Il était instruit, d’une nature poétique ; il se plaisait à écrire ses impressions, tantôt en prose, tantôt en vers. Il aimait jusqu’à l’adoration les grands spectacles de la nature. Dans sa nouvelle demeure, le grand livre de Dieu était sans cesse ouvert devant lui, aux pages les plus sublimes ; il passait dans la contemplation et dans l’étude de délicieuses journées.

Deux fois par jour, le matin et le soir, l’oncle Arsène et la cousine Marie venaient le voir. Dans un panier, celle-ci lui apportait sa nourriture quotidienne. Elle dressait elle-même son couvert, plaçait les mets devant lui et le rendait confus à force de prévenances et de soins. Le soir, ils veillaient longtemps avec lui, et dans ces causeries intimes, la charmante nature de Jacques se révélait tout entière.

Le père et la fille n’avaient pas été longtemps sans apprécier les qualités de leur hôte. L’oncle Arsène l’aima bientôt comme son propre fils.

Quant à la cousine Marie, elle éprouvait pour lui plus de pitié que d’estime. Aux yeux d’une femme qui n’est pas mère, l’homme qui se cache pour ne pas aller combattre les ennemis de son pays sera toujours un être inférieur ou tout au moins incomplet. Bien qu’elle eût cru comprendre que Jacques ne manquait pas de courage, elle ne pouvait se défendre à son égard d’une sorte de dédain qui ne se trahissait guère que par la froideur qu’elle affectait à son égard, même en le servant, mais qui n’en existait pas moins en elle et l’empêchait de se livrer envers lui à l’affection naturelle de son cœur.

Jacques ne pouvait rien deviner de cette impression. Entouré par le père et par la fille, accablé par celui-ci de marques d’affection, il était pénétré d’une reconnaissance qu’il s’efforçait d’exprimer dans ses actes et dans son langage.

Mais bientôt à ce sentiment vint s’en mêler un autre d’un ordre plus intime. Jacques avait vingt ans, une imagination exaltée. Marie était belle. Il l’aima. Ce résultat était facile à prévoir, et si l’oncle Arsène avait eu une plus profonde expérience des choses du cœur, il l’eût prévu. Jacques aima Marie avec toute l’enthousiaste tendresse d’une âme vierge, jeune et chaude. La solitude dans laquelle il vivait, ce qu’il y avait de romanesque dans sa situation, le mystère dont ses amis s’environnaient pour le venir voir, furent autant d’aliments pour son amour qui éclata un matin au moment où, derrière les rideaux de sa chambre, il voyait Marie venir vers lui gracieuse et fière, semblable à une bonne fée.

Durant toute la nuit qui suivit sa découverte, il erra dans les bois qui environnaient sa retraite, les cheveux au vent, le front dans les cieux, rêvant d’elle et se répétant sans cesse ces mots : « Je l’aime ».

Il n’osa cependant le lui faire savoir. L’attitude qu’elle conservait envers lui n’avait rien qui pût le pousser aux aveux. Jamais elle ne venait autrement qu’accompagnée de son père. À la vérité, elle lui tendait la main ; mais elle atténuait ce que ce geste pouvait avoir de bienveillant et de fraternel par une froideur de langage qui prouvait que, tout en remplissant les devoirs sacrés de l’hospitalité, elle ne pouvait ouvrir son cœur aux tendres sentiments qu’il éprouvait lui-même. En présence de ce jeune homme éloquent et beau, son visage ne trahissait aucune émotion ; ses traits, d’une irréprochable pureté, conservaient encore la candeur sereine de l’indifférence enfantine.

Est-ce cependant que la cousine Marie ne partageât aucune des impressions qu’elle avait fait naître ? Loin de là. À dix-huit ans, au sein de sa tranquille existence, des sentiments inconnus et soudains s’étaient emparés d’elle. Jusqu’à ce jour aucun homme, à l’exception de son père et de son frère, n’avait vécu si près d’elle, n’avait été mêlé si directement à ses actions, à ses pensées. La présence de Jacques venait de bouleverser toute sa vie en lui révélant des mondes nouveaux, des sensations imprévues. Elle ne pouvait s’approcher de la maisonnette où Jacques était caché sans se sentir émue. Loin de lui elle était en proie à une indicible mélancolie qui ne se dissipait que lorsque sonnait l’heure d’aller le retrouver. Elle s’intéressait aux circonstances les plus simples de son séjour à l’observatoire, et s’effrayait de lire dans son regard les pensées qu’elle pouvait lui inspirer.

Cependant, en dépit de tels symptômes, elle ne s’était pas encore dit qu’elle l’aimait. Elle continuait, au contraire, malgré l’attrait qui les entraînait l’un vers l’autre, à ressentir le dédain qu’elle avait éprouvé dès le premier jour pour ce qu’elle appelait la pusillanimité de Jacques. Elle lui en voulait de se cacher comme un lâche, de se soustraire au plus patriotique des devoirs, de rester oisif et caché dans cette inaccessible retraite, alors que des exemples dont le retentissement était arrivé jusqu’à elle auraient dû l’appeler aux frontières, en un mot, de n’être pas un héros.

Mais ces impressions, qui étaient un obstacle à l’épanouissement complet de l’amour dans son cœur, elle les tenait cachées avec autant de soin que les sentiments plus tendres qui plaidaient en elle la cause de Jacques.

Au bout d’un mois, rien n’était changé dans son attitude, dans ses manières. Jacques recevait toujours de sa part le même accueil tranquille et froid. Elle ne cherchait ni à comprendre l’homme si vivement épris d’elle, ni à provoquer des explications. Quant à l’oncle Arsène, il n’avait rien deviné ni rien vu.

Dans le silence de ses nuits sans sommeil, Jacques se désespérait de ne pas arriver à faire partager à Marie ses propres sentiments. S’exaltant de plus en plus à force de rêver d’elle, il s’était vingt fois promis de parler, il avait appris vingt phrases pathétiques qu’il se jurait de lui faire entendre, préparé des lettres éloquentes où il lui dépeignait sa flamme. Mais lorsque le matin il la voyait arriver au bras de l’oncle Arsène, bienveillante, mais insensible, ses mains et sa langue restaient paralysées. Il n’avait plus le courage de remettre ses lettres ni de prononcer un discours.

Cet état de choses se prolongeait. Jacques était en proie à une fièvre qui maigrissait son corps, allumait dans ses yeux un feu sombre et dorait à son pâle visage une expression de désespoir qu’une femme plus expérimentée que Marie eût comprise sur-le-champ.

Enfin, une circonstance inespérée fit éclater la vérité entre ces deux cœurs si bien faits pour s’entendre. Une nuit, entraîné par l’exaltation de ses sentiments, Jacques descendit la colline et vint errer sous les fenêtres de l’habitation. Au premier étage, au-dessus de sa tête, était la chambre de la cousine Marie. À travers les persiennes closes, Jacques distinguait la faible lueur d’une veilleuse que la cousine Marie allumait tous les soirs. Il se promenait de long en large devant la maison, composant des poèmes où se révélaient sa fièvre et son amour, heureux de se dire qu’il veillait sur sa bien-aimée, souhaitant qu’un danger se révélât et lui permît de la défendre, de la sauver au péril de ses propres jours.

Le hasard voulut que cette nuit-là, Marie, agitée peut-être par des sentiments de même nature, ayant veillé plus que de coutume, ouvrît sa fenêtre et s’accoudât sur le balcon pour rafraîchir son front brûlant dans les parfums de la nuit. Au bruit qu’elle fit, Jacques releva la tête. L’éclat resplendissant des cieux étoilés descendait comme une auréole sur le front de Marie. Sous cette blanche clarté, au sein de cette nature opulente épanouie dans sa floraison, Marie était si belle que Jacques demeura debout au milieu du jardin, sans songer à fuir ou à se cacher.

À l’aspect de cet homme debout sous sa croisée et qu’elle ne reconnût pas sur-le-champ, car l’ombre des arbres cachait les traits de Jacques, elle tressaillit, non de peur, mais de surprise.

— Qui va là ? demanda-t-elle d’une voix altérée par l’émotion.

— Ne vous effrayez pas, mademoiselle Marie, se hâta de répondre Jacques non moins ému qu’elle. Ce n’est que moi.

— Vous, monsieur Jacques ! Quelle imprudence ! Voulez-vous donc qu’il nous arrive malheur ? La nuit est claire. Si quelque valet était levé à cette heure, votre secret n’en serait plus un.

Sa voix, en prononçant ces paroles, indiquait un étonnement où se mêlait quelque irritation. Aussi Jacques, cherchant à l’apaiser, lui dit :

— Je vous en supplie, soyez compatissante. Si vous saviez ce que je souffre !

— Vous souffrez ! Vous est-il arrivé quelque accident ?

— Non, non, répondit-il, mon mal est là !

Et Marie put voir qu’en parlant ainsi il montrait sa poitrine.

Ce geste fut une révélation qui apprit à Marie l’amour de Jacques et l’état de son propre cœur. Si l’on eût été en plein jour, le jeune homme aurait pu voir une rougeur subite monter aux joues de sa bien-aimée, ses traits perdre l’expression de froideur qui les caractérisait, et ce corps souple se pencher éperdu sur l’appui de la croisée. Telle avait été l’impression de Marie en entendant cet aveu. Elle en fut si troublée que d’abord elle ne put répondre.

— Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle enfin en tremblant.

— Je n’oserai jamais, murmura-t-il. Mais si demain vous vouliez m’entendre, m’autoriser à parler à votre père…

Il s’arrêta, redoutant de l’irriter, si elle interprétait mal un semblable langage et sa présence sous ses croisées, à cette heure de la nuit. Puis il reprit :

— Mes sentiments sont ceux d’un honnête homme. Depuis six semaines, je vous aime à en mourir. Je sais bien que je n’ai rien fait pour être aimé de vous. Mais serez-vous insensible à la passion la plus pure, la plus sincère, la plus durable qu’un cœur ait jamais conçue ?

Il aurait pu parler longtemps ainsi sans qu’elle songeât à l’interrompre. Sa surprise était telle, ce langage si nouveau pour ses oreilles, bien qu’il répondît à tout ce qu’elle éprouvait elle-même, tant d’horizons inconnus s’ouvraient devant son imagination à la fois alarmée et ravie, qu’elle n’avait plus la force d’arrêter Jacques. Lorsqu’il eut fini, après avoir déployé toute l’éloquence que son émotion et l’ardeur de sa tendresse lui pouvaient inspirer, elle garda le silence.

Ce silence, Jacques le respecta. Il était debout au milieu du jardin, les yeux levés vers le balcon où, semblable à Juliette, Marie s’abandonnait à l’ivresse infinie et chaste du premier amour. Dix minutes s’écoulèrent ainsi.

Enfin elle parut sortir d’un rêve. Elle abaissa jusqu’à lui son regard obscurci par les larmes et parla en ces termes :

— Si vous m’aimez comme vous le dites, rentrez sur-le-champ et ne me parlez plus ainsi que vous venez de le faire. Je ne saurais vous tenir un autre langage. J’ai besoin de lire dans mon cœur. Demain, après-demain, un de ces jours enfin, je serai maîtresse de moi. Mais en ce moment, j’ai soif de silence et de calme.

— Quoi ! Marie, vous ne me repoussez pas ! Il ne vous déplaît pas que je vous aime !

— Par pitié, partez !

— Oui, oui, je pars, répondit-il éperdu. Ah ! je suis bien heureux !

Et, sans rien ajouter, chancelant sous le poids de son bonheur, il quitta la place et, gravissant la colline, se dirigea vers l’observatoire qu’il avait quitté ce soir-là pour la première fois.

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