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Chapitre 6

M. l’abbé de Miossens fut bien surpris à sa première visite après celle où il avait jeté la proposition d’une dame de compagnie de trouver ces dames dans la joie de l’arrivée de leur cousine de Strombek. L’abbé fut très contrarié. L’existence de ce personnage rendait impossible l’introduction d’une certaine madame d’Arblay, personne admirable par la prudence savante et la douceur engageante de ses manières et qui avait déjà aidé l’abbé à convertir une riche famille protestante fort attachée à son erreur.

Ces deux échecs, ou du moins ces deux surprises, arrivées coup sur coup, étonnèrent le génie de l’abbé. « On donne de la simplicité au caractère allemand, se dit-il, mais il jette dans l’erreur précisément par son innocence, par sa candeur, par cette absence complète de l’idée de tromper. Liés comme nous le sommes, qui n’aurait pas supposé que ces dames me feraient confidence de l’idée de faire venir de si loin cette fatale cousine ? Si réellement j’aspire au bonheur de faire rentrer dans le giron de l’Eglise ces consciences égarées, il faut redoubler de soins et placer cette affaire au rang des plus importantes. J’ai péché par un défaut qui n’est plus de mon âge, ajouta l’abbé de Miossince avec componction (en sentant profondément tous ses torts), par excès de confiance. Peut-être aurais-je dû proposer plus clairement madame d’Arblay. Elle a la connaissance parfaite des usages français, c’était un avantage à faire valoir et qui peut-être eût été décisif aux yeux de ces dames. Mesdames Wanghen ont trop d’esprit pour ne pas voir que leur naïveté, que leur confiance dans la parfaite simplicité et innocence de tout le monde, les entraîne quelquefois à revêtir les apparences d’une conduite bizarre et qui pourrait être mal interprétée… Il devient nécessaire d’étudier le caractère de cette grande dame déchue et trompée par son mari qui va nous arriver. Cet événement complique la question, tel motif de conduite qui pouvait être considéré comme d’un effet probable et bastant pour déterminer l’esprit de la mère et de la fille peut manquer totalement de son effet, sur celui de cette troisième personne qui a vécu à la cour de Berlin. J’ai perdu un temps. Il faut moins de prudence, la différence des usages de Kœnigsberg à ceux de Paris sauvera ce qu’il y aurait de trop crû dans mes démarches si j’agissais avec des Françaises. Pourquoi avec un cœur de dix-huit ans et surtout avec un cœur allemand me priver des chances de l’amour ? Pourquoi ne pas produire mon petit jeune homme ?… Le difficile sera de l’y déterminer lui-même ; son habitude est d’agir avant de penser 1. »

Une heure après l’abbé était à cheval. Nous avons dit, ce me semble, que c’était un homme d’esprit, aussi ses supérieurs le traitaient-ils comme tel, ils savaient bien que l’abbé leur était soumis comme un bâton dans les mains de l’aveugle. Ne vous étonnez donc point de voir M. l’abbé de Miossince à cheval dans les allées du Bois de Boulogne : il voulait rencontrer le jeune duc de Montenotte et ne pas avoir l’air de le chercher.

Bientôt il l’aperçut de fort loin, sur un de ses plus jolis chevaux ; le duc montait admirablement bien, c’était là jusqu’ici son seul talent réel. Du reste, même dans cette action si simple, son caractère de froideur et d’indifférence pour tout était visible 2. On concevait à peine comment un être si glacial pouvait être le fils de ce fameux général Malin-La-Rivoire, l’un des plus illustres compagnons de Napoléon dans son immortelle campagne de 1796 en Italie.

Ce fils de général, devenu duc et maréchal quand son maître se fut fait empereur, avait à peine vingt-deux ans, il sortait de l’Ecole Polytechnique et était lieutenant d’artillerie. Quoiqu’il ne fût pas très grand, il pouvait passer pour un fort joli homme ; il n’avait d’autre tort que de porter les cheveux arrangés d’une façon singulière, coupés carrément à la hauteur des oreilles, presque à l’allemande. Il avait un fort beau teint, mais les yeux un peu rouges.

Malgré son extrême froideur pour toutes choses, en y regardant de bien près, et l’abbé le savait bien, on eût peut-être pu trouver en lui un peu d’affectation de simplicité. Par exemple il venait de faire meubler le premier étage de son hôtel que sa mère l’avait forcé de prendre et tout son mobilier, du reste magnifique, était en bois de chêne, ce qui avait semblé atroce à sa mère, duchesse jusqu’au bout des ongles et qui le persécutait pour le marier.

Son père était mort jeune encore et Léon avait été duc à l’âge de cinq ans. A vingt-deux, en arrivant à la vie réelle, il était un peu embarrassé du rôle auquel ce titre semblait le forcer. Sans doute il eût eu une affaire avec l’indiscret qui se fut permis de lui faire entendre qu’il devinait cette situation de son âme, mais le fait est que pour son malheur il n’était pas complètement dupe de son titre. Il n’y croyait pas comme pourrait le faire un duc véritable doué de peu d’esprit.

Dans de certains moments où il voyait la vie en beau, Napoléon Malin-La-Rivoire était bien aise d’être duc. Quand il entendait parler autour de lui de l’embarras mortel qui à dix-sept ans vient saisir la vie d’un pauvre jeune homme et gâter par ce mot si triste : il faut prendre un état, les illusions si riantes de la première jeunesse et ses joies si vives, Léon se disait : « Hé bien, moi, je suis au-dessus de ces choses-là, j’ai un bon majorat solidement placé en belles terres, dans le département du Nord, et je suis duc. » Mais c’était sa paresse qui parlait ainsi ; au fond dans les moments sérieux, il n’était pas bien sûr de n’être pas un abus. Voilà l’effet de ces maudits petits journaux tels que le Charivari.

Est-il convenable pour le bonheur de la France, se disait-il, qu’il y ait des ducs ? Les jours où il était disposé à voir les choses en noir, et c’était pour le moins cinq jours de la semaine, la réponse à cette question lui semblait plus que douteuse. Ces jours-là il se sentait disposé à s’offenser de tout. C’était en vain qu’il essayait de s’étourdir par cette maxime qu’il se rappelait avoir lue dans Duclos : Je n’ai pas fait l’abus, il était avant moi, ne pas en profiter quand il m’est favorable, ce serait montrer un cœur pusillanime.

Mais il était trop honnête homme ou trop pensif, ou si l’on veut trop triste, pour s’endormir sur cet oreiller. Au travers de toutes les velléités et de toutes les vanités de son âge, il commençait à avoir besoin de sa propre estime, celle des autres ne lui suffisait plus. C’était pour échapper à tout cet embarras de raisonnements et aussi pour imiter un peu l’activité de son père qu’il aimait tant à agir : c’était le premier escrimeur, le premier tireur, le premier sauteur de son temps.

Pendant un an ou deux, à la fin de son séjour à l’École Polytechnique, il s’était figuré qu’il trouverait le bonheur en Angleterre quand il pourrait aller y acheter lui-même trois chevaux pur-sang. En Angleterre où il avait passé huit mois, il avait appris à être un homme du turf3 et à se connaître parfaitement en chevaux, il en avait acheté cinq au lieu de trois, ils étaient magnifiques et chacun avait ses qualités particulières : la force, la légèreté, etc.

Plus tard, ne se trouvant pas beaucoup plus heureux avec ses cinq chevaux anglais, il avait eu le projet d’aller en Syrie et sur les bords de l’Arabie, acheter des juments arabes. Mais comment faire consentir sa mère qui avait la fureur de le marier à un aussi long voyage ? Au moment où la présente histoire le saisit, il commençait à se dire que c’était employer bien du temps et des soins pour avoir des chevaux. Et que pourrait-il faire après tout avec ces chevaux arabes, disait le parti du dégoût, qu’il ne fît déjà avec ses cinq chevaux anglais ? Il ne savait quoi répondre.

En vain s’était-il dit après quelques jours pour donner une sorte de raison plausible à la chose : « J’irai voir en Egypte les champs de bataille où mon père a versé son sang ». Cette raison avait semblé suffisante à ses moments (se smoments) pensifs pendant huit jours, puis il était arrivé à cette réflexion terrible : « Mon père à mon âge eût bien ri de la proposition de s’occuper à aller voir l’endroit où son père s’était illustré. Mais est-ce ma faute à moi, se dit-il indigné, si le gouvernement ne fournit plus à personne l’occasion de s’illustrer ?… Par bonheur pour la France, elle n’a plus besoin de ces hommes sublimes qu’elle récompensa par une gloire immortelle et faute desquels elle fût devenue en 93 une province de la Prusse ou de l’Autriche. »

Le jour même 4 où M. de Miossince rencontra le jeune duc du Bois de Boulogne, l’idée suivante le rendait rêveur et en faisait un compagnon peu agréable pour les amis avec lesquels il montait à cheval : « Quand je maudis le gouvernement de Louis-Philippe, je suis aussi ridicule qu’un médecin de campagne qui chercherait querelle à son village parce que personne n’y a la fièvre jaune. »

Tout en rêvant il n’était point silencieux, au contraire, seulement s’il était une minute ou deux sans être obligé de parler il se disait : « Si tu veux que ton pays te récompense par une grande gloire, cherche ses besoins actuels et satisfais à ces besoins. Mais, ajoutait la voix intérieure, si mon pays a besoin d’un préfet qui ne soit pas à genoux devant un caprice ministériel ou d’un ministre qui deux heures par jour se donne la peine de songer sérieusement à l’amélioration de la chose qui donne le nom à son ministère, au lieu de penser uniquement à conserver son portefeuille et à plaire à la cour sans déplaire à la Chambre, que gagnerais-je même en étant ce préfet honorable qui cherche le bien et ne tremble ni devant son évêque ni devant la peur d’être dénoncé pour un gain de cent louis, — ce ministre d’un mérite si original ? De la gloire ? J’aurais de la considération ? A peine. Qui parlera de moi deux ans après ma mort, et même de mon vivant qui sera sûr de mon mérite ? Qui diable se donne la peine de rechercher si réellement en 1834 tel préfet qui persécutait les pauvres Polonais voulait étouffer le mauvais exemple de la révolte ou faire la cour au ministre intimidant et conserver sa place ? »

Dans ce moment le duc eût désiré avoir une barrière difficile à sauter. Au milieu de la conversation sur les dernières courses de Chantilly, le pauvre jeune homme était combattu par ce grand mot qu’il sentait vivement : noblesse oblige, et l’exposé de ses idées.

Il n’avait aucun ami, aucun confident. Une fois ou deux il avait essayé d’effleurer ces grandes questions en parlant à un de ses compagnons de plaisir. On lui avait répondu : « Oui », en bâillant à ces mots si profondément sentis et qui devaient laisser toute son âme trop heureuse de n’être pas accusée de vouloir faire l’homme profond. Un seul sentiment pouvait le distraire un peu, il aimait sa mère, mais à une chasse au cerf à laquelle dernièrement il était allé assister en Belgique chez un grand seigneur de ce pays-là, son intime ami par les chevaux, une idée l’avait tout à coup saisi en voyant le pauvre cerf suivi et harrassé par les chiens : « Si je pouvais avoir cet excès de vanité, s’était-il dit en souriant mélancoliquement, que de me comparer à cette noble bête, voilà comment je suis poursuivi par les mariages. Ma mère d’un côté, parlant au nom de ce que je dois à mon illustre père, à ma famille et à ma dynastie qui n’existe pas, — et de l’autre, comme tous ces roquets de village qui se joignent pour un instant à nos nobles chiens de meute, toutes les mères de la société de Paris qui ont des filles à marier. »

Cet être si respectable aux yeux de la morale des livres, une mère riche ayant des filles à marier, était la bête noire du pauvre Léon. Il voyait d’une lieue les diverses ruses de la mère et des filles, les baisers attendris et enthousiastes que dans les moments décisifs, lorsqu’on était regardé, la mère donnait aux filles ou les filles à la mère, suivant les circonstances. A tous ces spectacles si touchants, le dirai-je, il préférait de beaucoup la société de ces pauvres petites danseuses de l’Opéra qui gagnent 7 fr. 50 centimes toutes les fois qu’elles paraissent dans un ballet. « Le rôle de celles-ci, se disait-il, est du moins franc et sincère, sans arrière-pensée, et d’ailleurs il est fondé en raison. Elles ont un besoin réel de la très petite somme que leur offre leur amant ou plutôt leur ami, car les sentiments qu’on a pour elles ne vont guère au delà d’un peu d’amitié et encore fondée sur la pitié, sur la vue des mille choses qui leur manquent pour pouvoir vivre. »

Au milieu de tous ces doutes ce jeune duc, possesseur dans le moment de cinq chevaux magnifiques, (trois mois auparavant il avait eu le malheur de perdre la célèbre Alida, jument admirable) ne savait pas ce qu’il était au fond, personne ne savait ce qu’il serait. Son opinion sur lui-même était qu’il ne s’amusait pas assez pour un jeune homme. Il y avait cent à parier contre un qu’il finirait par être un Pair de France fort raisonnable, fort sérieux, fort soigneux, habitant sa belle terre de Cossey huit mois de l’année et assez triste les jours de pluie, et même souvent les jours de beau soleil. Il se disait en soupirant : « Je ne trouve pas à agir. Heureux les pauvres, heureux les riches qui veulent devenir barons ! »

Il avait déjà eu quelques maîtresses dans les salons, qu’il avait trouvées infiniment plus hypocrites, plus tracassières, plus tenaces quand on voulait les quitter, et plus insupportables après trois mois que ces pauvres petites filles de l’Opéra auxquelles il donnait à souper quelquefois. Comme il n’avait de principes arrêtés sur rien, il ne s’était pas dit encore bien résolûment que ces petites filles valent infiniment mieux 5 que les comédiennes qui jouent dans les salons et brodent en laine un tapis de pied pour leur amant. « Au moins, ajoutait-il avec un soupir profond, du temps de la madame d’Epinay de J.-J. Rousseau et de Grimm, ces comédiennes avaient de l’esprit amusant, et on trouvait autour d’elles des Diderot, des Rousseau, des Grimm, des Duclos, avec qui on pouvait parler, c’était amusant 6. »

Oui, l’amant de Mme de Chasteller.

On voit que sans s’en rendre compte en aucune façon, le duc aimait l’esprit. Il était encore à dix ou vingt années de l’expérience, de pouvoir se dire pourquoi il aimait l’esprit, et que, comme le courage au feu, c’est la seule denrée qui ne puisse pas être remplacée intégralement par l’hypocrisie.

M. l’abbé de Miossince rêvait à toutes ces qualités du jeune duc, de lui bien connues, en cherchant à s’en faire accoster. Il revenait souvent sur une chose qui l’étonnait, et lui faisait craindre de ne pas mener ce jeune homme aussi facilement qu’il l’eût voulu. Cette chose surprendra bien les jeunes gens dont le bonheur suprême consiste à monter au Bois de Boulogne un beau cheval de louage ou à recevoir une invitation pour le bal du 7, la plupart du temps Léon eût été plus heureux en arrivant dans un salon de s’entendre annoncer par le simple nom de Malin-La-Rivoire que son père avait illustré suffisamment que par celui de duc de Montenotte, (par le nom) que son père avait porté les trois quarts de sa glorieuse vie que par le titre pompeux dont après sa mort il avait hérité et qui semblait le forcer à avoir certaines opinions, et à s’offenser de certaines plaisanteries 8.

De plus, se disait l’abbé, il est féroce comme son père quand on le serre de trop près. Ce manque de civilisation devient bien incommode chez ces jeunes gens de race nouvelle que la politesse de Cour n’a pas encore eu le loisir d’assouplir.

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