Chapitre 7
Comme l’abbé se livrait à ce dernier regret bien désintéressé, il 1 se montra un instant au duc au bout d’une allée, puis disparut. Léon qui ne tenait guère aux amis avec lesquels il (se) promenait, lança son cheval dans l’allée au fond de laquelle il avait vu disparaître l’abbé. Le duc était guidé par le plaisir de passer un quart d’heure avec un homme réellement différent de ceux qu’il quittait. « M. de Miossince mourrait plutôt que d’acquérir dix mille francs par l’intrigue, se disait Léon, et mes amis que je quitte ne parlent que d’argent, adorent l’argent, ne voient qu’un moyen de supériorité au monde : l’argent, et au fond sont disposés à faire bien des choses pour gagner dix mille francs. »
– Comment, Monsieur le duc, lui dit l’abbé qui avait ralenti son cheval en le voyant accourir, vous quittez des jeunes gens brillants pour un vieillard qui assez tristement fait de l’exercice pour sa santé.
– Ces jeunes gens sont mes amis et de plus on peut les compter, ce me semble, parmi ce qu’il y a de mieux à Paris, mais ils cherchent à être brillants. Au bout d’une heure, cet effort qu’on sent chez eux fatigue le spectateur, et la compagnie de M. de Miossince n’a jamais fatigué personne, et moi m’a souvent éclairé.
Ceci fut dit d’un ton mathématique et presque morose.
L’abbé avait pour principe de ne jamais diriger la conversation, c’était en répondant qu’il avait de l’esprit et arrivait à ses fins. Le jeune duc, comme un homme ennuyé, en un quart d’heure parla de tout au monde. Parmi ses autres propos se trouva celui-ci : « Le gouvernement devrait bien jeter quatre-vingt mille hommes en Espagne, cela assouplirait l’armée qui ressemble assez à une meute qui n’aime que le chasseur qui la fait courir. Tous les vieux officiers prendraient leur retraite, les sous-officiers arriveraient aux épaulettes et moi je tâcherais non pas d’imiter mon père, mais enfin je me donnerais le baptême de sang qui convient à mon nom, et ensuite peut-être je pourrais en conscience planter tout là.
– Rien de plus sage après Madame la duchesse, mais abandonner les affaires et le monde de son vivant ce serait lui donner le coup de la mort. Ce que je vous dis (n’est) nullement pour vous donner un conseil, Monsieur le duc. Dans ce cas j’irais passer six mois de l’année à Cossey 2 avec madame la duchesse pour adoucir ce moment terrible.
– Vous êtes parfait, monsieur l’abbé, et c’est ce qui augmente ma mauvaise humeur contre moi-même. Si vous, qui ne devez rien à ma mère, vous faites le sacrifice de vous éloigner six mois de Paris et de la lutte contre l’impiété dans laquelle vous avez le bonheur d’être engagé avec passion, que ne dois-je pas faire, moi, fils aîné de cette femme excellente ? En vérité je me sens au-dessous de tous mes devoirs. Vous savez qu’avant-hier il était encore question d’un mariage. Croiriez-vous, monsieur, qu’il y a des jours où je serais tenté de passer le majorat et le titre à mon second frère et de me faire appeler tout simplement M. Malin-La-Rivoire, lieutenant d’artillerie. Je serais confondu dans la foule et ma mère porterait ses projets d’établissement sur mon frère.
– Deux erreurs capitales et dans la bouche d’un mathématicien encore ! O d’Alembert, ô (o) La Grange ! d’abord vous seriez un homme bien autrement extraordinaire et célèbre pour avoir quitté le duché, en supposant la chose faisable. A votre entrée dans un salon bien des gens de mon âge ne cherchent pas des yeux un jeune duc qu’annonce le valet de chambre, ils s’attendent tout simplement à une nuance plus ou moins marquée de simplicité et d’affectation noble. Mais je vous avoue que je regarderais, et très attentivement, un jeune homme qui aurait quitté un duché 3. Est-ce un républicain sincère, me dirais-je ? Est-ce un hypocrite du républicanisme, ce qui est plus probable ; serait-ce plutôt un hypocrite de simplicité ? Les suppositions n’en finiraient pas. Et le monde après avoir balancé un peu entre tant de suppositions finirait par quelque chose que je ne veux pas nommer.
Le 8 juin, à 5 heures la chaleur m’oblige for the first time à ôter le carrick bleu
– Je le dirai, moi, Monsieur l’abbé, je (je je) ne suis pas douillet, le monde finirait par le mépris. Je me le suis dit, je serais en petit, en très petit, comme le fils méprisé et trois fois méprisable d’Olivier Cromwell, le pauvre Richard dont le nom me fait pitié.
– On pourrait aller en Amérique, ou faire un voyage de trois ans autour du monde.
– J’y ai pensé. Que deviendrais-je si au retour je trouvais ma mère morte de chagrin. Et le front du jeune duc se contracta vivement.
– Que voulez-vous, monsieur le duc, reprit l’abbé après un moment de silence, chacun de nous s’il est honnête homme a un fardeau à (a) porter ici-bas. Et l’homme qui n’est pas honnête a un fardeau bien plus grand, bien plus poignant, celui d’une mauvaise conscience.
Il y eut un grand silence, l’abbé aurait voulu que le pas suivant du raisonnement fût fait par le jeune duc, et il estimait assez son esprit pour l’espérer un peu.
Mais, chose singulière et triste effet de la morosité du XIXe siècle, ce jeune homme, beau, riche, distingué déjà à son âge, et qui était entré le premier à l’Ecole Polytechnique, au lieu de songer au remords n’occupait son esprit qu’à sentir et se détailler son malheur. Quelle différence avec son père, se disait l’abbé ! Mais aussi le père à son âge n’avait pas cette charmante tournure.
– Mais, dit tout à coup l’abbé comme frappé d’une idée imprévue, j’étais hier dans une maison dont vos raisonnements sur votre position me rappellent tout à coup le souvenir. J’aperçois une ressource. Puisque nous ne pouvons pas penser à autre chose, dans ce moment, autant vaut livrer bataille à la mélancolie. Madame la duchesse aime en vous un fils aimable…
– Aimable, c’est le mot, dit le duc avec un sourire amer.
– Aimable du moins à ses yeux et aux miens, et surtout digne d’être aimé. Mais madame la duchesse aime aussi beaucoup et trop peut-être la grandeur de sa maison. Elle regarde cette passion comme un reste de ce qu’elle doit à son mari. Mariez-vous à une fille fort riche, ayez un fils (ou plus d’un peut-être, c’est l’affaire d’un an ou dix-huit mois) et madame de Montenotte vous accordera sans chagrin la permission d’aller pour trois ans à cinq cents lieues de Paris. Au bout de trois ans, vous ne serez plus si jeune, vous serez oublié…
M. de Miossince eût pu parler longtemps, le duc le regardait avec des yeux très ouverts, et un sourire de bonheur, chose si rare chez lui, se dessinait presque à l’angle de sa bouche.
– Monsieur, je vous remercie du fond du cœur, vous avez bien voulu penser à ma situation et à la chose que je redoutais le plus au monde ; faire sortir ma renommée. Mais, Monsieur, cette jeune épouse qui adorera la simplicité et la solitude, comme elles disent toutes, elle m’épouse pour que je lui fasse mener une vie de duchesse. L’opera-buffa, les bals, la cour, s’il y a une cour, ou tout au moins une bouderie savante et les sermons de M. l’abbé Bon, et enfin sous un nom ou sous un autre, jour que je lui donne une vie brillante dans le plus brillant des mondes. Serai-je un fripon, monsieur l’abbé ? et la figure de Léon devint expressive et éloquente.
– Bon, se dit l’abbé, il va être indiscret et sincère.
– Serai-je un fripon ? Au lieu de cette vie de duchesse que cette jeune fille est en droit d’attendre de moi, ferai-je, comme lord Byron à sa femme, l’affront d’une vie singulière, obscure, sans laquais chamarrés et sans belles voitures bien vernissées ? Elle fera un éclat et me plantera là, sa mère criera comme une hyène dans la société que je suis un monstre. Mais non, elle et sa mère seront des anges de douceur et d’abnégation, elles m’accepteront comme un malheur nécessaire, inévitable ; mais moi, monsieur, que ne me dirai-je pas ? Si aujourd’hui je ne suis pas un exemple de gaieté folle, que serai-je marié, vexé par une femme qui voudra jouer à la duchesse, et avec un remords de plus si je fais comme lord Byron ?
– Je connais depuis huit jours une jeune fille, reprit l’abbé d’un sang-froid parfait qui faisait un beau contraste avec l’air passionné qui brillait dans les yeux de son jeune interlocuteur, je connais une jeune fille riche, mais dont l’unique passion est de paraître pauvre. Ses biens sont à quatre cents lieues de Paris, et un mari est toujours le maître de faire des réparations importantes aux biens de sa femme. Madame la duchesse sera la première à comprendre cette nécessité, elle qui place en réparations à votre terre les trois quarts de son revenu.
– Vous êtes miraculeux, dit le duc ébahi, mais tout ceci n’est-il point un apologue, une fiction ?
– C’est une idée qui vient de me venir tout à coup, reprit l’abbé avec innocence, en vous entendant dire cette chose si sensée, quelques phrases que l’on peut faire sur ses compagnons, la simplicité et notre niaiserie à la mode, — vous promettez avant tout à votre femme de lui donner le genre de vie qui dans deux ans sera à la mode pour les duchesses. Et où est l’astrologue qui peut prévoir la mode qui régnera dans deux ans ? Hé bien, cette jeune fille a des terres sur la Vistule. Entendez-vous ce mot ? Y eut-il jamais fleuve plus aimable ? Vous ferez si vous voulez une légende contre ce fleuve qui envahit votre château. Ce me semble tout simplement de l’idéal pour vous, mon cher duc. Le drawback c’est que je ne connais ces dames que depuis huit jours, que je ne sais rien de leurs projets, que peut-être la main de la jeune fille est promise, etc., etc. En un mot ce n’est rien de plus qu’une aventure à tenter, c’est une campagne à faire, c’est une bataille à donner. Je ne puis vous offrir qu’une idée, et une idée qui vient de m’apparaître toute crue il y a dix minutes.
Le duc rougit de bonheur à l’idée de campagne à faire, de but d’action à avoir. L’abbé s’arrêta pour voir ce bonheur s’établir, durer, donner conscience de soi au jeune homme. Puis il ajouta en pesant tous les mots : « Avoir une affaire essentiellement raisonnable à quatre cents lieues de Paris et au delà de la Vistule, c’est en effet avoir la liberté. Il y a une condition assez singulière, il est vrai, mais dont je serai l’unique gardien, moi que vous estimez… »
– Je vous estime, il est vrai, monsieur, reprit le jeune duc presque attendri, et, je me permettrai de le dire, dans ce moment la reconnaissance la plus vive se joint à l’estime la plus sincère. Quel engagement faut-il prendre ?
– Celui de vous conduire toujours comme un bon et fidèle catholique romain.
– Ah j’entends ! interrompit le jeune duc, et toute l’animation de sa figure tomba, ses traits se flétrirent et en un clin d’œil l’apparence de l’ennui remplaça le regard de l’espérance. La jeune femme est une catholique exaltée, ce qu’on appelle un ange de vertu, ce sera comme Mme de Bérulle, je serais accablé d’offices, je me vois déjà logé vis-à-vis de Saint-Thomas d’Aquin.
– Et quand il serait vrai ? reprit l’abbé avec les regards de la haine. Le duc venait de le blesser profondément. Et quand il serait vrai ? Si la femme est parfaitement estimable ? Si à ce prix, à la naissance du premier fils, vous ac-qué-rez la-li-ber-té, dit-il en pesant étrangement sur les mots. Je dirai plus, ajouta l’abbé et son œil reprit toute la douceur, tout le velouté de la civilisation. Il avait des remords, son âme venait de se montrer, chose si rare chez lui. Cette femme qui vous donnerait la liberté est encore protestante et sa famille songe seulement à la convertir au catholicisme, en vous demandant : 1o de contribuer à cette conversion ; 2o comme je l’ai dit, de vous conduire en tout comme un bon et fidèle catholique romain.
– Ah, monsieur de Miossince ! s’écria le jeune homme en ce moment d’une pâleur mortelle, lui qui avait naturellement le teint animé d’une florissante santé de vingt ans. Il succombait sous son bonheur.
– L’unique condition, reprit l’abbé triomphant et appuyant sur chaque mot, serait une parole d’honneur donnée entre mes mains et ainsi conçue : « Tant que je tirerai quelque avantage direct ou indirect de mon mariage avec Mademoiselle M. je me conduirai en bon et fidèle catholique romain et jamais je ne me séparerai de Rome. »
– Hé ! que diable me fait Rome à moi ! s’écria le jeune homme avec impétuosité. Il tenait cette férocité de son père. L’abbé connaissait cette qualité de famille et n’en fut point chagrin. Il fallait un vice de sang pour faire oublier en ce moment au jeune duc la politesse parfaite dont l’abbé de Miossince lui donnait un si beau modèle. Mais le duc venait d’être sublimement heureux, depuis (plus) d’un an peut-être il n’avait pas trouvé un tel moment… Pardon, monsieur, dit-il tout à coup en rougissant et en approchant son cheval de celui de l’abbé, j’ai besoin que vous me donniez votre main. Je réponds par ma brusquerie à l’homme qui tente généreusement de m’ôter de dessus le cœur un poids qui m’étouffe. En vérité, monsieur, j’ai un bien maudit caractère, je retrouve en moi toute la rudesse qu’on reprochait, dit-on, à mon père et, lui, avait gagné des batailles. Vous devez connaître cette rudesse, vous avez souvent rendu service au père comme au fils 4. Me pardonnez-vous, monsieur ?
– Ce n’est rien, j’ai cru voir le général, reprit l’abbé de l’air le plus paterne, et la reconnaissance du jeune duc fut au comble. Il prit la main de l’abbé et la serra avec enthousiasme. L’abbé laissa ce sentiment s’établir pendant quelques secondes, puis il ajouta savamment : « Votre âme est belle, Léon, et votre père en serait content. Mais il s’agissait d’un engagement d’honneur. »
– Mais, monsieur, que puis-je faire pour la religion de Rome ?
– Mon jeune ami, dites la religion, sans rien ajouter, tel est son titre vénérable. Un jour vous serez Pair, un jour peut-être vous serez général, car il faudra tôt ou tard que la monarchie renonce à mettre le premier venu à la tête de la force qui, comme un baril de poudre, peut tout renverser dans l’état. Cet avenir probable à mes yeux se réalisera, vous pourrez à l’aide de la fortune qui suivrait ce mariage devenir grand propriétaire et acquérir dans quelque département une influence décisive sur une quantité de notaires, de médecins de campagne, de riches agriculteurs. Vous pourriez ainsi envoyer ou contribuer à envoyer à la Chambre des Députés des hommes favorables à la sainte cause de la civilisation visible, c’est-à-dire à la cause de Rome. Hé bien ! vous voyez maintenant l’étendue et la force de l’engagement que je vous propose.
– Je sais que vous avez autrefois dû lutter contre l’impiété.
– C’est en effet l’affaire unique de ma vie, mais il faut avant tout ne pas augmenter l’irritation des esprits et je vous demande de ne jamais parler de moi ni en bien ni en mal. Revenons à notre discours. Ce mariage est bien loin d’être une affaire faite, je ne dispose malheureusement de la volonté de la jeune personne, ni de celle de sa mère, ni de celle d’une cousine. C’est une idée qui n’a qu’une demi-heure d’existence. Il n’y a du reste que ces trois volontés à conquérir. Il n’y a pas de père, pas de frère, pas d’hommes dans la famille.
– Avantage immense, dit Léon (il se faisait ainsi appeler : il trouvait qu’il y avait blasphème à mêler à toutes les petites circonstances de la vie le grand nom de Napoléon qui était le sien, l’empereur ayant été son parrain 5.) Avantage immense, monsieur ; il n’y aura personne pour me faire rougir par des actions utiles, peut-être même basses.
– Hé bien, dit l’abbé, la réponse demain ici. Pas un mot à qui que ce soit. Je ne suis point maître de l’affaire, vous serez même étonné du peu d’influence que j’aurai à vous offrir. C’est une simple possibilité qui par un hasard incroyable est venue traverser mon esprit. Mais aussi je ne vous demande la parole d’honneur dont nous avons parlé que dans le cas où cette idée hasardée peut-être conduirait à quelque chose.
– Succès ou non, monsieur, dit Léon d’un air fort sérieux, je vous aurai, ce me semble, une obligation du premier ordre. A demain ici, à six heures.
– Convenu et silence absolu même avec madame la duchesse.
– Quoi ! vous ne lui avez rien dit, dit Léon, étonné et charmé.
– Ni ne lui dirai rien avant votre réponse. C’est une idée imprévue, souvenez-vous-en.
– Ah monsieur l’abbé, que ne vous dois-je pas, dit Léon avec sentiment !
« Voici mon petit jeune homme assez bien préparé, se dit l’abbé… J’ai reconnu la fureur de Malin-La-Rivoire, comme nous disions, mais au lieu d’aller rêver ou je ne sais quoi faire d’inutile, il serait parti au galop pour agir à tort et à travers, chercher à louer un appartement dans la maison de la demoiselle, en un mot agir. Cette génération est, on dirait, d’une autre race !
» Mais plût à Dieu, ajouta l’abbé, sa pensée revenant à son affaire, que je fusse aussi avancé aux yeux de la petite demoiselle… Réellement je la connais beaucoup moins que Léon… Oh ! Léon est à moi, je lui ai donné tout un moment de bonheur qu’il n’oubliera de longtemps… Mais quelle horreur subite et sincère chez cette génération d’impies pour un appartement à côté de Saint-Thomas d’Aquin ! Ah ! ajouta l’abbé avec un soupir, il y a beaucoup à faire ! »
q