Chapitre 8
Le jeune duc tourna rapidement son cheval et alla au grand galop rejoindre son groom qui suivait à cinq cents pas. Il lui remit un mot pour sa mère, annonçant qu’il dînait à la campagne. Délivré de cet homme le duc reprit le galop et poussa son cheval comme un fou. Avant de se livrer au bonheur délicieux de réfléchir sur l’idée de l’abbé, il voulait être bien sûr de n’être pas interrompu par aucun importun. Malheureusement il avait beaucoup d’amis.
Enfin il arrêta son cheval au bourg de Jouy par delà Meudon. Là il plaça son cheval dans une bonne écurie et enfin alla se promener à pied dans les bois après avoir caché sa croix, et fort résolu à ne reconnaître personne si quelqu’un l’abordait.
« Quoi, je pourrais voyager, s’écria-t-il enfin avec un gros soupir dès qu’il se vit dans une allée bien sombre, voyager sans manquer à ce que je dois à ma mère ! Je pourrais être fixé avant un an ! Loin de Paris !… Faire ce qui me plaira, répétait-il à haute voix en se promenant dans les bois. Je pourrais être un an, deux ans, trois ans, absent de Paris ! Et tout cela sous l’unique obligation de me conduire en bon et fidèle catholique ! Et que le diable emporte les catholiques ! Et que m’importe à moi ! Je suis Pair, mais je n’ai point voix délibérative, peut-être ne l’aurai-je jamais ! D’ailleurs je constaterai bien clairement mon droit de voyager pendant dix ans, que dis-je dix ans, pendant toute ma vie s’il me plaît 1 ! Au fait, si ma mère est heureuse, qu’ai-je à ménager dans le monde ? D’ailleurs cet abbé est d’une finesse profonde, il aime en moi le fils de l’homme qui a voulu le faire évêque, il ne dit que des choses qu’il sait être possibles et ne pas offenser le bonheur de ma mère ! »
A cette idée le duc sauta de joie pour la première fois de sa vie, et il avait vingt deux ans. Léon était trop heureux pour ne pas fuir la société, le soir il alla se cacher aux quatrièmes loges du théâtre italien, à l’amphithéâtre. Là, pendant toute la soirée, la musique lui fit faire des châteaux en Espagne infinis sur le bonheur annoncé par l’abbé. Il allait donc agir, avoir un but d’action dans la vie, mais il ne s’expliquait pas aussi clairement sa position. Malgré ses mathématiques c’était un homme qui sentait plus qu’il ne réfléchissait. Il n’était pas du tout philosophe.
Mais puisque la mère de Léon, la duchesse douairière de Montenotte, doit jouer un rôle dans la vie de son fils, il vaut autant dire ce qu’elle était.
Quinze jours avant la promenade de l’abbé de Miossince au Bois de Boulogne, madame la duchesse de Montenotte se trouvait avec la comtesse Dalvel son amie dans un salon où se trouvait également la duchesse de Rufec. La comtesse Dalvel, femme d’infiniment d’esprit, faisait la joie de ce salon assez sérieux ; un mauvais calcul y avait réuni tous les beaux jeunes gens de la Cour du Premier Consul en 1800, maintenant en 1837 d’assez tristes vieillards.
Autrefois à la Cour de l’Empereur, cour de parvenus, et où le maître voulait marquer les rangs d’une façon incompatible avec la gaieté et presque même avec l’esprit, Mme Dalvel, femme d’un simple lieutenant général, n’eût eu garde de parler avec familiarité à la femme d’un maréchal comme était la duchesse de Montenotte.
Maintenant la comtesse Dalvel avait eu l’esprit de se faire dévote célèbre, le maréchal était mort depuis longtemps, les rangs s’étaient rapprochés.
– Quoi, dit la duchesse de Montenotte à la comtesse Dalvel, vous osez parler ainsi… familièrement, à une duchesse véritable ?
– Ah ! ma chère maréchale, répondit en riant la comtesse, nous ne sommes plus aux Tuileries avec l’Empereur. La duchesse véritable ne songe qu’à s’amuser et à plaire, et si elle avait d’autres prétentions sur moi, je ne lui adresserais pas la parole deux fois dans toute la saison.
La duchesse de Montenotte resta stupéfaite, et n’a peut-être pas encore digéré ce mot de Madame Dalvel.
Voilà quelle était la mère 2 à laquelle le jeune duc voulait plaire et qu’il aimait comme le seul devoir qu’il eût sur la terre. Le père de la duchesse avait été marchand de bois à Clamecy. C’était là son grand chagrin. Du reste, à sa faiblesse près pour son titre, elle avait du bon sens, de l’esprit même dans les grandes circonstances. Elle aimait beaucoup ses fils et passionnément Léon, le fils aîné, qui réellement était le moins aimable et le plus triste de tous, mais il était duc, et pour parler comme madame de Montenotte qui revenait d’Angleterre où elle était allée étudier les vrais airs de duchesse, il était le second duc de Montenotte.
En cette qualité, quoiqu’il fût riche, sa mère, qui l’était davantage et qui passait pour s’être emparée d’un portefeuille énorme à la mort du duc, lui envoyait tous les premiers jours de l’an un petit album magnifiquement relié avec les armes de la famille frappées avec des fers froids sur les deux côtés de la couverture et contenant en guise de dessins vingt-cinq billets de mille francs. Ce cadeau périodique qui pendant deux mois faisait l’entretien de tous les petits marchands de la rue, ne faisait pas un extrême plaisir au second duc de Montenotte, mais en revanche mettait en fureur les frères cadets, la plupart criblés de dettes.
Le lendemain à cinq heures Léon était au Bois de Boulogne. Depuis son entrée à l’Ecole Polytechnique il n’avait peut-être pas trouvé, sur la triste route de la vie telle que nos prétentions ou nos mœurs l’ont faite pour un jeune duc, vingt-quatre heures comparables à celles qui venaient de s’écouler. Toutes ses idées avaient été nouvelles, aucune ne lui avait inspiré le dégoût et la satiété.
L’abbé parut, le duc lui adressa quelques phrases d’une politesse un peu étudiée, puis ajouta en s’écoutant parler :
– On dit que le feu duc de Montmorency, mort en odeur de sainteté, un vendredi saint à Saint-Thomas d’Aquin ou à Saint-Valéry, était un galant homme et même ne manquait point d’esprit. On ajoute et je suis bien loin, monsieur, de vous demander aucun éclaircissement à cet égard, que lors de la discussion de la loi du sacrilège à la Chambre des Pairs, le respectable duc montait en voiture dès sept heures du matin et allait solliciter chez ses nobles collègues le poing coupé. Il voulait obtenir qu’on coupât le poing sur l’échafaud aux condamnés pour sacrilège avant de les exécuter à mort ; la loi devait être amendée ainsi…
Les yeux de l’abbé ordinairement immobiles et parfaitement prudents prirent une expression singulière.
– Je ne vous demande aucune explication sur cette anecdote, reprit le duc avec une sorte de vivacité, peu m’importe qu’elle soit vraie ou fausse, je ne l’emploie que comme exemple et pour dire clairement que je ne ferai jamais une telle chose. A cela près je donnerai la parole d’honneur dont vous avez bien voulu me parler hier.
L’abbé était pâle et ne répondit point. D’abord son ambition faisait terriblement pâlir l’amour-propre d’un des hommes les plus irascibles de France et qui avait le plus d’esprit quand il était en colère. Tout à coup il eut peur que ce silence ne vînt donner un poids étrange dans l’esprit du jeune duc à l’objection qu’il venait d’énoncer.
– Il me serait facile de vous expliquer, mon cher duc, la discussion célèbre à laquelle vous faites allusion, et alors tout changerait d’aspect à vos yeux, etc., etc.
Le duc remarqua que l’abbé, d’ordinaire si impassible, parlait avec beaucoup plus d’accent et d’énergie que d’habitude, mais comme il désirait essayer ce mariage, il se garda bien d’envenimer la discussion. L’abbé, tout en disant qu’il ne voulait point revenir sur la discussion du poing coupé, lui apprit qu’il y avait un engagement du roi Louis XVIII de faire toujours grâce de cette partie de la peine qui ne devenait donc dans la loi qu’une simple menace comminatoire destinée à effrayer les voleurs des vases sacrés et par là à prévenir nombre de crimes. « Il faut savoir, ajouta-t-il, et c’est ce que les impies se gardent bien de dire, que l’excellent duc de Montmorency était porteur de l’engagement par écrit de Louis XVIII de faire toujours grâce. »
L’abbé, voyant que le jeune duc avait la prudence de ne pas insister, se hasarda à dire qu’il n’y avait de la Restauration que des histoires écrites par l’esprit de parti éhonté et que sans doute le duc avait lu une de ces histoires.
Ce mot fit plaisir au duc et par son absurdité évidente facilita beaucoup la négociation ; le jeune duc venait d’être fort heureux, pour la première fois de sa vie il sentit un peu de supériorité sur l’abbé, et résolut bien de ne pas être exigeant dans le reste de la négociation. Peut-être bien qu’après tout, se disait-il, il est d’accord avec ma mère quoi qu’il m’ait donné sa parole d’honneur du contraire. » « Après tout on n’est pas prêtre pour rien », termina la justification bénigne du poing coupé 3.
Après ce moment scabreux qui engagea l’abbé à parler seul un gros quart d’heure, la négociation marcha comme sur des roulettes 4. Le duc donna la parole d’honneur demandée la veille et en ajoutant ces seuls mots : en choses faisables, après l’engagement de se conduire en bon et véritable catholique. L’abbé ajouta que pour l’exécution de cette parole le duc ne serait jamais en rapport qu’avec une seule personne : après l’éloignement ou la mort de lui, abbé de Miossince, le duc aurait à faire à une seconde personne désignée par l’abbé.
Le cœur de Léon battait un peu, il attendait le nom de la personne à épouser. Il frémissait à l’idée de la fille d’un hobereau de province croyant s’amoindrir en s’alliant au fils d’un jeune avocat devenu duc et maréchal. Le duc fut bien étonné et bien charmé quand, après la parole donnée, M. de Miossince lui nomma Mina Wanghen, une fille protestante, la fille d’un banquier étranger. Léon s’attendait à quelque famille de robe, je ne sais pourquoi il s’était figuré avec l’absurdité complète d’un jeune homme ombrageux que cette famille serait de Toulouse et aurait marqué dans le procès des Calas 5. Il était jeune et transporté de bonheur, il eut la faiblesse d’exprimer cette idée et l’abbé lui prouva que Calas avait été justement condamné.
– Vous voyez, lui dit l’abbé, que l’idée de cette affaire m’est venue hier impromptu comme vous parliez du désir de voyager. Je ne suis chargé de rien par ces dames, à peine si je les connais. Notre connaissance n’est basée que sur le vif désir que j’ai de les ramener au giron de l’Eglise ainsi que j’ai eu le bonheur de ramener la famille du banquier Isaac Wentig, maintenant baron de Vintimille. Vous sentez que cette conversion de la jeune Mina est mon premier devoir et mon premier mobile dans toute cette affaire, et que votre future influence sur la jeune duchesse sera un de mes grands moyens 6.
Comme Léon devenait fort sérieux à l’énoncé de cette condition, M. de Miossince lui rappela fort à propos que les terres de la future duchesse étaient situées dans les environs de Kœnigsberg, qu’il y aurait probablement des ventes considérables à exécuter, que ces ventes exigeraient sa présence dans ces pays-là…
– Et ma mère qui est la raison même approuverait mon absence… Maintenant, mon cher bienfaiteur, ajouta le jeune duc avec la physionomie de la gaieté, on peut nous objecter que nous vendons la peau de l’ours.
– A quoi je répondrai, reprit l’abbé souriant aussi, que tout l’enjeu que nous avons mis dans cette affaire se réduit à deux promenades au Bois de Boulogne fort agréables, pour moi du moins, qui me figure que si Malin-La-Rivoire nous voit, il est content de son ancien ami. Maintenant si le duc était avec nous il nous dirait, je crois l’entendre : Assez parlé comme cela, maintenant aux moyens d’exécution. Mon jeune ami, allez-vous à l’ambassade d’Angleterre ?
– Oui, fort rarement.
– Hé bien, allez-y tous les lundis. Probablement les dames Wanghen y seront, si ce n’est ce premier lundi, ce sera l’autre. Quoique ma place ne soit pas trop dans ces lieux-là, je ferai le sacrifice d’y paraître.
Ce mot fut dit pour raccommoder la dissertation un peu longue sur le poing coupé et la reprise sur les Calas que l’abbé commençait à trouver maladroite, le silence de Léon lui était suspect, il ne s’était pas assez souvenu que Léon avait eu un fort bon maître d’histoire moderne.
– Vous reconnaîtrez parfaitement Mademoiselle Wanghen, continua l’abbé, elle est grande et fort bien faite. Elle a la figure ronde et les cheveux châtains, cette figure a une expression remarquable de naïveté et de bonté ! Mais si l’on dit un mot qui excite son imagination, à l’instant tout cela est remplacé par un air d’esprit et même de malice. Sans être précisément jolie cette figure est pleine d’agrément.
– Et le caractère, monsieur l’abbé ?
– Très romanesque, romanesque à l’allemande, c’est-à-dire au suprême degré, négligeant tout à fait la réalité pour courir après des chimères de perfection : mais enfin vous n’êtes pas comme un petit marchand dont la femme doit tenir le comptoir. Que vous fait que votre femme extravague un peu, pourvu qu’elle ne soit pas ennuyeuse ? Je n’ai vu mademoiselle Wanghen que vingt fois peut-être, mais je serai bien surpris si elle ennuie l’homme qui cherchera à lui plaire.
– Madame Wanghen ?
– Elle a presque l’air de la sœur aînée de sa fille, elle a la taille un peu forte et les plus belles couleurs. Elle a de grands yeux noirs beaucoup plus beaux que ceux de sa fille qui s’appelle Mina. Madame Wanghen pourrait encore être appelée une jolie femme, mais elle a des dents un peu en désordre. Une jeune femme qui a plus d’usage du grand monde que Madame Wanghen sera peut-être avec elle, c’est une cousine, une Madame de Strombek, veuve ruinée d’un seigneur de la cour de Berlin. Elle est un peu trop marquée de la petite vérole, mais jeune encore, assez jolie et piquante. Ces dames, malgré la différence de position, ont entre elles le ton de trois sœurs, on devinerait difficilement à voir les deux plus jeunes que l’une a sept millions et l’autre peut-être pas sept cents francs de rente.
– Ceci fait leur éloge.
– Ce qui est plus positif, reprit l’abbé, c’est que des lettres de Kœnigsberg, écrites par des personnes dont je réponds, portent la fortune de mademoiselle Mina Wanghen à sept millions de francs au moins dont quatre millions en fonds de terre, et le reste dans une banque fort prudente et fort accréditée, et de laquelle en moins d’une année on pourrait retirer tout cet argent là. La mère a la jouissance seulement de deux millions. Ainsi, mon cher Léon, soyez constant aux soirées d’Angleterre. Je pourrais fort bien vous mener chez le baron de Vintimille, mais il y a là deux grandes demoiselles et, qui plus est, une mère bourgeoise en diable et ne rêvant que de maris pour ses filles. Elle ne manquerait pas de rêver sur le champ au titre de duchesse.
– Ces mères et ces filles-là sont ma bête noire, s’écria Léon, je les trouve odieuses.
– Quand vous serez en Angleterre tâchez de danser avec mademoiselle Wanghen. Si j’y suis je tirerai parti des circonstances pour vous présenter à ces dames le plus simplement que je pourrai. En ce cas une demi-heure après la présentation vous disparaîtriez. Ces femmes-là, je vous en avertis, monsieur le jeune homme, ne se laissent point prendre à vos propos français. Elles aiment Paris, mais n’admirent point à l’aveugle tout ce qui s’y fait. Je vous avertis que vous les trouverez fort clairvoyantes. Et avec cela quelquefois elles disent des naïvetés et font des questions à mourir de rire.
– Pourvu que leurs ridicules ne ressemblent pas à ceux de la province en France et aux façons des mères parisiennes qui racontent à propos de bottes des anecdotes sans intérêt pour faire briller leurs filles, je leur pardonne.
– Vous trouverez, bourdonnant autour de ces dames, un général diplomate, M. de Landek, et une quantité de seigneurs allemands ruinés qui, je pense, ont été avertis par leurs correspondants de la dot de sept millions. Et si nous ne réussissons pas, mon cher duc, votre fortune n’est pas tellement inférieure, quoique moins considérable (elle) ne fait pas disparate avec les sept millions de Kœnigsberg, ces dames pourraient difficilement trouver mieux que vous en France. Ce n’est point le vil désir des millions qui vous engage à agir. Et enfin ne disons mot de ceci à personne, je ne vois pas ce que nous pourrons perdre si le hasard nous refuse le succès.
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