L'APPARITION
Il était dix heures, et tous ceux qui devaient, ce soir-là, assister à la séance chez Mme Harmelle étaient arrivés. Dans le grand salon, d'une somptuosité un peu solennelle et surannée, ils formaient trois groupes distincts: les spirites, dévots habituels des séances (une Anglaise à lunettes et extravagante, une inquiétante princesse slave et un vieux colonel en retraite), réunis dans un coin; les sceptiques (quatre messieurs graves qui causaient à voix basse devant la cheminée); et enfin, très à l'écart, le médium Artis, étrange figure sans âge, vêtue de noir ecclésiastique et qui se tenait debout, parfaitement immobile, avec sa face d'une pâleur de pierre où vivaient seuls deux yeux bleu clair, vifs et glacés à la fois.
L'heure sonna. Mme Harmelle se leva du fauteuil où elle était enfouie. Sous ses cheveux blancs, sa face était blanche et comme usée de chagrin et ses mains maigres tremblaient, malgré les efforts qu'elle faisait pour contenir son émotion.
--Il est temps, dit-elle...
--Un moment, je vous en prie, j'ai un mot à dire à monsieur...
Du groupe de la cheminée s'était détaché un homme corpulent, aux cheveux gris, au visage rasé, et qui était vêtu d'une vaste redingote décorée d'une rosette rouge. Il vint droit au médium.
--Vous me connaissez? lui demanda-t-il avec une brusquerie qui lui semblait habituelle.
--Oui, monsieur. Vous êtes l'illustre professeur Herbin, de l'Académie de médecine, le maître incontesté de la physiologie moderne...
Artis parlait sans bouger. Sa voix était blanche et sans timbre et il semblait réciter, sans la comprendre, une leçon. Le savant, agacé, l'interrompit.
--Ça va bien. Merci. Je suis ici surtout l'ami intime de Mme Harmelle. Les trois messieurs qui sont près de la cheminée sont aussi ou ses intimes ou ses parents. Les trois autres personnes, vous les connaissez mieux que moi. Je veux vous dire ceci: Depuis plus d'un an vous avez pris sur l'esprit de Mme Harmelle un empire absolu en évoquant pour elle--je répète ce que vous lui avez fait croire--une personne qui lui a été très chère et qui est morte. (Son regard se tourna vers un portrait de jeune femme.) Mme Harmelle a en vous une foi aveugle, mais ces séances--qui coûtent très cher, monsieur Artis--la mettent dans un état nerveux réellement dangereux. Il y a d'autres considérations pour le présent et pour l'avenir. Nous, ses amis, sommes intervenus auprès d'elle, et, sur nos insistances, elle a consenti à nous faire assister à une de vos expériences, si ce mot peut s'appliquer... Je veux vous prévenir, monsieur Artis, que nous serons impitoyables, le cas échéant... Vous me comprenez, n'est-ce pas? Si vos séances sont... ce que je crois,--et que pourraient-elles être d'autre, en vérité?--il est encore temps pour vous de reculer... vous pouvez prétexter un malaise, vous retirer, disparaître. Ce serait peut-être prudent, car vous jouez gros, songez-y...
Le médium restait immobile. Sa voix sans timbre s'éleva encore.
--Les consultations des princes de la science coûtent cher aussi... Je suis médecin des âmes... J'ai consenti à expérimenter devant vous ce soir, sous les conditions que vous savez, afin de vous convaincre, car j'espère que vous vous rendrez à l'évidence. Je n'ai plus rien à vous dire...
Il quitta le professeur pour s'avancer vers Mme Harmelle, qui les observait, inquiète.
--Je suis prêt, dit-il, et il ajouta quelques mots à voix basse.
Elle acquiesça d'un signe de tête.
--Nous allons commencer, dit-elle à voix haute, avec solennité, mais avant de commencer je dois rappeler à tous ceux qui sont ici qu'ils se sont engagés par serment à ne pas intervenir, de quelque façon que ce soit, dans la séance que M. Artis n'a consenti à donner devant eux que sous cette condition expresse. Je leur rappelle qu'une intervention quelconque mettrait sa vie en danger et peut-être éloignerait pour toujours ceux qui, par lui, viennent nous visiter...
Sa voix s'étrangla. D'un pas rapide, elle se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit, et tous, à sa suite, passèrent dans une pièce voisine.
C'était une petite pièce peu meublée et qu'une lampe sur la cheminée éclairait mal. Barrant un des angles, deux grands rideaux noirs tombaient du plafond. Le professeur Herbin alla les écarter et ne vit rien derrière qu'un tabouret, et sur le tabouret une guitare.
La spirite anglaise, cependant, couvrit la lampe d'un globe rouge et alla la placer par terre dans un coin, derrière un écran également rouge. Dans la faible clarté subsistante, le médium, sur un tabouret de bois, s'assit devant les rideaux noirs. La chaîne se forma, Mme Harmelle donnant la main au médium, puis les autres, avec une alternance de sceptiques et de croyants, pour aboutir au professeur, à l'autre extrémité, mais qui, lui, ne touchait pas le médium. Un de ces messieurs graves se retira au fond de la pièce sans prendre part à l'expérience.
Un temps passa. Le médium murmura une invocation, et le silence retomba, lourd.
Tout à coup, comme soulevés par un vent fort, les rideaux, qu'on entrevoyait vaguement, se gonflèrent et les assistants sentirent sur leur visage un souffle froid. Des craquements éclatèrent dans tous les coins, semblant provenir des meubles et des murs. Le vent souffla plus fort, les rideaux s'enflèrent comme des voiles, et le médium y disparut. Une note de musique retentit; puis une autre; puis un air s'ébaucha. Soudain le professeur s'écria avec irritation qu'on lui tirait les cheveux. Mais, à travers les rideaux, le tabouret, paraissait-il, sortait tout seul; il s'éleva jusqu'à l'épaule du colonel, sur laquelle il s'appuya, fit un petit bond, passa par-dessus la tête de la princesse polonaise et redescendit sagement.
On entendit haleter le médium et on l'entrevit debout. Une apparence pâle sautillait au-dessus de lui, pareille à une fleur de clarté floue; une odeur de violette se répandit.
Puis ce fut le silence, et pendant quelques minutes, dans l'ombre rougeâtre, rien n'apparut.
--Voyez! Voyez! dit tout à coup l'Anglaise, d'une voix étouffée.
Une boule nébuleuse semblait descendre d'en haut dans les régions des rideaux noirs, qui s'agitaient encore. Cela descendait, s'étendait en nuage, et une apparition vaguement lumineuse se précisa: une forme humaine féminine, vaporeuse...
--Elle vient... C'est elle... murmura Mme Harmelle d'une voix étouffée, tremblante...
Mais soudain l'éclair brutal d'une clarté vive emplit la pièce. Il y eut des cris, un tumulte. Le professeur Herbin, avec toute la fougue d'un jeune homme, s'était précipité. Il avait saisi à pleins bras les rideaux noirs, le médium, l'apparition.
On vit dans la lumière éclatante que brandissait l'homme grave, qui n'avait pas pris part à la chaîne, le médium qui se débattait; des plis d'étoffe blanche et légère se froissaient dans ses mains; une baudruche dégonflée, encore phosphorescente, tomba recroquevillée par terre...
--La voilà, l'apparition! cria Herbin; vous voyez la mousseline et la baudruche! J'ai manqué à ma parole d'honneur, c'est entendu, mais il fallait cela pour vous sauver de ces fripons, ma chère amie...
Il s'était retourné, triomphant, vers Mme Harmelle.
Bouleversée, livide, elle semblait suffoquer d'horreur. Mais des larmes jaillirent de ses yeux et elle se jeta en avant.
--Allez-vous-en! Allez-vous-en! cria-t-elle à Herbin, avec un geste terrible. C'est vous le menteur! C'est vous le misérable! Vous croyez savoir, mais vous ne savez rien! Et moi, je sais bien qu'il dit la vérité, lui, puisque c'est ma fille qu'il me ramène, je vous dis! ma fille! ma petite fille!
Il y eut un silence, et le professeur Herbin, suivi de ses trois compagnons, sortit comme un coupable.
LA DEVINERESSE
Mme Lazzarra, la sorcière fameuse, l'incomparable voyante, se trouvait ce matin-là chez elle, bien tranquille, comme d'habitude, en train de prendre son petit café au lait. Guland (c'est le nom d'un démon), dit Gugu, le carlin gras à lard et au nez en truffe qu'elle chérit d'une excessive tendresse, était à ses côtés à laper gentiment sa soucoupe de lait chaud et tout allait bien.
On sonna. La servante Gloria (c'est le nom d'une démone), à qui un teint cuivré et de grands yeux noirs permettent de se faire passer pour Bohémienne, bien qu'elle soit née à Clichy, alla ouvrir. Il y eut des parlementages, et Gloria revint expliquer que c'était un «monsieur très bien», qui ne venait pas pour une consultation, mais qui insistait pour être reçu; elle omit de dire qu'il lui avait donné cent sous et pincé la taille, car elle n'avait pas de corset. Mme Lazzarra, un peu intriguée, reçut le monsieur après une attente de vingt minutes qu'elle avait employée à se mettre un peu sous les armes.
Comme il avait dit qu'il ne venait pas pour une consultation, elle le reçut dans la salle à manger et, dès l'abord, le visiteur, qui était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, d'aspect riche et chic, prit la parole.
--Madame, dit-il, je m'excuse d'avoir forcé votre porte, mais voici le but de ma visite: vous devez, ce tantôt, recevoir, pour leur donner une consultation, deux dames qui ont demandé rendez-vous par lettre...
--Le secret professionnel... dit Mme Lazzarra.
--Précisément, dit le monsieur; c'est le secret professionnel que j'invoque en vous priant d'observer la plus parfaite discrétion au sujet de ce que je vais vous dire. D'ailleurs, votre intérêt même l'exige. Vous prenez, je le sais, cinquante francs par consultation, aussi cher qu'un médecin célèbre, quand vous donnez le jeu complet, l'invocation en grand tralala, la conjuration au démon et la transe extralucide première catégorie, comme vous le ferez ce tantôt. Eh bien, moi, je viens vous offrir, en plus des cinquante francs que vous recevrez de chacune de vos visiteuses, de vous donner pour chacune d'elles cent francs, à condition que vous leur fassiez les prophéties que je vais vous indiquer.
--Monsieur, dit Mme Lazzarra, la dignité de la science...
--Mais non, dit le monsieur. Je vous en prie, ne perdons pas de temps. Vous êtes une femme remarquablement intelligente. On ne se crée pas une situation de pythonisse comme celle que vous avez, au milieu de toute notre vie pratique moderne, des automobiles, des aéroplanes et de la politique, sans être une femme remarquablement intelligente... Et vous allez comprendre: les deux jeunes dames que vous recevrez ce tantôt sont, l'une ma femme, l'autre sa meilleure amie. Or, je désire séduire la meilleure amie de ma femme. Vous comprenez?
--C'est honteux! dit Mme Lazzarra, faussement indignée.
--En aucune façon! Elle est jolie comme tout. Ma femme est brune, belle, imposante, froide, réservée. Sa meilleure amie--elle s'appelle Irène--est blonde, rose, souriante, impressionnable, nerveuse, timide... Son cœur est en jachère, en plus, elle est mariée à un monsieur très bien, qu'on ne voit jamais parce qu'il passe sa vie à s'occuper d'affaires à Paris, en province ou à l'étranger. Alors, comme je sais l'extraordinaire influence que peut avoir sur les femmes tout le décor impressionnant de vos prédictions, et comme je vous donnerai sur les deux miennes, si je puis dire, des détails et des renseignements qui vous permettront dès l'abord de les stupéfier, je veux que vous disiez à notre meilleure amie tout ce que vous pourrez pour la jeter dans mes bras. Vous y êtes, n'est-ce pas? Vous voyez la chose: petite âme incomprise, tendresse méconnue et abandonnée, droit au bonheur, nécessité de l'amour régénérateur, destinée irrévocable qui pousse vers la passion souveraine, qui la guette, vers le cœur de feu qui se consume pour elle (c'est moi, la passion souveraine et le cœur de feu)... Insistez surtout sur la destinée irrévocable qui l'entraîne vers l'amour; vous ne me nommez pas, bien entendu; vous me désignez vaguement, cela suffira. Elle comprendra. Je lui fais la cour d'assez près, mais, sans dire tout à fait non, elle hésite, elle se tâte, elle a des scrupules à cause d'Andrée, ma femme... Détruisez ses scrupules, renversez ses hésitations, peignez l'ardeur des sentiments qui l'enveloppent et affirmez-lui qu'elle est vaincue d'avance et vouée à l'amour tout-puissant qui illuminera la monotonie de sa vie... Ça va?
--Monsieur, dit avec beaucoup de dignité Mme Lazzarra, qui avait pris son parti, la démarche que vous faites auprès de moi est si extraordinaire qu'elle ne peut être regardée que comme une manifestation des forces extraterrestres qui régissent les destinées humaines. J'y obéirai donc. Que dirai-je à la dame brune?
--Oh! tout ce que vous voudrez dans le genre calme, repos, danger du moindre flirt, à cause de ma jalousie féroce. Et puis faites-lui plaisir; dites-lui que je l'adore, qu'elle a un mari modèle, une perle de vertu qui n'aime qu'elle, ne voit qu'elle, ne pense qu'à elle, même quand ses affaires le forcent à la négliger un peu. Ça fera très bien. Ça la tranquillisera. Je serai encore plus libre et j'aurai besoin d'un peu de liberté si ça va comme je veux avec notre meilleure amie.
Il prit dans son portefeuille deux billets de cent francs, les offrit discrètement à Mme Lazzarra qui les prit plus discrètement encore, fournit les renseignements annoncés sur la vie des deux jeunes femmes, promit à la pythonisse de lui faire une forte réclame et prit congé enchanté.
Mme Lazzarra, non moins enchantée, à cause du gain notable, fit ses préparatifs pour la consultation et se mit à déjeuner confortablement; mais un accident affreux, et qui faillit avoir des suites fatales, bouleversa sa quiétude. Guland, qui était vorace, avala de travers un os de lapin et faillit en crever. Ce fut tragique. Mme Lazzarra, la main dans la gueule du carlin suffocant, tâchait de pêcher l'os. Gloria s'affolait, Guland enfin vomit l'objet et fut sauvé. Mme Lazzarra alors se trouva mal, en sorte qu'il fallut une abondance de vinaigre à l'extérieur et de vulnéraire à l'intérieur pour lui rendre ses esprits et qu'elle était encore sous l'influence combinée de l'émotion et du vulnéraire quand vint l'heure de la consultation.
La brune Andrée et la blonde Irène, simplement vêtues, fortement voilées et un peu impressionnées sonnèrent à la porte de Mme Lazzarra. La porte, silencieusement, s'ouvrit. Elles entrevirent, dans la pénombre d'une antichambre, une figure pâle sous de lourds cheveux mêlés d'ornements de cuivre et dont les grands yeux semblaient égarés. C'était Gloria, vêtue d'une longue robe violâtre, avec, sur la poitrine, une figure vaguement géométrique qui voulait être un pentacle. Cette personne bizarre fit entrer les visiteuses tremblantes dans un grand salon tendu de tapisseries sombres et dont les rideaux tirés interceptaient les lumières du jour, car Mme Lazzarra donnait dans l'école sorcellerie romantique. Trois lumières rouges luisaient faiblement en des angles et un brûle-parfum, sur un trépied, exhalait un nuage lourd et aromatique.
Les deux femmes, le cœur battant, attendirent sans parler. Une porte, au fond, s'ouvrit. Gloria glissa comme un spectre sur les tapis épais.
--Une de vous, une seule, chuchota-t-elle.
Elle prit Andrée par la main et l'entraîna jusqu'au cabinet de consultation. C'était une petite pièce ensevelie entièrement dans des tentures noires ornées de signes du zodiaque et de figures inconnues couleur d'argent. Du plafond tombait une lampe verte. Par terre, un grand cercle blanc, sur le tapis noir, était dessiné et, au milieu du cercle, Mme Lazzarra était debout sous la lampe verte, toute sa volumineuse personne enclose en une tunique rouge, zébrée de signes cabalistiques. Un bandeau écarlate serrait sa tête et faisait paraître plus blafarde sa large face, qui grimaçait déjà comme sous l'influence du démon.
--Dans le cercle! Venez dans le cercle! ordonna-t-elle d'une voix sourde.
La jeune femme obéit, poussée par Gloria, qui s'éclipsa ensuite. La voyante saisit de sa main gauche la main d'Andrée et, de sa main droite, une petite fourche faite d'un manche de bois et de deux dents en acier.
--Quoi que vous entendiez, quoi que vous voyiez, reprit Mme Lazzarra, ne dites rien, ne bougez pas; ici, vous êtes en sûreté. Je commence la conjuration.
«Je te conjure, Lucifer, par le nom ineffable de Dieu On, Alpha et Oméga, Eloy, Eloym, va, Saday, Lux les Mugiens, Rex, Salus, Adonay, et je t'adjure, conjure et t'exorcise par les noms qui sont déclarés dans les lettres V. C. X. et par les noms Sol, Agla, Riffasoris, Oriston, Amul, Soter, Tétragrammaton, Perchiram, Simulaton, Perpi et par les très hauts noms ineffables de Galli, Euga, Ingadum, Obu, Euglabis...»
Mme Lazzarra débitait vertigineusement sa conjuration, elle trépignait, pétrissait nerveusement le main d'Andrée, agitait sa fourche, et, tout à coup, en plongea les pointes dans la flamme de la lampe verte.
--Il vient! Il vient! Le voici! cria-t-elle. Que voulez-vous savoir? Le passé, l'avenir? Ecoutez!...
Un quart d'heure après, Andrée, un peu pâle, sortit de l'antre de la sibylle, où la blonde Irène la remplaça en tremblant.
Quand les deux jeunes femmes se retrouvèrent dans la rue, elles échangèrent leurs impressions.
--Elle est étonnante, étonnante, déclara Irène... Elle m'a tout dit. J'étais épouvantée... Elle sait toute ma vie. C'est merveilleux... Aussi, je vais suivre ses conseils pour l'avenir... Ils ne sont pas toujours très drôles, ses conseils, ajouta la jeune femme avec un petit soupir de regret, mais ça ne fait rien, je vais les suivre. J'aurais trop peur d'y manquer... Et puis, c'est ma destinée, il faut bien obéir...
--Moi aussi, j'ai été stupéfiée, murmura Andrée, et moi aussi je t'assure, je vais suivre ses conseils... J'étais trop sotte, vraiment, acheva-t-elle avec un ton de résolution concentrée: moi aussi j'ai droit au bonheur!
En sorte que la blonde Irène devint un glaçon pour le monde entier, sauf pour son mari, en qui elle découvrit des océans d'amour méconnu et des mines de la plus terrible jalousie, tandis qu'Andrée cherchait parmi les amis de la maison le cœur de feu qui l'adorait et le trouva facilement comme on peut le penser.
Car Mme Lazzarra, bouleversée par l'accident de Guland, s'était bien rappelé les prédictions à faire aux deux visiteuses, mais avait confondu celles-ci dans leurs rapports avec le monsieur très bien, prenant la blonde pour sa femme légitime, la brune pour l'amie dont il convoitait l'abandon, et leur tenant des discours prophétiques en conséquence.
HYPNOTISME
--Gilberte, je te dérange, tu allais sortir?
--Tu ne me déranges jamais, tu le sais bien, ma petite Lydie. Mais c'est le jour de consultation de mon mari et j'en profite pour faire des courses. Que veux-tu, ça m'agace toujours un peu de sentir le grand salon encombré par une foule d'inconnus... C'est idiot et je ne le dis pas à Pierre... ses malades!... Alors si tu veux nous sortirons ensemble dans un moment, nous passerons chez ma modiste, puis aux Quatre-Saisons, et nous irons prendre le thé.
--Oui, volontiers. J'ai quelque chose à te dire, un conseil à te demander... Ma chère, tu ne sais pas ce qui m'arrive... Mon mari veut m'hypnotiser...
--Hein, comment cela t'hypnotiser?...
--Oui. Il est sûr qu'il a un pouvoir de suggestion extraordinaire. Nous avons vu, il y a quelque temps au music-hall, un magnétiseur professionnel qui opérait sur une femme et qui a fait aussi des expériences sur des spectateurs... C'était assez impressionnant. Mon mari a été enthousiasmé, il n'a plus pensé qu'à cela, il a acheté des tas de bouquins là-dessus, peu à peu il a pris des airs supérieurs et mystérieux et finalement il vient de me déclarer qu'il était, lui, indubitablement un magnétiseur de première force, que j'étais, moi, sans conteste, un sujet remarquable et qu'il allait m'endormir. J'ai dit non; il a insisté... tu sais que quand il a une idée dans la tête...
--Mais, c'est ridicule, continue à refuser...
--C'est difficile. Il en fait une question de vanité, je le vois bien, et du moment que sa vanité est en jeu, il est intraitable... Et puis aussi il va s'imaginer que je refuse par peur de... trop parler en dormant... Il m'a dit hier, d'un ton dégagé, mais que je sentais soupçonneux: «Aurais-tu donc quelque chose à me cacher? Craindrais-tu donc de me faire des révélations?...» Alors, comme il est d'autant plus jaloux qu'il le dissimule par amour-propre... Je t'assure, Gilberte, je suis très ennuyée... pourtant je ne veux pas me laisser endormir... Ça me fait peur... Surtout par lui qui n'y entend rien... Et puis, admets qu'il réussisse... Admets qu'il me fasse parler... sans que je le veuille... et que je raconte...
--Tu as donc des choses compromettantes à raconter? demanda Gilberte avec un demi-sourire.
Lydie eut un petit mouvement d'épaules et rougit un peu.
--Mais non, je t'assure, absolument rien de grave... Seulement entre la vérité qu'on dit, et la vérité réelle, il y a tout de même tant de différence... Il y a tant de choses qui sont innocentes aux yeux d'une femme et qui ne le sont pas du tout aux yeux d'un homme jaloux... Et mon mari est si jaloux, et en même temps il est si content de lui... En outre, il est si entêté qu'il ne démordra pas de son idée...
Alors, je ne sais pas quoi faire. Est-ce qu'on parle réellement sans le vouloir quand on est hypnotisée? Est-ce que c'est dangereux de se laisser endormir? Tu dois savoir cela puisque ton mari est médecin?
--Mais c'est que Pierre ne me fait pas de cours de médecine, dit Gilberte. D'ailleurs, il ne s'occupe pas du tout d'hypnotisme... Je crois pourtant l'avoir entendu dire que dans son opinion, il y avait beaucoup de cas de simulation... Mais attends un peu, ma petite Lydie... Que tu es simple, puisque ton mari te tourmente en voulant t'imposer une chose qui te fait peur, tu n'as pas de scrupules à garder... Voyons, tu es sûre qu'en le priant bien gentiment de ne pas insister il n'y consentirait pas?...
--Non, non, du moment que son amour-propre et sa jalousie sont en jeu plus je refuserai moins il en démordra.
--Alors, tant pis, simule!... Oui, fais semblant de dormir au bout d'une ou deux minutes et quand il t'interrogera raconte-lui n'importe quoi...
Il y eut un petit silence.
--C'est de sa faute si je fais cela, prononça enfin Lydie. Je n'ai pas d'autre moyen de m'en tirer. Il va encore me demander ce soir de me laisser endormir par lui... Tant pis, je dirai oui...
Avant même d'être arrivé à l'âge adulte, et en tout cas depuis lors, M. Alexandre Lérouvel, le mari de Lydie, avait eu coutume de déclarer avec autorité qu'il dirigeait sa vie selon la noble maxime: «Ce que l'homme a fait, un homme peut le faire». Il en tirait beaucoup de dignité personnelle, et beaucoup de mépris pour tout le reste du genre humain. Cependant les résultats pratiques obtenus par ce monsieur ne cadraient pas avec l'opinion qu'il avait de lui-même. Parmi la société, il ne brillait pas d'un éclat exceptionnel. Après de bonnes études, il était entré dans l'administration française où il était même devenu chef de bureau. L'avenir ne semblait pas lui promettre beaucoup plus. Entre temps, il avait hérité de la fortune de ses parents, qui était assez considérable, et il avait épousé Lydie, jeune personne blonde et timide, coquette et langoureuse, et dont tout l'amour, estimait-il, ne réussissait qu'à peine à compenser la faveur qu'il lui avait faite en la choisissant entre toutes pour être sa compagne. Qu'elle pensât par elle-même ou résistât à la moindre de ses volontés lui paraissait inconcevable.
Maintenant c'était le soir et M. Alexandre Lérouvel hypnotisait Lydie enfin consentante. Les servantes avaient quitté l'appartement, et seuls tous deux dans leur salon à demi éclairé, ils étaient assis face à face, et fort près, sur deux chaises. Les genoux de Lydie étaient serrés entre les genoux de son mari, les mains de Lydie étaient serrées dans les mains de son mari, les yeux de Lydie recevaient le regard fixe et dominateur des yeux de son mari.
--Dormez, articula au bout d'une minute ou deux M. Lérouvel, dormez, je le veux.
Lydie cligna des yeux, puis les ferma, puis les rouvrit à demi.
«Mon pouvoir agit, songea M. Lérouvel transporté, et il répéta, plus impérieusement:
--Dormez, je le veux.
Lydie, de nouveau, cligna des yeux; M. Lérouvel lâchant les mains de la jeune femme se livra à des gestes aériens qui voulaient être des passes magnétiques. En même temps, avec la plus louable bonne foi il concentrait de toutes ses forces sa volonté sur le but à atteindre.
Les passes de son mari inquiétaient Lydie, car les doigts de M. Lérouvel lui menaçaient à chaque geste les yeux. Elle ferma les paupières et ne les rouvrit plus.
--Vous dormez? interrogea-t-il, enfiévré par une si belle réussite.
--Lydie dort, articula-t-elle, au bout d'un moment, d'une voix blanche.
M. Lérouvel eut un soupir d'orgueil. Il n'avait pas trop présumé de son pouvoir.
--Lydie dort, répéta-t-il à haute voix. Bien. Maintenant que Lydie réponde: Lydie aime-t-elle son mari?
--Oui, dit Lydie.
--Mais l'aime-t-elle passionnément, absolument, aveuglément?... Lui a-t-elle fait le don entier et total de tout elle-même?... Ne vit-elle que pour lui?... Mourrait-elle plutôt que de songer même à un autre?...
--Oui, tout cela est vrai, dit Lydie avec conviction...
--L'aimera-t-elle toujours ainsi, et de plus en plus? demanda-t-il encore.
--Oui, dit Lydie.
--N'a-t-elle jamais aimé avant de le connaître? Étant jeune fille n'a-t-elle eu aucun amour, aucun flirt, même le plus innocent...
--Non aucun, aucun...
--Et depuis qu'elle est mariée, à présent même... y a-t-il quelqu'un qui fait la cour à Lydie, qui la poursuit?...
La jeune femme faillit d'abord dire non, mais c'eût été invraisemblable et humiliant.
--Lydie ne sait pas... Personne ne compte pour Lydie.
Elle avait répondu avec une candeur apparente, mais quelque impatience tremblait dans sa voix. Les questions de son mari lui semblaient un peu lâches. Elle avait, au cours de la journée, songé qu'elle pourrait peut-être tirer parti de la situation en réclamant au cours de son pseudo-sommeil une augmentation de son budget de toilette et des soirées plus fréquentes dans le monde ou au théâtre. Maintenant la comédie qu'elle jouait commençait à l'énerver et lui semblait assez vile. En outre, elle ne se sentait pas en pleine possession d'elle-même et elle se demandait si une réelle influence hypnotique ne commençait pas à s'emparer d'elle.
--Lydie est fatiguée, prononça-t-elle avec la hâte d'en finir. Il faut réveiller Lydie.
--Tout à l'heure, répondit M. Lérouvel surexcité et résolu. Il faut que Lydie dorme encore, parle encore.
--Non, non, Lydie ne dira plus rien...
--Si, si, je le veux! Je le veux! Dormez! dormez! parlez!
--Lydie souffre, gémit-elle en crispant ses doigts.
--Qu'importe! Il faut que Lydie parle, je le veux. Alors, c'est bien la vérité, Lydie est tout entière et pour toujours à son mari, personne ne lui fait la cour... Répondez... Je le veux.
Mais la jeune femme était à bout de forces. Une folle impulsion la saisit qui fut irrésistible. Il voulait la vérité, il l'aurait. D'un brusque mouvement elle s'éloigna de son mari, elle se renversa sur son siège comme si elle tombait en convulsions et, réussissant avec peine à garder ses yeux fermés pour ne pas mentir à son rôle, elle cria:
--Lydie ment. Lydie a pour mari un imbécile qui la torture par sa jalousie, qui l'ennuie par sa vanité, qui la gêne par son avarice et son égoïsme... Lydie l'aimerait peut-être, si elle pouvait avoir confiance en lui et s'il était son ami... Lydie a eu des flirts étant jeune fille, comme toutes les jeunes filles. Elle a aimé son cousin Maurice et l'aurait épousé s'il avait eu une situation sortable. Lydie n'a pas encore trompé son mari, mais elle a des flirts, comme toutes les femmes qui ne sont pas accaparées par l'amour qu'elles ont pour un seul homme... Il ne faut pas demander l'impossible à Lydie, Lydie n'est qu'une femme: si on l'aimait bien, si on n'était pas jaloux, si on la traitait autrement qu'une petite chose qu'on a achetée en l'épousant...
Elle s'interrompit, poussa trois ou quatre petits cris et eut une attaque de nerfs,--non simulée.
Quand elle revint à elle baignée de vinaigre, d'éther et d'eau de Cologne par les soins diligents de M. Alexandre Lérouvel, ce n'est pas sans inquiétude qu'elle vit en rouvrant les yeux celui-ci devant elle.
Mon Dieu, mon Dieu, songea-t-elle terrifiée, qu'ai-je fait en lui disant tout cela... Et elle referma les yeux.
--Ma chère enfant, dit alors avec beaucoup de bienveillance M. Alexandre Lérouvel, je m'excuse très vivement d'avoir provoqué l'état nerveux où tu te trouves... La séance a été des plus intéressantes, mais j'ai eu tort de trop la prolonger. Pendant toute la première partie de ton sommeil, tu m'as dit les choses les plus justes, les plus sensées, les plus vraies... Puis, tu m'as prévenue que tu étais fatiguée, je n'en ai pas tenu compte... Alors ce ne furent plus que divagations, cauchemars, folies incompréhensibles...
Lydie le regardait ahurie. Il parlait sincèrement. Une entière bonne foi brillait dans ses regards. Il ajouta:
--Je ne m'étais pas mépris sur mon pouvoir magnétique. Je suis vraiment un hypnotiseur de première force.
CONTES
MONSIEUR ARTHUR
«M. Arthur, le sensationnel homme-singe des îles de la Sonde»,--comme disait le vieux forain à tête d'apôtre mendiant qui faisait le boniment,--avait obtenu un succès colossal pendant les trois jours de la fête, et toute la petite ville avait défilé pour le voir dans la roulotte installée sur la grande place, au milieu d'autres attractions qu'elle éclipsait.
Pour l'agrément des spectateurs, M. Arthur gambadait, grimaçait hideusement, poussait des cris rauques, se frappait la poitrine de ses longs bras, et puis dansait avec un tambourin, fumait des cigarettes, jonglait et faisait des équilibres avec une grâce et une adresse ravissantes. Son seul défaut était d'être encore un peu sauvage, en sorte qu'il ne fallait pas l'approcher de trop près, expliquait le forain, mais cela lui passerait vite et bientôt il aborderait les grands music-halls, cadre digne de lui. Alors ce ne serait plus dix sous qu'on paierait pour le voir, mais dix francs.
Cependant, ce dimanche soir-là, qui finissait la fête, Arthur paraissait nerveux et préoccupé. Pendant sa dernière exhibition, il avait raté deux fois les couteaux avec lesquels il jonglait, et il avait eu des mouvements d'impatience mal réprimés quand il lui avait fallu danser avec son tambourin. Les derniers spectateurs enfin sortis, il poussa un soupir de soulagement.
--Papa! cria-t-il d'une voix aiguë.
--Crie pas si fort, dit le vieux, qui comptait sa recette, c'est à peine si le monde est dehors. On a fait quatorze francs de plus qu'hier, constata-t-il avec satisfaction, c'est un beurre ce que ça va... Quoi que tu me voulais? ajouta-t-il.
--J'y vas, dit Arthur. J'veux en avoir le cœur net. Pisqu'on s'en va demain, faut que je sache avant...
Le vieux haussa les épaules sans répondre. Arthur, avec une hâte fébrile, ôta l'espèce de calotte en poils fauves qui lui couvrait toute la tête et rejoignait le maquillage brun de ses joues. Plongeant la figure dans un seau, il se lava à grande eau rapidement.
--Veux-tu que je te délace? dit le père.
--Pas la peine, dit Arthur, qui s'essuyait. J'suis bien comme ça.
Il enleva son pagne multicolore et pailleté, et, par-dessus le maillot imitant une peau de bête qui couvrait son corps et ses membres, il passa vite un pantalon et un veston; il chaussa ensuite des pantoufles en tapisserie verte, brodées d'une rose jaune, et se redressa. Il apparut sous la lampe fumeuse, blême et hideux avec sa trop grosse tête tondue de près, aux petits yeux bigles, au nez écrasé, à la bouche immense, fendue jusqu'aux oreilles pointues, avec son corps en boule aux bras trop longs, aux jambes trop courtes. Il se coiffa d'une vieille casquette et fit deux pas.
--File au moins par derrière la roulotte, qu'on te voie pas, grogna le forain.
--Y a plus personne, dit Arthur, et pis j'm'en fous.
Il s'en alla.
--Si c'est pas un malheur, gémit le vieux, et il se mit à plier bagage, car ils devaient partir au petit jour.
Il rangeait encore une demi-heure après, quand rentra Arthur, qui, sans mot dire, jeta sa casquette dans un coin et alla s'asseoir sur un escabeau.
--Eh ben? demanda le père.
--A veut pas, répondit Arthur d'une voix étranglée.
Le vieux releva la tête et le regarda. Sur les joues d'Arthur, il vit des larmes qui coulaient, lavant le maquillage resté dans les creux.
--Quoi qu'elle a dit? demanda-t-il.
--C'est à cause de ma gueule, répondit Arthur avec simplicité. Elle a dit que j'avais une trop sale gueule pour qu'on se marie avec moi. Ça va encore quand j'suis en singe, qu'elle a dit, mais au naturel j'suis trop vilain...
--Tu y as t'y pas dit ce que tu gagnes?
--Elle est au courant. Elle a hésité, qu'elle m'a dit, mais elle a pas pu se décider. Y a pas mèche...
--Y a pas mèche? répéta le vieux indigné, y a pas mèche! A-t-on jamais vu... Ça se dit extra-lucide et ça ne sait même pas tirer le marc de café, ça ne fait pas cent sous par jour, ça n'a rien du tout que sa peau et ça ose refuser quéqu'un d'aussi épatant que toi comme numéro... qué malheur... mais faut te faire une raison, mon petit vieux, t'en trouveras d'autres plus chouettes...
--J'en veux pas, gémit Arthur. J'veux celle-là... C'est celle-là que j'aime...
Il y eut un silence.
--C'est de ta faute, reprit-il en se levant avec colère. Pourquoi que tu m'as défiguré comme t'as fait quand j'étais petit en me fourrant des crochets dans la bouche pour l'agrandir, et pis en m'écrasant le nez, et pis en me faisant coucher dans une caisse pour me rendre bossu, et pis...
Mais le vieux l'interrompit.
--Ça, c'est le comble! gronda-t-il; tu vas t'y maintenant me reprocher d't'avoir mis de l'argent plein les mains? On est forain de père en fils, dans la famille! Papa, qu'était avaleur de sabres, m'a fait homme-serpent, et moi, je t'ai fait homme-singe. C'est t'y de ma faute si t'étais trop déjeté pour que je te fasse acrobate?... T'étais moche déjà en naissant, j'ai fait qu'aider la nature. T'aurais-t'y voulu que j'te fasse ouvrier, hein? ou paysan, à gratter la terre?... Ça t'aurait été, pas vrai, flemme comme t'es?... T'as pas les côtes en long, non, c'est ma tante!...
Mais Arthur avait pris un fragment de glace et, sous la lampe fumeuse, s'examinait.
--C'est vrai que j'suis moche! murmura-t-il enfin.
Il se retourna vers son père.
--T'es un père dénaturé, ajouta-t-il.
Le vieux se redressa, maudissant.
--Un père dénaturé! cria-t-il. Tais-toi, tiens, tu ne sais pas ce que tu dis!... Tu devrais me remercier à genoux de t'avoir fait comme t'es. Combien qu'y en a des pauvres bougres qui voudraient être à ta place? C'est facile, oui, de gagner du pèze sans s'échiner... T'es moche, qu'elle a dit, la grenouille... A-t-on jamais vu?... Mais c'est ta fortune, ta gueule! T'es une curiosité, t'es un phénomène, t'es épatant, mon petit vieux! T'iras à Paris, c'est moi que je te le dis, et pas comme homme-singe, c'est bon pour les villages, ce fourbi-là, comme artisse, t'entends! comme excentrique! parfaitement... J't'inventerai des trucs, j'ai de l'imagination, moi; t'as qu'à travailler un peu, au lieu de pleurer comme un veau pour une à la manque qu'aurait entravé ta carrière... Ta gueule, c'est ta gloire et pis ta fortune, et pis tu seras sur les affiches: «M. Arthur», avec des lettres grandes comme ça, et tu feras de l'or, et t'auras des femmes, et des chouettes, et de tout... Et tu devrais me remercier à genoux d't'avoir fait comme t'es! Quéque tu veux de mieux?
Il lui avait mis la main sur l'épaule, mais M. Arthur le repoussa.
--J'voudrais être comme tout le monde! cria-t-il rageusement.
Et il alla se jeter au fond de la roulotte, sur sa couche.
--Idiot! grogna le vieux en se remettant à ses rangements. C'est jeune, ajouta-t-il avec plus d'indulgence, en entendant M. Arthur qui sanglotait.
HIPPOLYTE
Après le dîner on était passé au fumoir. Il faisait clair encore. Par les fenêtres ouvertes sur le parc profond entrait l'odeur fraîche du soir. La petite Mme Livoy, résolument poétique (cela convenait à sa grâce vaporeuse), soupira que c'était l'heure exquise. Son mari, ému par le dîner excellent, l'approuva avec âme. Tous deux, invités pour quinze jours, étaient arrivés l'après-midi. Leurs hôtes, les Vervage,--vieux couple aimable,--se regardèrent, satisfaits. Ils étaient heureux qu'on fût bien chez eux, ils étaient heureux surtout d'avoir leur fille Simone. Cette jeune femme, pour l'instant, versait le café. Son mari, Paul, vaste garçon barbu, dans un fauteuil digérait en fumant. Il y avait aussi Mlle Honoré, cousine anguleuse et pauvre qu'on invitait de fondation. Une quiétude régnait.
Il y eut un bruit de pas, au dehors.
--C'est Hippolyte qui rentre, dit M. Vervage. Il a été porter son paquet au voiturier. Je lui ai permis de coucher encore ici ce soir...
--Vous renvoyez Hippolyte? dit Livoy.
--Parfaitement, je lui ai donné ses huit jours la semaine dernière. J'en avais assez de ce petit imbécile incapable, que je paye le prix d'un vrai domestique qui saurait son métier. Je consens à donner de bons gages, mais je veux être bien servi.
Les dames approuvèrent et commencèrent des anecdotes domestiques. La porte s'ouvrit. Entra un adolescent efflanqué.
--Eh bien, Hippolyte, qu'est-ce que?...
M. Vervage resta béant. Hippolyte s'était mis à genoux. Le sensation fut vive.
--Pardon! beugla Hippolyte. Pardon, monsieur, madame et tout le monde! Faut que je parle, ça m'étouffe! On m'a renvoyé injustement, mais j'aurais pas dû!... J'me repens! Faut que je parle! C'est pour ce soir! Ils vont venir! J'me repens bien!
Il se frappait la poitrine. Les femmes, un peu épouvantées, s'étaient reculées.
--Mais quoi? Qu'y a-t-il? Explique-toi! cria M. Vervage.
--Oui! C'est ce que je fais! J'me repens bien, allez! C'est ce soir! C'est une bande! Des malfaiteurs! Ils viennent de Paris! C'est eux qu'ont cambriolé à la Bernière en avril! Ils préparent leurs coups d'avance. Alors, il y en a un, le Borgne, qui est au bourg depuis la semaine dernière. Il m'a parlé et il m'a fait boire... Et puis il m'a menacé et j'ai eu peur! Et puis j'étais en colère d'avoir été renvoyé injustement... Alors... je l'ai écouté! J'ai dit oui... J'ai tout expliqué, et la brèche au mur au fond du parc et l'argenterie qu'on laisse en bas... Et la clé que j'ai perdue, c'est eux qui l'ont!... Je leur ai bien dit qu'il y avait du monde, mais ils m'ont dit: «Ça, on s'en fout! C'est isolé, loin de la ville, on les fera taire...» Ils mettent des masques en étoffe et ils ont une voiture pour emporter ce qu'ils prennent. Ils m'ont promis ma part, mais j'en veux pas! J'me repens trop! J'aurais pas dû!...
Il s'arrêta, suffoquant. M. Vervage, blême, leva le poing.
--Petit misérable!...
Son gendre l'arrêta, très pâle lui-même.
--Calmez-vous... Il faut aviser... déjouer le péril qui nous menace...
--Il faut prévenir la gendarmerie, balbutia Mme Vervage toute tremblante.
--C'est cela, filez à la ville avec votre auto, suggéra Livoy.
--L'auto est en réparation, dit M. Vervage, agité. Non, il faut aller à pied...
Il hésita et regarda son gendre.
--Voyons, Paul, ce n'est pas très loin... Pour un bon marcheur comme vous... pour un chasseur...
--Chasseur... pas plus chasseur que vous... Un coup de fusil ou deux à l'ouverture, voilà tout... Et quand vous dites: pas loin... Quatre kilomètres à travers la forêt, où certainement ces bandits... Du reste, j'ai mal aux pieds... je boite...
M. Vervage tourna les yeux vers Livoy, mais celui-ci s'absorbait dans les soins qu'il donnait à sa femme, qui s'évanouissait.
--Relève-toi! Réponds! ordonna M. Vervage à Hippolyte. Combien sont-ils, ces bandits?
--Huit ou neuf, gémit Hippolyte. Ils m'ont dit que ça serait pour minuit et demie... Que je les attende... Ils me tueront s'ils se doutent que je les ai vendus...
--Et nous ne sommes que trois hommes... dit M. Vervage, atterré.
--Raison de plus pour qu'aucun de nous ne s'éloigne, déclara Paul. Il faut organiser la défense.
Les trois hommes tinrent conseil. Des décisions furent prises et exécutées aussitôt. On ferma avec soin les fenêtres et les portes qu'on barricada. On monta au premier étage, dans la plus grande des chambres, l'argenterie ainsi que divers bibelots. Une barricade, faite avec des chaises et des canapés, coupa l'escalier. Quand ces travaux furent terminés, tous, y compris la cuisinière, la femme de chambre et Hippolyte, maintenant pleurard et prostré, se réunirent dons la grande chambre du premier. Ils s'étaient munis de toutes les armes de la maison: le fusil de chasse de M. Vervage, un revolver qui marchait, un autre qui ne marchait pas, deux tisonniers, le couteau de cuisine et des queues de billard, massues improvisées. La nuit était, maintenant, complète, mais, après délibération, on n'alluma pas, pour éviter de s'attirer des coups de feu.
M. Vervage, son fusil sous le bras, montait la garde auprès d'Hippolyte. Son gendre, qui s'était emparé du revolver qui marchait, épiait le parc obscur. Livoy, réduit au tisonnier, se disait avec amertume qu'on n'invitait pas les gens pour les exposer ainsi. Les femmes formaient un groupe pitoyable. Tous, frémissants, tremblaient au moindre bruit. Cette campagne ténébreuse, si poétique tout à l'heure, devenait un coupe-gorge sinistre où rôdait la mort. Les heures passaient. Minuit sonna.
--Ça doit être pour bientôt à ce qu'il m'a dit, le Borgne, chuchota, d'une voix étranglée, Hippolyte. Vous entendez-t-y pas remuer là-bas dans le parc?...
--Oui, dit Paul, la gorge serrée, c'est du côté du poulailler.
--Je m'en fiche bien du poulailler, murmura M. Vervage dont le visage, dans la pénombre, mettait une tache livide.
S'il y avait eu un bruit dans le parc, il cessa. Simone eut alors une attaque de nerfs. Sa mère, Mme Livoy, la femme de chambre, s'empressèrent auprès d'elle. Quelques minutes après, la cousine Honoré, l'ayant imitée, gigota et gloussa au milieu de l'indifférence générale. Une heure, deux heures, sonnèrent.
--Le jour... mon Dieu, quand viendra le jour? gémit la petite Mme Livoy. Et elle ajouta: Je gèle.
--Moi aussi, dit Livoy. Et, entre ses dents: Charmante soirée!
Tous avaient très froid. A tâtons on alla prendre, aux lits, des couvertures pour s'envelopper. Hippolyte n'en eut pas. Accroupi dans un coin, il dormait.
Enfin, l'horizon pâlit, devint rose, vert. L'aurore, le soleil...
Sur les visages blêmis par la fatigue et l'angoisse, une allégresse immense resplendit en même temps que l'astre. Le jour! Ils vivaient encore! M. Vervage redressa impérieusement son dos ankylosé. Il ordonna:
--Qu'on prépare le chocolat! Paul, vous allez venir avec moi faire le tour du parc, voir ce qui s'est passé! Livoy, vous restez ici auprès de ces dames! Ce petit misérable nous accompagnera!
Il fallut, pour descendre et sortir, démolir les barricades. M. Vervage et son gendre, toujours armés, avec Hippolyte s'enfoncèrent dans le parc. Rien ne s'y était passé du tout, semblait-il. Le poulailler était intact. Ils arrivèrent à la brèche. Sur les pierres éboulées, ils ne distinguèrent aucune trace de pas.
--Eh bien, petit imbécile, ces voleurs?... dit à Hippolyte M. Vervage, agressif.
Hippolyte avait escaladé la brèche.
--Les voleurs, y en a jamais eu, dit-il. C'était une blague pour vous apprendre, parce que vous m'avez renvoyé. C'était pas mal inventé, pas?
Il sauta de l'autre côté et détala. M. Vervage vit rouge. Il esquissa un mouvement avec son fusil. La rage l'affolait.
--Crapule! Misérable! Je vais...
--Voyons, voyons, bégaya son gendre en lui mettant la main sur le bras.
Les deux hommes se regardèrent. Ils tremblaient de fureur.
--Allons, rentrons, dit enfin Paul.
Et, essayant de rire:
--Si vous m'en croyez, mon cher beau-père, nous n'allons pas raconter cela à ces dames. Il faut leur laisser le plaisir de parler des dangers qu'elles ont courus...
M. Vervage marchait en silence. Il haussa les épaules, rit aussi et dit, méprisant:
--C'est que vraiment ce petit imbécile s'est imaginé nous faire peur!...