Chapitre 9
Octave de Cardassol avait un air moqueur qui produisit sur Victor une sensation bizarre.
Il ne ressentit pas, comme on aurait pu le croire, un violent mouvement d’irritation contre son ancien ennemi de collège, – mais au contraire, comme une sorte d’épouvante.
– Que vas-tu donc me dire ? demanda-t-il.
– Oh ! mon Dieu, rien, si tu ne veux rien savoir.
– Non, parle.
– C’est que c’est difficile, en vérité, mon cher ami.
– Pourquoi ?
– Tu es si susceptible !
– Cela dépend…
– Et je vais être obligé de te faire des questions.
– A moi ?
– Dame ! ce sera le seul moyen convenable de t’apprendre certaines choses.
– Parle… murmura Victor, qu’une ardente et douloureuse curiosité agitait.
– Quel âge a ta mère ?
Victor tressaillit de nouveau.
– Que t’importe ? fit-il brusquement.
– Tu le vois bien, mon bon ami, fit le Cardassol, il n’y a pas moyen de s’expliquer avec toi. Tu te fâches au premier mot.
– C’est vrai, j’ai tort…
– Ah ! tu en conviens ?
– Oui ; ma mère a trente-sept ans.
– Sais-tu qu’elle est fort belle encore !
– Passons ! dit Victor, qui eut froid au cœur.
– Et ta sœur, quel âge a-t-elle ?
– Dix-sept ans.
– Hum ! qui sait ?
Victor saisit rudement le bras d’Octave de Cardassol.
– Prends garde ! dit-il : si tu vas trop loin, tu es un homme mort. J’ai des pistolets dans mes fontes.
Octave de Cardassol ne répondit point à cette brutale interruption, et il continua avec le même calme :
– Est-ce qu’il n’y a pas d’autres femmes à la Martinière que ta mère et ta sœur ?
– Non.
– Ni une amie, ni une visiteuse ?
– Personne.
– Pas même une femme de chambre, jeune et jolie ?
– Ma foi, non !
– Alors, dit Octave de Cardassol, écoute bien ce que je vais te dire, et tâche d’en faire ton profit.
Victor était pâle, une sueur glacée perlait à son front, et ses dents claquaient sous l’empire d’une mystérieuse épouvante.
En ce moment, peut-être, le jeune homme eût donné tout au monde pour n’avoir pas questionné M. Octave de Cardassol.
Celui-ci reprit :
– Chaque nuit, vers dix heures, un homme franchit la clôture de ton parc.
Le cœur de Victor cessa de battre, il sembla au jeune homme qu’on lui enfonçait des aiguilles dans les tempes.
– Un homme ! dit-il ; tu l’as vu ?
Et sa voix était sourde, enrouée, dominée qu’elle était par une affreuse émotion. Le Cardassol répéta froidement :
– Je l’ai vu.
– Et… cet homme ?…
– Il arrive à cheval.
– Ah !
– Mais il laisse son cheval attaché à un arbre, en dehors de la clôture.
– Et… d’où vient-il ?
Le mauvais sourire de Cardassol, un moment effacé, reparut :
– Sois tranquille, il vient plutôt de l’ouest que de l’est, dit-il, de chez tes amis que de chez moi.
– Après ? fit Victor, dont la gorge crispée ne laissait plus échapper qu’une voix âpre et sifflante.
Le Cardassol poursuivit :
– La clôture franchie, le cavalier se dirige vers un petit pavillon que tu connais bien…
– Le pavillon de la pièce d’eau ?
– Justement. Il frappe deux coups discrets et la porte s’ouvre.
– Oh ! c’est faux ! s’écria Victor, le pavillon est inhabité.
M. Octave de Cardassol haussa les épaules.
– Tu as tort et raison à la fois, dit-il.
– Que veux-tu dire ?
– Tu as tort, parce que j’ai vu, de mes yeux vu, la porte s’ouvrir et se refermer sur le cavalier.
– Le jurerais-tu ?
– Je le jure. Tu as raison, car parfois la personne qui doit ouvrir la porte du pavillon est en retard, et alors…
– Et… alors ?
– Elle arrive en toute hâte, par une petite allée de tilleuls et de charmes, qui du pavillon conduit au château. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
– Après ? après ? fit Victor devenu livide.
– Eh ! mais, mon cher, après, je ne sais plus rien, ma foi ! ricana le Cardassol.
– Mais enfin, cette personne qui vient du château quelle est-elle ?
– Une femme.
– Assez ! dit brusquement Victor.
Et il saisit la main que le Cardassol avait appuyée sur le pommeau de sa selle et la serra violemment.
– Ecoute bien, dit-il, écoute bien ce que je vais te dire.
– Parle ! j’écoute.
– Si tout ce que tu m’as dit là est faux, tu peux te considérer par avance, comme un homme mort.
– Bah ! en ce cas, je ne me suis jamais mieux porté. Tout est vrai.
– Et si tu dis un mot…
– Jusqu’à présent, je n’ai jamais raconté ce que je savais à qui que ce fût.
– Pas même à tes frères ?
– Non.
– Eh bien, dit Victor, dont le cœur s’était repris à battre violemment, tu vas me jurer, sur ce qu’il te reste d’honneur, si toutefois il y en a encore chez un Cardassol…
– Victor, interrompit Octave toujours railleur, tu es un sot et un ingrat. Je te rends un service et tu m’insultes.
Ce reproche était si juste, qu’il alla droit au cœur du jeune homme.
– C’est vrai, pardonne-moi, j’ai tort, mais jure-moi que tu te tairas.
– Jusqu’au jour où tu m’auras fait faire un procès de chasse, ricana le Cardassol.
Et il leva la main.
– Je le jure, dit-il.
Puis comme Victor se taisait, le Cardassol alla prendre le chevreuil qui gisait sous la touffe d’arbres, il le chargea sur son épaule et prit son fusil sous son bras.
– Adieu, Victor, dit-il ; au revoir, du moins.
Et il s’éloigna.
Victor de Passe-Croix resta un moment immobile sur sa selle, au milieu de la clairière, en proie à une émotion si violente, qu’il se demanda s’il ne prendrait pas dans ses fontes un de ses pistolets pour se faire sauter la cervelle.
Mais à ce premier mouvement de douleur et de désespoir, un sentiment plus calme et plus raisonnable succéda bientôt.
– Non, non, se dit-il, on a besoin de moi à la Martinière, on en a besoin plus que jamais maintenant ; et si notre honneur est en danger, je le sauverai !
Alors, Victor enfonça l’éperon aux flancs de Neptune et reprit la route de la Martinière.
Il n’avait plus qu’un quart de lieue de trajet, et le galop de Neptune était presque fantastique. Cependant Victor eut le temps de dominer complètement son émotion et de revenir aussi calme et aussi insouciant en apparence, que nous l’avons vu entrer naguère dans le salon où étaient réunis son père, sa mère et sa sœur.
On se souvient des quelques mots qu’il murmura à l’oreille de la jeune fille, en lui donnant le bras pour descendre à la salle à manger, et du trouble qu’elle avait éprouvé soudain.
Cependant, durant le souper, Victor se montra fort gai ; il raconta les divers épisodes de sa journée de chasse, parla de l’officier de marine, qui lui plaisait beaucoup, et il raconta même qu’il avait, le matin, rencontré un des Cardassol au moment où il flibustait un lièvre aux Montalet.
Mais, comme on le pense bien, il ne souffla mot de sa conversation avec lui.
Après le souper, M. de Passe-Croix, selon son habitude, demeura à table et se mit à fumer en buvant des grogs.
La baronne remonta au salon et se mit au piano.
Victor dit à sa sœur :
– Il fait une chaleur insupportable ici, on allume trop de feu. Viens-tu faire un tour avec moi, Flavie ?
– Volontiers, dit la jeune fille, qui fut prise d’un serrement de cœur indicible.
Ils descendirent dans le parc, muets tous deux, et suivirent un moment la grande allée sans échanger une parole.
Victor avait allumé un cigare ; Flavie marchait, la tête inclinée, et sa main tremblait sur le bras de son frère.
– Viens donc par ici, dit enfin le jeune homme.
Et il l’entraîna du côté de la pièce d’eau, au bord de laquelle se trouvait le petit pavillon dont avait parlé Octave de Cardassol.
Ce pavillon était un joli chalet en briques rouges, comme toutes les constructions de Sologne, où dans les chaudes journées Mme et Mlle de Passe-Croix allaient lire ou broder. Un impénétrable massif de verdure l’entourait par trois côtés.
Un seul, celui qui regardait le petit lac, était visible dans le lointain.
A la porte se trouvait un banc de gazon.
– Asseyons-nous là, dit Victor.
– Soit, murmura Flavie.
Il y eut entre eux un nouveau silence de quelques secondes.
Flavie tremblait comme une feuille des bois en automne.
Victor n’osait parler.
Enfin le jeune homme fit un violent effort et dit brusquement :
– As-tu la clef du pavillon ?
Flavie tressaillit.
– Mais, non, dit-elle.
– Où donc est cette clef ?
– Elle est à la maison.
– Ah ! tu dois savoir où on la met ?
– Sans doute. Mais… pourquoi ?…
– Oh ! pour rien…
Victor se mordit les lèvres, et comprit qu’il avait mal engagé la question. Flavie s’était tue de nouveau.
– Dis donc, petite sœur, reprit Victor, sais-tu que tu as dix-sept ans ?
– Sonnés, mon frère.
– Est-ce que tu ne songes pas à te marier bientôt, dis ?
Flavie eut un battement de cœur terrible.
– Oh ! la singulière idée ! fit-elle.
– Soit ; mais réponds.
– Une jeune fille bien élevée, balbutia-t-elle, attend qu’on y songe pour elle.
– C’est la même chose.
– Ah !
– Et j’y ai songé, moi.
– Toi ?
Et Flavie sentait que son cœur cessait de battre.
– Que penserais-tu de mon ami Raoul de Montalet ?
Flavie devint pâle comme la lumière de la lune, qui, en ce moment, éclairait le pavillon.
– Mais, murmura-t-elle, je ne sais… je n’ai jamais songé…
– Tiens ! dit Victor, je croyais que tu l’aimais…
– Moi ?
L’accent de Flavie fut si franc d’étonnement et presque de frayeur, que Victor renonça sur-le-champ à toute diplomatie.
Il prit la main de sa sœur, la pressa doucement, et lui dit :
– Tiens, vois-tu, petite sœur, tu es ce que j’aime le plus au monde, et je ne veux pas que tu aies des secrets pour moi. Ainsi, réponds… dis-moi la vérité.
– Moi… Victor, je ne sais pas.
– Je sais, moi !
Et le jeune homme regarda sa sœur fixement, et, sous son regard, elle baissa les yeux.
– Tu aimes un homme, dit-il.
Elle étouffa un cri.
– Un homme qui vient ici chaque soir… chaque nuit, veux-je dire…
– Oh !
– Il vient à cheval, laisse son cheval en dehors du parc, et tu le reçois dans ce pavillon…
Flavie cacha sa tête dans ses mains.
– O mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle.
– Quel est cet homme ?
Et Victor serra plus fort la main de sa sœur.
– Je veux le savoir, dit-il. Est-ce Raoul de Montalet ?
– Non, dit Flavie d’une voix mourante.
– Est-ce Amaury ?
– Non !
– Oh ! fit Victor, qui eut le vertige, il faut pourtant que je sache quel est cet homme…
Flavie se jeta à son cou et lui donna un baiser fiévreux :
– Je vais te le dire, murmura-t-elle, car il y a trop longtemps que je souffre !
– Chère petite sœur ! dit Victor, qui pressa la jeune fille dans ses bras.
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