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Chapitre 10

Flavie embrassait toujours son frère avec une sorte de délire.

– Voyons, mon enfant, dit Victor, parle, dis-moi tout.

– Ah ! dit-elle, si tu savais comme je l’aime ! mon bon Victor.

– Et lui ?

Flavie tressaillit.

– T’aime-t-il, lui ?

– Oh ! oui. Je le crois.

Victor n’osait plus demander le nom de cet homme.

– Où l’as-tu rencontré pour la première fois ? reprit-il.

– Ah ! dit Flavie, que cette question imprévue semblait mettre à l’aise ; ah ! si tu savais…

– Je veux tout savoir.

– C’est un roman, soupira la jeune fille.

– Eh bien, conte-le-moi.

Elle s’enhardit en sentant que son frère la pressait doucement.

– C’est à Paris, chez ma tante de Morfontaine, dit-elle, l’hiver dernier.

– Oui, je sais que tu as passé quelques jours chez elle.

– Oui, maman et papa étaient revenus ici pour faire des plantations. C’était au mois de mars…

– Eh bien ?

– Tu sais que ma tante était souvent seule. Notre oncle, le marquis de Morfontaine, vivait beaucoup hors de chez lui depuis le mariage de ma cousine avec M. de Pierrefeu.

– Je sais cela.

– Ma tante était donc souvent seule, et elle m’emmenait partout avec elle. Un jour, nous étions au Bois et nous faisions le tour du lac dans une calèche toute neuve, avec une paire de chevaux achetés la veille aux Champs-Elysées, pour la somme ronde de vingt-deux mille francs.

– Ah ! dit Victor, je crois savoir l’histoire. Les chevaux eurent peur de la cascade…

– Oui, et ils s’emportèrent, et le cocher fut jeté à bas de son siège, continua Flavie, et pendant cinq minutes nous fûmes emportées, ma tante et moi, vers une mort certaine, car les chevaux couraient droit au lac, vers lequel ils se fussent précipités, si un secours inespéré ne nous fût arrivé.

– Un cavalier qui sauta à bas de son cheval, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Et qui se jeta résolument à la tête des chevaux, fut entraîné d’abord et finit par les maîtriser ?

– C’était lui ! murmura Flavie avec enthousiasme.

– Ah ! dit Victor pensif ; mais comment l’as-tu revu ?

Flavie continua :

– Il se déroba aux remerciements de ma tante, et lorsque le cocher fut remonté sur son siège, il sauta sur son cheval, nous salua et partit au galop. Ma tante ne l’a jamais revu.

– Mais… toi ?

– Moi, dit Flavie, dont la voix se reprit à trembler, deux jours après, en ouvrant ma fenêtre qui donnait sur la rue Vaneau, je vis passer un cavalier qui allait au pas, levait la tête et semblait chercher quelqu’un du regard. C’était lui. Il me salua et passa ; mais dans ce regard que nous échangeâmes, nous comprîmes que nous nous aimions.

– Pauvre Flavie ! murmura Victor.

Une larme roulait lentement sur la joue de la jeune fille…

– Et… depuis ?…

– Ah ! depuis, soupira Flavie, je l’ai revu bien des fois… presque tous les jours…

– Mais où ?…

– D’abord, à quelques jours de là, ce fut dans un bal.

– Chez qui ?

– Chez les Montalet.

Victor tressaillit.

– Tu sais, reprit Flavie, que Mme de Lamarens, la sœur de M. de Montalet, fait les honneurs du salon de son frère, l’hiver ?

– Oui, je sais cela.

– Il fendit la foule en m’apercevant, et il me fit danser toute la nuit.

– Après ?

– Un soir, continua Flavie de Passe-Croix, c’était au commencement de mai, le mois de Marie ; j’étais allée à Saint-Thomas-d’Aquin avec ma femme de chambre. Juliette fut malade dans l’église, et elle me demanda la permission de sortir un moment. J’attendis une heure, puis deux ; Juliette ne revint pas. Alors, pour la première fois de ma vie, j’osai sortir seule de l’église et m’en aller seule à travers les rues ; mais, tu le sais, dans notre cher faubourg Saint-Germain, les rues sont désertes. Cependant, j’avais à peine fait une centaine de pas, qu’un homme se trouva sur mon chemin…

– C’était lui encore, n’est-ce pas ?

– C’était lui… Et il osa me saluer et m’aborder… Et son regard me troubla ; sa voix produisit sur moi une sensation étrange ; je fus comme fascinée.

– Après, après ? fit Victor, que gagnait une impatience fébrile.

– Après, je l’ai revu à Paris d’abord, puis ici…

Victor regarda sa sœur, et son regard eut une terrible éloquence.

Flavie tressaillit de la tête aux pieds, et tout ce qu’il y avait en elle de pudeur alarmée, de vieux sang aristocratique et de fierté féminine se révolta soudain.

Elle saisit à son tour la main de son frère et lui dit :

– Ah ! Victor, Victor ! as-tu pu, un seul instant, croire que j’étais indigne de te présenter mon front ?

Victor serra de nouveau sa sœur dans ses bras. Puis il lui dit gravement :

– Eh bien ! puisque tu aimes cet homme et qu’il t’aime, tu l’épouseras !

Ces mots si simples semblèrent épouvanter et charmer à la fois la jeune fille.

– Mon Dieu ! dit-elle ; mais tu ne sais donc pas, Victor…

– Quoi ?

– Tu n’as donc jamais entendu dire à mon père que… une jeune fille noble…

– Eh bien ?

– Ne devait épouser qu’un gentilhomme ?

– C’est vrai. Et lui ?

– Il n’est pas noble.

– Ah ! fit Victor, dont tous les soupçons convergeaient, avec une désespérante rapidité, vers une certitude, et c’est pour cela qu’il a hésité à demander ta main ?

– Oui.

– Eh bien, rassure-le… et puisque tu l’aimes… il faudra bien que notre père…

– Attends, dit Flavie, tu ne sais pas tout encore.

– Parle !

– Il est noble ; mais il ne peut pas porter son nom.

A ces derniers mots, les tempes de Victor se baignèrent de sueur.

– Que veux-tu dire ? fit-il.

– Des raisons politiques l’ont forcé toute sa vie à porter un nom roturier. Mais il a un oncle qui porte son vrai nom, et dont il héritera ; et, à la mort de cet oncle…

– Ma pauvre Flavie ! interrompit brusquement Victor, crois-tu en la probité de cet homme ?

– Oh ! oui, dit-elle.

– A son amour ?

Elle posa sa main sur son cœur et murmura avec exaltation :

– Il m’aime !

– Eh bien, dis-moi le nom qu’il porte maintenant, reprit Victor, qui sentit que sa sœur avait foi en cet homme comme en Dieu lui-même.

– Il se nomme Albert Morel, répondit-elle simplement. Victor s’attendait à ce nom, et cependant il éprouva comme une commotion électrique en l’entendant retentir.

– Lui ? dit-il à son tour.

– Tu le connais ? fit Flavie avec joie.

– Parbleu !

– Ah ! c’est juste, tu viens de chez les Montalet.

– J’ai chassé avec lui toute la journée.

Flavie se méprit sur la nature des sentiments qui agitaient son frère.

– Eh bien, dit-elle, n’est-ce pas qu’il est noble et beau ?

– C’est un fort joli cavalier, répondit sèchement Victor.

– Oh ! continua-t-elle, il n’y a qu’à le regarder pour s’assurer que ce nom d’Albert Morel ne peut être le sien.

Victor se tut.

– Petit frère, reprit la jeune fille d’un ton caressant en passant ses bras au cou de Victor, tu me promets donc ton appui auprès de notre père ?

Cette question était trop directe pour qu’il fût aisé à Victor d’en éluder la réponse. Cependant il hésita un moment, puis il dit à Flavie :

– Quand dois-tu le voir ?

La jeune fille hésitait dans son trouble, à répondre.

– Parle, je t’en prie.

– Eh bien… ce soir…

– A quelle heure ?

– Dans une heure ou deux.

– Où ?

– Ici.

– C’est bien !

– Comme tu me dis cela !

– Ah ! c’est que, murmura Victor pensif, je voudrais être bien sûr que cet homme fera ton bonheur.

– Moi je n’en doute pas.

– Et moi… moi… Tiens ! s’interrompit brusquement Victor, les choses ne peuvent aller plus longtemps comme elles sont allées jusqu’à présent.

– Que veux-tu dire ?

– Noble ou non, il faut que ce M. Albert Morel t’épouse…

– Mais… je t’ai dit…

– Et cela, d’ici huit jours, juste le temps légal pour les publications.

– Avant la mort de son oncle, avant qu’il ait repris son nom ?

Victor haussa les épaules.

– Avant tout cela, dit-il.

– Mais… il ne le voudra pas !

– Il le voudra, dit Victor avec un ton d’autorité. Adieu, petite sœur.

Il lui mit un baiser au front, et ils reprirent le chemin du château.

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