‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 9 sur 71 · Chapitre 8

Chapitre 8

Lorsque M. de Nancery eut bu, il engagea la conversation avec lui.

« Ces messieurs causèrent de diverses choses, des relations de l’île avec la mère patrie, de Paris, où M. de Nancery avait passé ses plus belles années, et qu’il n’avait quitté qu’à la suite d’un violent chagrin, la mort de son meilleur ami.

« Le commandant Brunot ne sourcilla point, lorsqu’il fut question de M. Raymond de Luz.

« Il parut avoir oublié tous les détails de son duel avec M. Charles de Valserres.

« Au bout d’une heure, la langue de M. de Nancery commença à s’épaissir, sa tête s’alourdit, et les premières fumées de cette ivresse étrange que procurait la poudre noire commencèrent à le gagner. Bientôt son langage devint inintelligible, un flux de paroles lui échappa, et ces paroles, de plus en plus incohérentes, s’éteignirent enfin au bout d’un quart d’heure.

« Alors sa tête retomba sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent ; il étendit ses deux bras sur la table et finit par s’endormir.

« Alors aussi, le commandant Brunot et moi, nous regardâmes autour de nous.

« La plupart des planteurs de la colonie qui étaient venus à bord étaient remontés dans le grand canot pour s’en retourner à terre.

« Trois seulement demeuraient avec le capitaine et causaient avec lui, le cigare aux lèvres, en arpentant le gaillard d’arrière. »

« – Il dort, me dit le commandant ; attendons !

« En effet, M. de Nancery ronflait avec bruit.

« – Jusqu’à quand peut-il ronfler ainsi ? ajouta le commandant.

« – Une heure environ. Le sommeil de ma poudre noire n’est pas long.

« – C’est bien. Alors, promenons-nous.

« Nous allumâmes un cigare et rejoignîmes le capitaine et les planteurs.

« Trois quarts d’heure après, ces derniers suivirent le capitaine dans sa cabine, et le commandant et moi, nous retournâmes auprès de M. de Nancery.

« Son ivresse et son sommeil avaient été plus courts que je ne l’avais prévu.

« Il avait les yeux ouverts et promenait autour de lui un regard effaré.

« – Laissez-moi faire, me dit tout bas le commandant.

» Et il s’approcha de M. de Nancery, qui lui dit :

« – Ah ! vous voilà ?

« – Mais nous ne vous avons pas quitté, répondit le commandant Brunot.

« – Je me suis endormi, n’est-ce pas ?

« – Oui… les fumées du punch…

« – Ai-je dormi longtemps ?

« – Ma foi, je ne sais ; mais vous nous avez dit d’étranges choses durant votre sommeil.

« M. de Nancery tressaillit.

« – Comment ! j’ai parlé ?

« – Tout le temps, et…

« – Et ? fit-il avec inquiétude.

« – Vous nous avez raconté le duel de votre beau-frère, M. Raymond de Luz, avec mon ami M. de Valserres.

« M. de Nancery devint horriblement pâle.

« – Farceur ! lui dit le commandant en lui frappant sur l’épaule, vous savez escamoter une balle !

« A ces mots, M. de Nancery devint livide et jeta un cri ; puis, rapide comme la foudre, il ôta son gant et le jeta au visage du commandant.

« – Ah ! ah ! dit celui-ci en pâlissant à son tour, vous ne sauriez faire plus éloquemment l’aveu de votre crime.

« Et il ramassa le gant, en ajoutant :

« – Je vous tuerai demain.

« Le lendemain, acheva l’officier de marine, M. de Nancery et le commandant Brunot se battirent à l’épée, aux portes de Saint-Denis de Bourbon.

« J’étais un des témoins du commandant.

« Le combat fut long, terrible, acharné, mais le sort fut injuste, le commandant fut mortellement blessé et tomba.

« Seulement avant de mourir, il eut le temps de révéler tout ce que je viens de vous raconter, et M. de Nancery, déshonoré, fut contraint de quitter l’île Bourbon. »

Le soleil se couchait derrière les sapinières, lorsque l’officier de marine termina son récit, et presque en même temps les tourelles rouges du château des Rigoles apparurent à ses yeux et à ceux de Victor.

Le jeune saint-cyrien avait écouté, tout pensif, la fin de cette étrange histoire.

– Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que si ce M. Albert Morel ne faisait qu’un avec M. de Nancery, ce serait à lui envoyer une balle à travers bois, comme à une bête fauve ?

Le marin eut un sourire de mépris.

– Bah ! reprit-il, après tout, qu’est-ce que cela nous fait ? Nous ne sommes ni les vengeurs du commandant Brunot, ni ceux de M. Raymond de Luz. Et puis, qui nous dit que je ne suis pas le jouet d’une illusion bizarre, d’une de ces ressemblances qui désespèrent l’observation.

– C’est possible, murmura Victor.

Puis le jeune homme pressa le pas de son cheval et entra dans la grande allée de tilleuls qui servait d’avenue aux Rigoles.

Le premier valet que Victor trouva dans la cour et qui vint prendre la bride de son cheval était précisément celui qui, le matin, assis sur une des marches du perron, nettoyait des bottes à l’écuyère.

Il est de certaines heures dans la vie d’un homme où tout est pour lui pressentiment et révélation. La vue de ce valet rappela donc à Victor qu’il avait remarqué la boue jaune dont étaient couvertes les bottes à l’écuyère, et qu’il avait même fait cette réflexion qu’une boue semblable n’existait, à sa connaissance, que dans le parc de la Martinière.

Or, tandis que l’officier de marine descendait de cheval, Victor s’adressa au valet :

– A qui donc étaient les bottes que tu nettoyais ce matin, à M. Raoul ou à M. Amaury ?

– Non, monsieur, répondit le valet. Elles étaient à M. Mo rel.

Victor tressaillit en ce moment, comme s’il eût éprouvé une commotion électrique.

Décidément, ce M. Albert Morel lui tintait perpétuellement aux oreilles.

En même temps, un autre souvenir assaillit Victor. Il se rappela sa rencontre du matin avec Octave de Cardassol.

Octave lui avait dit avec un mauvais sourire :

« – Pendant que tu chasses chez les autres, on chasse chez toi, et le gibier qu’on court pourrait bien être ton honneur. »

Victor de Passe-Croix fut-il alors ébloui par une révélation mystérieuse ?

C’est probable.

Toujours est-il qu’il rejoignit l’officier de marine en lui disant :

– Nous sommes de vieux amis d’un jour, n’est-ce pas ?

– Oh ! très vieux, répondit le marin avec cordialité.

– L’amitié vit de confidences, dit-on.

– C’est mon avis.

– Voulez-vous être mon confident ?

– Parbleu !

– Eh bien, écoutez…

Et Victor prit familièrement le bras de l’officier de marine.

– J’écoute, fit celui-ci.

Victor l’emmena dans le parc, un peu loin de l’habitation. Puis il dit avec une gravité qui étonna l’officier :

– Le commandant Brunot croyait à cet instinct qui nous fait deviner un malfaiteur, m’avez-vous raconté ?

– Oui.

– Eh bien, je crois, moi, aux pressentiments qui nous annoncent un malheur probable.

– Que voulez-vous dire ?

– J’ai rencontré, ce matin, en venant ici, un oiseau de mauvais augure.

– Vraiment ?

– Et cet oiseau m’a annoncé qu’un danger planait sur le toit de ma maison. J’ai ri de la prédiction, d’abord.

– Et vous avez bien fait, j’imagine.

– Non, dit gravement Victor.

Le marin regarda son jeune ami, et le trouva tout ému.

– Voyons, dit-il, expliquez-vous…

– Depuis dix minutes, dit Victor de Passe-Croix, une voix dont je ne puis me rendre compte, une voix secrète, mais impérieuse, me dit que je dois retourner ce soir à la Martinière.

– Quelle folie !

– Peut-être, mais j’y retournerai.

– Allons donc !

– Et pour cela, comme je vous le disais, j’ai besoin d’un confident.

– Je suis prêt à l’être.

– Nos hôtes et leur suite vont bientôt arriver.

– C’est probable. Leur lièvre doit être forcé depuis longtemps.

– Quand ils arriveront, je serai parti.

– Mais…

– Monsieur, dit Victor d’un ton pénétré, s’il y a des voix secrètes, des pressentiments mystérieux, il y a aussi des sympathies subites contre lesquelles on essayerait en vain de lutter. Nous nous connaissons depuis quelques heures à peine, et déjà il me semble que vous êtes mon plus vieil ami.

– Vous avez peut-être raison.

Et le marin prit la main de Victor et la serra avec effusion.

– Me ferez-vous un serment ?

– Lequel ?

– Celui d’expliquer mon absence comme je vais vous prier de le faire ?

– Soit, je vous le jure.

– Alors, écoutez.

– Voyons.

– Nous avons fait un pari.

– Oui.

– Quel est-il !

– Qu’une petite chienne beagle que je possède et qui se nomme Fanchette, attaquerait seule un sanglier et le courrait trois heures.

– Bon !

– Nous avons parié vingt-cinq louis, et je suis allé chercher Fanchette. On ne m’attendra pas pour dîner ; mais je serai bien certainement de retour à la nuit.

– Ma foi, monsieur, dit le marin, tout cela est bizarre, mais il sera fait comme vous le désirez. Je donnerai cette explication ; seulement, me croira-t-on ?

– On vous croira.

– En êtes-vous sûr ?

– Oui, car je passe aux yeux des Montalet pour un garçon aventureux, un casse-cou, un cerveau brûlé, comme on dit.

– Et vous reviendrez cette nuit ?

– C’est probable. Mais, à propos, dit Victor, j’oubliais le point essentiel.

– Ah !

– Ce n’est point à la Martinière que je vais chercher la chienne beagle.

– Où donc alors ?

– Chez un de nos fermiers, à trois lieues de la Martinière, au Bas-Coin : c’est le nom de la ferme. N’oubliez pas cela, monsieur, ajouta Victor avec un accent étrange ; c’est très important !

– Ah ! monsieur, murmura le marin, vous m’étonnez fort depuis quelques minutes.

– Histoire de pressentiments.

– Mais, pressentiments ou non, comptez sur moi. Je suis à vous.

A son tour, Victor prit la main de l’officier et la serra avec une effusion sans pareille.

Puis ils revinrent vers le château, et comme ils approchaient d’un valet qui ratissait le sable d’une allée, Victor éleva la voix.

– Oui, monsieur, dit-il, je tiens les vingt-cinq louis que ma chienne beagle chassera le sanglier comme un lapin.

A ces paroles, qui frappèrent son oreille, le valet leva la tête.

– Voyons ! reprit Victor, tenez-vous mes vingt-cinq louis ?

– Soit, monsieur.

Alors Victor appela le valet.

– Hé ! là-bas ! dit-il, Martin ! c’est bien Martin qu’on te nomme ?

– Oui, monsieur, dit le valet en s’approchant.

– Tu connais mon cheval ?

– Neptune ? le cheval noir ?

– Justement. Va lui donner une poignée d’avoine, selle-le et amène-le-moi.

Le valet partit en courant. Dix minutes après on amenait Neptune tout sellé. Neptune était demeuré à l’écurie depuis le matin, il avait eu le temps de se refaire ; car Victor avait monté, pour chasser, un des chevaux des Montalet.

– Adieu, dit le jeune homme en sautant en selle et tendant la main à l’officier de marine. Au revoir, plutôt.

– A cette nuit.

– Oui, à moins que mes pressentiments ne deviennent trop sérieux, ajouta Victor.

Et il mit Neptune au galop, disant au valet qui venait de lui tenir l’étrier :

– Tu n’oublieras pas de dire à M. Raoul que je suis allé au Bas-Coin chercher ma chienne beagle.

Victor galopa rondement à travers bois.

Comme il n’était plus qu’à un quart de lieue de la Martinière, il entendit retentir un coup de fusil dans un fourré voisin.

Et soudain il arrêta Neptune, qui pointa les oreilles et huma l’air bruyamment.

Le saint-cyrien venait de se dire :

« Généralement le braconnier de profession, le paysan, n’a pas un gros calibre ; il préfère un fusil à canons étroits, du plus faible numéro. Cela porte plus loin, croit-il, ça fait moins de bruit et use moins de poudre…

– Il est nuit close, c’est le coup de fusil d’un affûteur, c’est-à-dire d’un braconnier, et il a été tiré à moins de cent mètres d’ici.

« Or, le coup de fusil que je viens d’entendre fait le tapage d’une petite pièce de quatre. Ce doit être un des Cardassol et probablement Octave. »

Le raisonnement de Victor ne manquait pas de justesse, et il eut sans doute un grand poids sur sa détermination ; car au lieu de continuer son chemin vers la Martinière, le jeune homme poussa Neptune dans la direction où avait retenti le coup de fusil, et entra hardiment dans le fourré, en se disant :

– A moins que tu ne sois une ombre, un fantôme ou un diable, je te trouverai.

Neptune était un vrai cheval, il sautait les fossés, passait comme un chien à travers les broussailles et trouvait son chemin pour lui et son cavalier là où un piéton eût hésité.

En deux minutes, il eut atteint une clairière de trente mètres de circonférence, au milieu de laquelle achevait de brûler une bourre. C’était là qu’on avait tiré.

Bien que la nuit fût venue, il y avait une dernière lueur crépusculaire qui permit à Victor d’apercevoir un homme immobile, blotti derrière une touffe d’arbres, et fumant une de ces pipes que l’on nomme brûle-gueule.

Victor avait de bons yeux, des yeux de chasseur, comme on dit.

– Hé ! Octave ! dit-il.

Il avait reconnu le Cardassol.

Celui-ci avait un genou en terre, et devant lui son fusil.

– Tu peux te montrer, reprit Victor ; je ne te chercherai pas querelle ce soir.

Cardassol se releva.

– Ne t’ai-je pas donné la permission de chasser chez moi ? ajouta Victor de Passe-Croix.

– Même la nuit ? demanda Cardassol, qui fit un pas en avant avec son effronterie habituelle.

Sur ces mots prononcés d’un ton amical, M. Octave de Cardassol s’approcha tout à fait du jeune cavalier.

– Sais-tu que tu es réellement aimable aujourd’hui, Victor ?

– Tu trouves ?

– Ma foi !

– Aimable, c’est possible ; mais je suis surtout curieux.

– Ah ! ah !

– Je t’ai rencontré ce matin chez les Montalet ?

– Bon !

– Et je te retrouve chez moi ce soir.

– Eh bien ?

– Je suis curieux de savoir à quoi tu as employé ta journée.

– J’ai tué trois lièvres.

– Seulement ?

– Oui, dit Cardassol avec son aplomb merveilleux.

– Bon ! dit Victor, je crois que tu as mauvaise vue la nuit, car tu n’aperçois point là-bas ce chevreuil que tu as tué raide tout à l’heure. Tiens, là… près de cette souche de sapin.

– Tu as de bons yeux, toi, Victor.

– Mais oui…

– Et c’est pour savoir ce que j’avais tué aujourd’hui que tu t’es dérangé de ton chemin ?

Victor tressaillit.

– Sans doute, dit-il.

– Rien que pour cela ?

– Absolument.

– Ah !

Victor mentait à Octave et se mentait à lui-même.

– Tiens, reprit le Cardassol, sois franc ; ce que je t’ai dit ce matin t’a intrigué.

– Peut-être… balbutia Victor.

– Tu voudrais des détails ?

– Si tu en as.

– Me laisseras-tu emporter mon chevreuil ? marchanda Octave de Cardassol.

– Oui, certes !

– Alors, je vais te satisfaire.

Et Octave de Cardassol appuya familièrement la main sur le pommeau de la selle de Victor de Passe-Croix.

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