Chapitre 11
Une heure après, Victor de Passe-Croix remontait à cheval et faisait mine de s’en aller aux Rigoles.
Quant à Flavie, elle se dirigeait vers le pavillon du parc, et comme elle poussait la porte devant elle, un cri retentit tout à coup dans l’espace.
Ce cri rappelait le huhulement de la chouette, et servait sans doute de signal pour Mlle Flavie de Passe-Croix.
C’était ainsi qu’autrefois le comte de Main-Hardye annonçait son arrivée à Diane de Morfontaine. On eût pu se croire, à vingt années de distance, au château de Bellombre.
M. Octave de Cardassol n’avait nullement exagéré la vérité, et tout se passait comme il l’avait dit.
Un cavalier qui, depuis longtemps déjà, avait laissé de côté les chemins battus, arrivait à la lisière du parc et s’arrêtait dans un petit massif de bouleaux et de pins, où il attachait son cheval.
C’était M. Albert Morel.
L’hôte des Montalet demeura quelques secondes auprès de son cheval avant de se diriger vers une brèche pratiquée dans la clôture du parc.
Il prêta l’oreille pour s’assurer qu’aucun bruit insolite ne retentissait auprès de lui.
Il n’entendit rien. La nuit était calme.
– Au diable le clair de lune ! murmura-t-il. Les nuits lumineuses ne sont pas celles de mon goût. Heureusement qu’il y a une allée très sombre dans le parc ; je vais la suivre pour aller au pavillon.
M. Albert sauta lestement dans le parc, puis il se baissa le long de la haie et gagna presque à plat ventre l’allée dont il venait de parler.
Là, il se redressa et chemina tranquillement.
Les arbres étaient touffus et ne laissaient point pénétrer les rayons de la lune.
A l’extrémité de cette allée se trouvait le pavillon, dont les persiennes closes laissaient filtrer cependant la clarté d’une lampe à abat-jour.
M. Albert Morel marchait d’un pas rapide, et il n’avait point encore atteint l’unique marche qui séparait du sol la porte du pavillon, que cette porte s’ouvrit.
Flavie était sur le seuil, le cœur palpitant.
– Ah ! vous voilà, mon ami, dit-elle, vous voilà enfin !
– Suis-je donc bien en retard, ma Flavie bien-aimée ?
Et M. Albert Morel entra dans le pavillon, et porta à ses lèvres la jolie main de Flavie.
La jeune fille ferma la porte, puis elle vint s’asseoir auprès de M. Albert Morel et lui dit :
– Oui, mon ami, vous êtes en retard d’une grande heure.
– Vraiment ?
– Et cette heure m’a paru mortelle…
– Chère Flavie !
– Ah ! reprit-elle, c’est que j’ai de bonnes nouvelles à vous donner, mon ami.
M. Albert Morel tressaillit et regarda la jeune fille avec surprise.
– Oh ! oui, cher Albert, de bonnes nouvelles, continua-t-elle.
Il prit les deux mains de la jeune fille, et, la regardant tendrement :
– Voyons, j’écoute ! dit-il.
– Mon frère est pour nous…
– Votre… frère ?
Et M. Albert Morel pâlit.
– Oui, mon frère, continua Flavie, mon cher Victor… Mais vous le connaissez comme il vous connaît, du reste…
– En effet.
– N’avez-vous pas chassé avec lui toute la journée ?
– C’est vrai.
– Eh bien ! il vous trouve charmant et bon, mon Albert, et il est pour nous…
– Mais vous lui avez donc tout dit ? s’exclama M. Albert Morel avec un accent de dépit.
– Il a bien fallu, répondit la jeune fille.
– Comment ! que voulez-vous dire ?
– Victor savait tout…
– Vous plaisantez !
– Non, je vous jure.
– Mais c’est impossible.
– Il est venu ici, ce soir.
– Ici ? A la Martinière ?
– Oui.
– Ah ! fit M. Albert Morel, à qui le soir, à dîner, au château des Rigoles, on avait annoncé que Victor était parti pour aller chercher sa chienne beagle à la ferme du Bas-Coin.
Aussi se hâta-t-il d’adresser à Mlle de Passe-Croix cette question en apparence étrangère à leur conversation :
– Est-ce que vous n’avez pas une ferme nommée le Bas-Coin ?
– Oui. Pourquoi ?
– Est-elle près d’ici ?
– Oh ! non, il y a bien trois lieues d’ici au Bas-Coin. C’est dans la direction du château des Rigoles.
– Alors, répondit M. Albert Morel, je comprends… Votre frère, en effet, devait tout savoir. Mais…
– Eh bien, reprit Flavie, qui continuait à se méprendre sur l’émotion qui paraissait agiter M. Albert Morel, eh bien, réjouissez-vous ami.
– Pourquoi ? dit à son tour M. Albert Morel.
– Mais parce que l’heure de notre bonheur est proche.
– Comment ?
– Victor a sur mon père une influence qui tient du prodige.
– Ah !
– Et mon père lui cède toujours.
– Vous croyez ?
– Quant à ma mère, j’en fais mon affaire, moi, dit Flavie avec une petite moue résolue. Elle fera ce que je voudrai, maman.
M. Albert Morel était d’une pâleur livide.
Flavie continua avec une volubilité enfantine :
– Victor veut que notre mariage se fasse tout de suite.
– Mais, chère Flavie, s’écria M. Albert Morel, qui était au supplice, vous savez bien que cela est impossible !
– Impossible, dites-vous ? Oh !…
Et Flavie se redressa vivement, et elle fit mine de s’éloigner de l’homme qu’elle aimait.
– Sans doute, répondit M. Albert Morel ; vous oubliez que… mon oncle…
– Votre oncle ne mourra pas, dit Flavie, parce que nous le soignerons ensemble. Nous n’avons besoin ni de sa fortune, puisque vous êtes riche et que je le suis, ni de son nom, puisque mon père consentira à ce que je m’appelle Mme Albert Morel.
– Mais M. votre père n’y consentira jamais, répéta M. Albert Morel d’une voix altérée.
– Si, puisque Victor le veut ! dit-elle pleine de confiance.
M. Albert Morel secouait la tête.
– Votre frère est donc revenu à la Martinière ? demanda-t-il brusquement.
– Oui, certes.
– Et il y est encore ?
– Non.
– Où donc est-il ?
– Il est retourné aux Rigoles.
M. Albert Morel respira.
– Eh bien, dit-il, je le verrai demain aux Rigoles et nous causerons.
– Ah ! si vous saviez, mon ami, comme ce cher Victor fera de mon père tout ce qu’il voudra.
– Vous croyez ?
– Oh ! j’en suis sûre.
« Diable ! diable ! pensait M. Albert Morel, les choses s’embrouillent singulièrement, grâce à cet étourdi de saint-cyrien. Mais où peut-il avoir appris ?… Mon secret est donc connu de quelqu’un dans les environs ? »
Cependant Flavie prenait le trouble de son amant pour de la joie, et son émotion à elle ne lui permettait point, du reste, de remarquer l’embarras qui s’était emparé de lui. Aussi passa-t-elle à ses côtés une heure environ à faire mille projets d’avenir, mille rêves de bonheur.
Elle l’aimait tant !
M. Albert Morel avait fini par se dominer complètement, et alors il avait retrouvé son sourire séducteur et ce regard voilé, mélancolique, qui allait toujours à l’âme de Flavie. Il fut plus tendre et plus passionné encore que de coutume, et lorsqu’il se leva pour partir, il sut verser une larme de bonheur, que Flavie essuya avec un baiser.
Il était près de deux heures du matin lorsque M. Albert Morel quitta le pavillon.
La lune brillait toujours au ciel, et le prudent rôdeur de nuit reprit son chemin par l’allée touffue qu’il avait suivie en venant.
Et, tout en marchant, M. Albert Morel s’adressait le singulier monologue que voici :
– Décidément, je commence à croire qu’il ne fait très bon pour moi ni aux Rigoles ni à la Martinière. Si j’étais mon maître, je filerais cette nuit même pour Paris ; mais je suis leur esclave, aux autres, et je ne sais trop comment ils vont prendre les nouvelles que je vais leur porter tout à l’heure.
M. Albert Morel était arrivé à l’extrémité de l’allée, et il s’apprêtait à franchir la clôture du parc, lorsqu’il vit se dresser tout à coup un homme devant lui.
Le rôdeur de nuit fit un pas en arrière ; mais l’homme fit un pas en avant, leva la main, et M. Albert Morel vit luire le canon d’un pistolet.
En même temps, une voix qu’il reconnut lui dit :
– Si vous reculez encore, monsieur, je vous tue.
Albert Morel n’avait d’autre arme qu’une cravache.
Il comprit que la partie n’était pas égale et que mieux valait pour lui accepter l’explication qu’on semblait vouloir lui demander.
Il s’arrêta donc et demeura immobile, les bras croisés.
L’homme au pistolet, qui, on le devine, n’était autre que Victor, s’approchant alors tout à fait de M. Albert Morel, lui mit la main sur l’épaule.
– Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que vous êtes ici chez moi ?
– Je le sais, monsieur.
– Qu’il est nuit, et que vous avez pénétré dans mon parc, qui est clos.
– Je sais tout cela, monsieur.
– Ce qui, aux termes de la loi, me donne le droit de vous tuer.
Albert Morel se prit à sourire.
– Je ne suis pas un voleur, dit-il.
– Non, dit Victor ; mais vous venez de voir ma sœur.
– Je l’avoue.
– Ma sœur vous aime…
– Oui, monsieur.
– Et vous l’aimez ?
– De toute mon âme, monsieur.
L’œil de Victor étincela et sembla vouloir lire au fond de l’âme de M. Albert Morel.
– Dites-vous vrai ? fit-il.
– Je vous le jure.
M. Albert Morel tressaillit de nouveau.
– Eh bien, en ce cas, monsieur ; il faut nous hâter… Car, poursuivit Victor, vous devez comprendre qu’une fille de bonne maison, comme ma sœur, ne peut continuer à recevoir, la nuit, dans un pavillon isolé, un homme qui n’est ni son frère, ni son époux.
– Aussi, monsieur…
– Pardon, répondit Victor d’un ton hautain, j’ai un peu le droit d’interroger. Flavie est une enfant qui ne sent qu’à demi la portée des plus graves événements de la vie, et qui trouve tout naturel qu’un homme lui promette de l’épouser, et recule indéfiniment l’exécution de cette promesse, sous je ne sais quel prétexte.
– Il n’est pas question de prétextes, dit sèchement M. Albert Morel, mais bien de nécessités impérieuses.
– Et… ces nécessités ?
– M’ont empêché jusqu’à présent de faire une démarche auprès de M. le baron votre père.
– Monsieur, dit brusquement Victor, vous ne vous appelez pas Albert Morel.
Ce dernier tressaillit et répliqua :
– Qu’en savez-vous ?
– Du moins, c’est ce que vous avez dit à ma sœur.
– Eh bien, monsieur, si cela était ?
– J’espère bien que cela sera, morbleu ! dit Victor. Croyez-vous que je sois flatté de voir ma sœur s’appeler madame Albert Morel ?
Le ton hautain de Victor froissait son interlocuteur au dernier point ; mais Victor était armé ; de plus, il était chez lui ; et enfin, il avait qualité pour parler haut au séducteur de sa sœur.
– Monsieur, dit-il, retenez bien ceci : vous allez retourner aux Rigoles avec moi.
– Soit, monsieur.
– Il n’y sera nullement question de ce qui s’est passé entre nous, comme bien vous pensez.
– Sans doute.
– Nous chasserons demain toute la journée, et vous reviendrez avec moi.
– Ici ? fit M. Albert Morel avec un certain effroi.
– Ici.
– Pour quoi faire ?
– Pour demander à mon père la main de ma sœur.
– Mais, monsieur, ne pensez-vous pas que, auparavant…
– Auparavant, monsieur, dit froidement Victor, vous me déclinerez votre vrai nom, le lieu de votre naissance, votre fortune et vos relations de famille, et si les renseignements que vous me donnerez ne me conviennent pas… au lieu de vous donner la main de ma sœur, je vous brûlerai la cervelle !
M. Albert Morel eut sérieusement peur.
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