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Chapitre 12

Le sang-froid plein de menaces avec lequel Victor venait de s’exprimer avait produit sur M. Albert Morel une impression profonde.

– Voilà un homme, s’était-il dit, avec lequel je n’ai qu’à bien me tenir, et qui ne fait pas de vaines menaces.

Néanmoins, il conserva tout son calme.

– Monsieur, insinua-t-il, je crois être digne d’entrer dans votre famille et d’obtenir la main de mademoiselle votre sœur.

– Tant mieux pour vous, monsieur, répondit Victor.

– Et maintenant, continua M. Albert Morel, si vous m’en croyez, nous retournerons aux Rigoles.

– Volontiers, monsieur.

M. Albert Morel avait déjà franchi la clôture du parc.

– Ne vous trompez pas de cheval, lui dit Victor.

– Plaît-il ?

Mais Victor n’eut pas la peine de répondre à la question un peu étonnée de son futur beau-frère. M. Albert Morel venait de reconnaître qu’il y avait deux chevaux là où il n’en avait laissé qu’un.

En effet, Victor était parti de la Martinière monté sur Neptune et accompagné d’un valet qui, juché sur un courtaud percheron, portait devant lui la petite chienne beagle, prétexte du retour précipité du jeune homme à la Martinière.

Lorsqu’il était arrivé au bout de l’avenue, Victor s’était arrêté tout à coup, disant au valet :

– Je suis un étourdi, j’ai oublié ma bourse au salon. File, j’arriverai toujours avant toi.

Et Victor avait fait mine de revenir sur ses pas ; mais, au lieu de cela, il s’était jeté dans le parc, avait fait sauter la clôture à Neptune, qui est leste comme un cerf, puis il était allé attacher le noble animal auprès du cheval de M. Albert Morel.

Après quoi il était revenu dans le parc, s’était blotti au bout de l’avenue, et un pistolet à la main, l’autre à sa ceinture, il avait attendu que M. Albert Morel sortît du pavillon où le recevait Flavie.

– Je le vois, dit ce dernier, vous êtes un homme de précaution.

– Monsieur, répondit Victor, en mettant le pied à l’étrier, je n’aime pas le bruit et je fais tout ce que je puis pour éviter une explosion.

– Soyez tranquille, monsieur, répondit Albert Morel, il n’y aura pas d’explosion.

Et il sauta en selle à son tour. Pendant quelques minutes, les deux cavaliers chevauchèrent silencieusement côte à côte. Ce fut Victor qui reprit la parole le premier.

– Monsieur, dit-il, je crois que, d’ici aux Rigoles, nous avons le temps de causer. Qu’en pensez-vous ?

– Ce sera comme vous voudrez, monsieur.

– Et je vais en profiter pour vous demander une explication longue et catégorique.

M. Albert Morel tressaillit, mais il paya d’audace.

– Je suis à vos ordres, dit-il.

– D’abord, quel âge avez-vous ?

– Trente-deux ans.

– C’est quinze ans de plus que ma sœur ; passons. Où êtes-vous né ?

M. Albert Morel ne sourcilla point.

– A Paris, dit-il.

– Et vous êtes gentilhomme ?

– Oui, monsieur.

– Ma sœur m’a dit que de graves raisons vous forçaient à taire votre véritable nom. Est-ce vrai ?

– Oui, monsieur.

– Quelles sont ces raisons ?

– Des raisons politiques.

– Je désirerais les connaître.

M. Albert Morel se tourna à demi sur sa selle.

– Monsieur, répondit-il froidement en regardant Victor en face, vous me permettrez de différer cette explication ?

– Pourquoi ?

– Parce que je veux vous la donner en présence de M. votre père.

– Mais, monsieur, fit Victor avec un geste de colère.

– Pardon, monsieur, répliqua M. Albert Morel avec calme, vous m’avez promis de me brûler la cervelle si mes explications ne vous convenaient pas…

– Oh ! vous pouvez y compter.

– Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas trop ému. A demain, monsieur.

Et M. Albert Morel poussa son cheval et prit une légère avance.

Avec la pétulante impatience de son âge, Victor voulut d’abord le rejoindre et lui cingler un coup de cravache à travers le visage ; mais il eut bientôt retrouvé le calme nécessaire pour se modérer, et il fit la réflexion suivante :

– Voilà un homme que je viens de malmener, à qui j’ai parlé la tête haute, avec un accent hautain, et tout cela parce qu’il ressemble, m’a-t-on dit, à un misérable appelé Charles de Nancery. Eh bien, il peut se faire que cet homme et M. de Nancery n’aient rien de commun, et que le premier soit le meilleur et le plus estimable des hommes, dont le seul crime aura été d’aimer ma sœur et de songer à l’épouser.

Ce raisonnement fort sage arrêta l’élan premier de Victor et permit à M. Albert Morel de s’éloigner.

– Attendons à demain, se dit encore Victor. Et puis, d’ici là, qui sait si…

Victor n’osa compléter sa pensée. Deux voix s’élevaient en lui, deux voix différentes, qui parlaient en sens inverse avec une égale énergie.

L’une disait :

– Je voudrais, pour tout au monde, que M. de Nancery l’assassin et cet homme fussent le même personnage, car j’avais toujours rêvé de marier ma petite sœur Flavie à mon cher ami Raoul de Montalet.

L’autre voix disait :

– Fou que tu es ! tu ne sais donc pas que Flavie aime cet homme passionnément et qu’elle peut mourir de son amour ?

Et Victor tomba dans une si profonde rêverie, qu’il oublia de pousser Neptune et de rejoindre M. Albert Morel.

D’ailleurs, Neptune était fatigué ; il avait tant couru, tant galopé depuis le matin !

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