Chapitre 13
Tandis que Victor laissait Neptune continuer son chemin au trot, M. Albert Morel galopait ventre à terre.
Le sportman montait un cheval de pur sang récemment réformé de l’entraînement et qui avait gagné le derby deux ou trois années auparavant. Neptune, auprès de lui, était lourd et manquait d’action, et cependant il n’allait point encore assez vite au gré de M. Albert Morel, car celui-ci lui mit plus d’une fois l’éperon aux flancs avant d’arriver en vue des Rigoles.
La lune venait de disparaître derrière les sapinières. A sa place, le premier rayon de l’aube frisait la cime des arbres.
M. Albert Morel n’avait aux Rigoles qu’un seul confident de ses absences nocturnes, c’était son valet de chambre.
– Est-ce toi, Martin ? demanda M. Albert Morel.
– Oui, monsieur.
Et Martin, le valet de chambre, prit le cheval par la bride, attendant que, selon sa coutume sans doute, son maître mît pied à terre.
Mais M. Albert Morel demeura en selle.
– Qu’y a-t-il de nouveau aux Rigoles ? demanda-t-il.
– Rien, monsieur.
– S’est-on aperçu de mon absence ?
– Non. Cependant monsieur fera bien de prendre ses précautions pour rentrer.
– Pourquoi ?
– M. Amaury de Montalet est déjà levé, monsieur.
– Ah ! ah !
– Il est au chenil et va visiter les écuries.
– C’est bon.
– Monsieur fera bien de rentrer par le jardin, et, s’il est rencontré, de dire qu’il a eu la migraine et s’est promené une grande partie de la nuit.
Pendant que le valet de chambre parlait, M. Albert Morel avait tiré de sa poche un carnet et un crayon.
Puis, arrachant un feuillet de carnet, il avait écrit dessus deux lignes en caractères hiéroglyphiques.
– Tu vas aller chez le bûcheron, dit-il à Martin.
– Tout de suite ?
– Oui. Et tu me rapporteras une réponse. Il faut absolument que je voie le bûcheron avant que nous partions pour la chasse.
La façon dont M. Albert Morel prononçait le mot de bûcheron, semblait annoncer qu’il n’était point question pour lui d’un vulgaire charbonnier.
Il mit pied à terre, et le valet de chambre sauta, à son tour, sur le cheval.
M. Albert Morel gagna les Rigoles à pied, traversant les endroits les plus fourrés du parc, et se dirigeant vers le jardin potager.
Il espérait pouvoir, de là, gagner un petit escalier tournant qui l’aurait conduit à sa chambre ; mais comme il atteignait le bas de cet escalier, il se trouva nez à nez avec Amaury de Montalet qui venait des communs, où il avait donné des ordres à ses piqueurs et à ses palefreniers.
– Tiens ! déjà levé ? fit celui-ci.
– Oui, mon cher.
– Vous êtes matinal.
– C’est-à-dire que je ne me suis pas couché.
– Bah !
– J’ai eu toute la nuit une névralgie violente, mon cher.
Amaury remarqua le costume de M. Albert Morel.
– Et c’est pour la dissiper que vous avez chaussé des bottes à l’écuyère, cher ami ?
– Justement j’ai couru une heure à cheval à travers les bois.
– Ah ! ah !
– Aussi vais-je changer de costume et prendre un bain. A quelle heure chassons-nous ?
– A dix heures.
– Bon ! je vais dormir après mon bain, en ce cas ; au revoir.
– Dites donc, Morel ? fit Amaury de Montalet au moment où le rôdeur de nuit allait gravir l’escalier.
– Allez, je vous écoute.
– Savez-vous que vous êtes profondément dissimulé ?
– Moi !
– Parbleu !
– A propos de quoi donc, cher ?
Amaury se mit à rire.
– Voyons, fit-il, soyez franc avec un ami ! est-elle brune ?
– Qui ?
– Elle, parbleu !
M. Albert Morel ne sourcilla point.
– Eh ! diable ! continua Amaury, on n’a pas des névralgies toutes les nuits. Quelle est donc la petite bûcheronne ou la jolie fermière qui vous fait ainsi courir ?
M. Albert Morel respira.
– Elle est brune, dit-il. Chut ! Bonsoir…
– A la bonne heure !
– Vous êtes satisfait ?
– Oui, c’est tout ce que je voulais savoir. Tâchez de dormir trois heures.
– Au revoir, cher.
Et M. Albert Morel regagna sa chambre et se mit au lit ; mais il ne dormit pas.
Bien au contraire, il attendit fort impatiemment le retour de son valet de chambre.
Celui-ci ne revint qu’au bout d’une heure.
Il était porteur d’un billet pareillement écrit en chiffres, et dont voici la traduction exacte :
« Je me doute de ce que vous avez à me dire.
« Je sais que les Montalet ont fait détourner les bêtes rousses dans les bois Rolland. Vous perdrez la chasse et vous trouverez le bûcheron sur la gauche de la ferme de la Brûlerie, auprès d’un four à plâtre abandonné.
« Soyez là vers midi. »
M. Albert Morel soupira.
– Je suis pourtant l’esclave de ces hommes ! murmura-t-il.
Cependant Victor, tout en rêvant et laissant aller Neptune au petit trot, était arrivé aux Rigoles comme le premier rayon de soleil frangeait la cime des sapinières.
Au moment où il mettait pied à terre, il vit Amaury, au haut du perron, qui le saluait de la main.
– Ah ! ah ! lui dit celui-ci, te voilà enfin !
– Est-ce que tu ne comptais plus sur moi ? demanda Victor en riant.
– Ma foi non.
– Pourquoi donc, mon Dieu ?
– Mais, dit Amaury, parce qu’il ne faut jamais compter sur les fous.
– Hein ?
– Et tu es un peu fou.
– Moi ?
– Parbleu ! tu as fait avec notre ami le marin un pari qui en est la preuve.
– Bah !
– Tu vas faire éventrer ta chienne beagle, et voilà tout.
Malgré ses graves préoccupations, Victor retrouva tout l’aplomb, toute la forfanterie de ses vingt années.
– Je tiens vingt-cinq louis de plus, dit-il.
– Alors tu es deux fois fou.
– Soit.
– Et je suis trop loyal pour te vouloir voler ton argent.
– C’est-à-dire que tu recules ?
– Moi, reculer !
– Dame !
– Morbleu ! non ; et puisque tu me défies, mon cher…
– Tiens-tu mon pari ?
– Oui.
– Ma chienne est-elle arrivée ?
– Il y a longtemps. Elle était couchée dans un panier et dormait de tout son cœur. Faudra-t-il lui donner de la soupe comme aux autres ?
– Non, Fanchette ne chasse bien que lorsqu’elle est à jeun. Eh bien ! ajouta Victor, nous avons bien la chienne, mais où prendrons-nous la bête de chasse ?
– Mon piqueur a détourné des bêtes rousses cette nuit.
– Cela ne fait point mon affaire.
– Allons donc !
– Je veux une laie nourrice ou un solitaire !
– Archi-fou !
– Ou tu peux retirer ton enjeu.
– Ah ! parbleu ! dit Amaury, puisque tu y tiens à ce point, je veux te satisfaire.
– Vraiment ?
– A un quart de lieue d’ici se trouve un vieux sanglier dont nous avons connaissance depuis le commencement de l’automne.
– Où donc ?
– Au val Puiseaux.
– Et vous ne l’attaquez point ?
– C’est-à-dire qu’un beau jour il nous a décousu trois chiens, et qu’ensuite il a passé la Loire à la nage pour se sauver en Gâtinais. Il en est revenu le lendemain. Peu de temps après, nous l’avons attaqué de nouveau, et il nous a joué le même tour ; si bien que nous avons fini par y renoncer.
– Eh bien, Fanchette ira lui mordre les oreilles.
– Elle sera décousue.
– Tu es en droit de le souhaiter, puisque tu paries vingt-cinq louis.
Amaury se prit à sourire.
Comme il allait répliquer, une fenêtre s’ouvrit au-dessus du perron. C’était l’officier de marine qui venait de se lever.
– Bonjour, lui dit Victor en le saluant de la main.
– Ah ! vous voilà de retour ?
– Avec ma chienne. Tenez-vous toujours mes vingt-cinq louis ?
– Toujours ! Attendez, je descends.
Le marin avait deviné que Victor avait sans doute besoin de le voir.
Victor, en effet, se souciait bien moins de son pari du sanglier qui voyageait si volontiers en Gâtinais que d’un moment de conversation avec le marin.
Celui-ci descendit, serra la main d’Amaury et celle de Victor, et dit à ce dernier :
– Si nous laissions notre hôte à ses graves occupations de maître de maison…
– Et de grand veneur, s’il vous plaît, dit Amaury en souriant.
– Pour aller fumer un cigare dans le parc ? ajouta le marin.
– Venez, dit Victor.
– Allez, messieurs, ajouta Amaury, je vais donner un coup d’œil aux écuries.
Victor prit le marin sous le bras et l’emmena dans le lieu le plus solitaire du parc.
Le jeune homme était devenu grave, triste, presque solennel.
L’officier de marine comprit que la nuit qui venait de s’écouler avait été pour Victor féconde en événements.
Victor jeta un regard autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls.
– Vous êtes donc allé à la Martinière ? lui dit le marin.
– Oui, monsieur.
– Dites : « Mon ami. »
Victor lui prit la main.
– Oui, dit-il, je le sais, vous êtes déjà mon ami.
– Parbleu !
– Et c’est à vous que je vais me confier corps et âme.
– Comme vous me dites cela !
– Ah ! c’est que j’ai vécu une éternité d’angoisses tout entière durant la nuit qui vient de s’écouler.
– Que vous est-il arrivé ?
– Vous savez bien, cet homme…
Le marin tressaillit.
– M. Albert Morel ? dit-il.
– Oui.
– Eh bien, il est aimé d’une femme, d’une jeune fille sans expérience, d’une enfant qui lui a donné son âme tout entière.
– Mon Dieu !
– Et cette jeune fille…
Victor s’arrêta, la sueur au front.
– Achevez, murmura le marin.
– C’est ma sœur !
Et comme le marin baissait la tête, Victor reprit :
– Vous comprenez bien, mon ami, qu’il ne faut pas, maintenant, que cet homme soit ce M. Charles de Nancery dont vous m’avez raconté l’épouvantable histoire, car…
– Car M. Charles de Nancery est marié, ajouta le marin.
Victor était pâle, ses dents claquaient d’épouvante.
– Et cependant si c’était lui ?
– Il faudrait le tuer, dit simplement le marin.
– Et si ma sœur allait en mourir ?
Le marin courba la tête et se tut.
Alors Victor lui raconta ce qu’il avait appris durant cette nuit : comment sa sœur Flavie avait rencontré M. Albert Morel, comment celui-ci osait, chaque soir, s’introduire dans le parc de la Martinière, et comment encore il s’était trouvé face à face avec lui au bout de la petite allée touffue qui conduisait au pavillon. Le marin l’écouta sans l’interrompre ; puis, quand il eut fini :
– Eh bien, que comptez-vous faire ?
– Je ne sais, dit Victor.
– Oh ! dit le marin, il est impossible que deux hommes se ressemblent aussi parfaitement.
– Mon Dieu ! taisez-vous !
Tout à coup le marin se frappa le front :
– Ah ! quel souvenir ! s’écria-t-il.
– Que voulez-vous dire ?
– Je vous ai raconté que Charles de Nancery avait tué le commandant Brunot ?
– Oui !
– Mais je vous ai dit aussi qu’avant de tomber, le commandant avait atteint son adversaire au côté droit ?
– C’est vrai.
– La cicatrice d’un coup d’épée ne s’efface jamais. Si M. Albert Morel n’est autre que Charles de Nancery, il doit avoir, à la hauteur du sein droit, sous l’aisselle, la trace de ce coup d’épée.
– Oh ! dit Victor avec emportement, dussé-je le déshabiller de force, il faudra bien…
– Il est possible que deux hommes se ressemblent traits pour traits, acheva le marin, mais il est impossible que le hasard permette qu’ils éprouvent les mêmes accidents et portent une blessure identique. Si M. Albert Morel et Charles de Nancery, ne font qu’un…
– Demain, à pareille heure, je l’aurai tué, interrompit Victor.
– Seulement, dit le marin, le difficile est de constater si la blessure existe.
– Je vous dis que je le déshabillerai de force, s’il le faut.
– Vous êtes un enfant !
– Pourquoi ?
– Mais parce que si M. Albert Morel est un galant homme, s’il n’a rien de commun avec M. de Nancery…
– Eh bien ?
– Vous l’aurez mortellement offensé… car avant de le déshabiller, il faudra bien lui raconter l’histoire de Charles de Nancery.
– C’est juste.
– Et, voyez les conséquences : si M. Albert Morel est un galant homme, dans quinze jours il sera le mari de votre sœur.
– Oh ! certes, oui.
– Croyez-vous qu’il vous pardonnera jamais de l’avoir pris pour un misérable et un assassin ?
– Mais que faire donc, alors ?
– Tenez, je considère la recherche de cette cicatrice comme la preuve matérielle de culpabilité que nous devrons lui donner, à lui ; mais il nous faut une preuve morale, à nous, avant d’entreprendre cette recherche.
– Je ne vous comprends pas très bien, dit Victor de Passe-Croix.
– Ecoutez : je vais, à déjeuner, parler de Bourbon, des colonies, de M. Raymond de Luz et du commandant Brunot.
– Bon !
– Epiez-le, regardez-le, observez ses gestes, son maintien, son regard. S’il se trouble, vous pourriez alors l’entraîner dans quelque coin de la forêt, pendant la chasse, et là, vous le sommerez de vous montrer à nu sa poitrine.
– Vous avez raison, dit Victor.
La cloche du déjeuner interrompit la conversation du marin et de Victor de Passe-Croix.
– Allons dit ce dernier, l’épreuve est prochaine.
Et ils regagnèrent le château.
– Quand ils entrèrent dans la salle à manger, tous les hôtes des Montalet étaient à table déjà.
Une seule place était vide. C’était celle de M. Albert Morel.
– Où est notre ami ? demanda M. de Montalet le père.
– Il est encore au lit, répondit Raoul.
– Allons, donc !
Amaury ajouta :
– Je l’ai rencontré ce matin, au point du jour, dans le jardin, souffrant d’une violente névralgie. Il s’est promené une partie de la nuit. Depuis il s’est couché et m’a fait prier de ne point l’attendre pour déjeuner.
– Pauvre Morel ! dit M. de Montalet, c’est un gai compagnon, d’ordinaire ; il va vous manquer aujourd’hui.
– Bah ! je le connais, dit Amaury ; il se lèvera vers onze heures, cassera une croûte, montera à cheval et viendra nous rejoindre.
– Sait-il où nous chassons ?
– Oui, dit Raoul de Montalet.
– Ah ! c’est-à-dire, observa Amaury, que je ne l’ai pas revu depuis le retour de Victor.
– Vous savez tous, messieurs, dit-il, le fameux pari de mon ami ?
– Oui, oui, dit-on à la ronde ; hourra ! pour la chienne beagle.
– Je l’ai vue tout à l’heure, dit un des chasseurs.
– Ah !
– Elle est charmante, ma foi !
– Eh bien ! messieurs, continua Amaury, je pensais que mon ami Victor se serait contenté d’une bête rousse.
– C’est déjà fort honnête, dit Raoul de Montalet.
– Mais Victor est ambitieux, ma foi !
– Je gage, dit M. de Montalet le père, qu’il veut un solitaire.
– Justement. Alors j’ai changé l’ordre du jour. Nous devions chasser dans les bois Rolland, mais nous irons attaquer au val Puiseaux ce vieux sanglier qui passe si gaillardement la Loire pour s’en aller en Gâtinais.
– Et que nous avons surnommé, dit Raoul, le monsieur de Pithiviers.
Cette dénomination fit rire tout le monde, et Victor lui-même, en dépit de ses angoisses.
– Alors il faudra prévenir M. Albert Morel, dit M. de Montalet le père.
– C’est inutile, dit Raoul.
– Bah !
– La pauvre petite chienne beagle sera décousue sans que le monsieur de Pithiviers ait songé même à quitter sa bauge. Ce qui fait que les bêtes rousses seront chassées aujourd’hui.
Cette opinion de Raoul échauffa l’humeur chasseresse de Victor :
– C’est ce que nous allons voir bientôt, ami Raoul, dit-il.
– As-tu beaucoup d’argent sur toi, Victor ?
– J’ai cinquante louis que je vais doubler, répondit le jeune homme en nouant sa serviette et se levant de table.
– A cheval, messieurs ! dit Amaury.
– Les paris sont ouverts, ajouta Victor ; je tiens tout ce qu’on voudra…
L’assurance de Victor était telle que personne ne souffla mot.
On monta à cheval. La petite troupe des chasseurs se dirigea vers le val Puiseaux, suivie d’un mulet qui portait sur son dos Fanchette, couchée dans son panier.
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