Chapitre 14
Victor de Passe-Croix avait vingt ans, c’est-à-dire l’âge où les impressions sont vives et mobiles.
Une heure auparavant, notre héros n’avait qu’une préoccupation : savoir si M. Albert Morel n’était pas le même personnage que M. Charles de Nancery.
Mais M. Albert Morel n’avait point assisté au déjeuner ; on était parti sans lui ; et, une fois en route, Victor redevint le jeune homme aventureux qui ne songeait plus qu’à sortir triomphant de sa gageure.
Aux yeux de tous, Victor était insensé.
On ne chasse pas plus un sanglier avec un beagle qu’on ne tirerait sur un éléphant ou un rhinocéros avec un pistolet de salon.
Le beagle est un tout petit chien, à peu près de la taille du terrier, bâti comme le basset ; avec cette différence qu’il a les jambes droites et qu’il est beaucoup moindre encore de volume. Le beagle a une petite voix glapissante qui ressemble bien plus à celle du renard chassant un lièvre qu’au coup de gorge d’un chien de meute.
On chasse le lapin dans les luzernes ou les bruyères avec le beagle ; on le met quelquefois sur un lièvre ou un chevreuil ; mais il n’est jamais venu à personne l’idée bizarre de lui faire attaquer un sanglier.
Cependant Victor avait parié, on tenait son pari, et, avec l’audace et la confiance naturelles à son âge, il s’en allait bravement en tête de la petite troupe, écoutant sans sourciller les brocards dont on l’accablait.
Le val Puiseaux, où était le rendez-vous, était un vallon assez sauvage, situé à une demi-lieue du château des Rigoles. Un taillis épais mélangé de broussailles, quelques roches grisâtres, se dressant çà et là aux flancs des deux coteaux qui l’enserraient, donnaient à ce vallon un aspect presque sinistre.
C’était au fond de ce vallon, situé lui-même au centre de grands bois, que le fameux solitaire, surnommé par les Montalet le monsieur de Pithiviers, se baugeait habituellement.
– Pauvre Fanchette ! dit Raoul de Montalet en tirant le joli animal de son panier, tu ne te doutes pas que tu vas mourir.
– Ne te presse donc pas tant de prononcer son oraison funèbre, cher, répondit Victor.
Il y avait, à l’entrée du vallon, une mare où le sanglier s’était souillé pendant la nuit.
– Tiens ! dit Amaury en lui montrant le pied du sanglier et ses vautrées, vois-tu ?
– Parbleu !… Au retour, là ! Fanchette, au retour, ma belle.
Et Victor mit le beagle au bord de la mare, reprit sa trompe et entonna la fanfare du vautrait.
Le petit animal flaira la passée et fit entendre un petit coup de voix.
– Tiens ! dirent les chasseurs, elle mord, la petite, et l’odeur ne lui est pas désagréable.
Comme si elle eût compris cet encouragement, Fanchette donna deux coups de voix, puis elle se prit à galoper vers le fourré, dans lequel elle se laissa glisser comme un lapin après deux jolis bonds.
– Elle court droit à la bauge ! cria Victor.
Et il poussa son cheval à travers les broussailles.
La voix menue, aigrelette de la chienne beagle faisait un fort joli tapage sous le couvert.
On ne voyait plus Fanchette, mais on l’entendait.
Au bout de cinq minutes, elle fut au seuil de la bauge.
Le sanglier était couché sur le ventre, la hure à demi enfoncée dans la fange, l’œil rond et sanglant.
La petite chienne, un peu étonnée, un peu émue peut-être, s’arrêta hésitante et se tut un moment.
– Eh ! eh ! ricanèrent plusieurs chasseurs, est-ce qu’elle croyait être sur la voie d’un lapin ?
Mais Victor avait suivi Fanchette ; il était à deux pas d’elle, et il lui cria :
– Oh ! la la ! mon petit chien ; oh ! la, la ! sus ! sus !
Cette voix bien connue fit une héroïne de Fanchette, qui se rua sur le sanglier en faisant un tapage d’enfer.
Le solitaire, un peu surpris, n’avait point daigné se lever tout d’abord ; mais Fanchette fit un bond et le mordit à l’oreille gauche.
– Bravo ! bravo ! crièrent plusieurs voix ; mais gare le coup de boutoir !
Le coup de boutoir du solitaire fut terrible, en effet, car il entama un tronc d’arbre, mais non pas la peau de Fanchette.
Avec une adresse merveilleuse, le beagle avait esquivé le coup, tourné à mesure que le sanglier tournait, et elle jappait de plus belle, comme un roquet après un gros chien.
Le sanglier ahuri se ruait sur elle ; Fanchette fuyait, se jetait de côté, revenait en jappant, et le mordait, tantôt à l’oreille, tantôt à l’arrière-train, esquivant toujours le coup de boutoir.
Victor était à quelques pas, sonnant l’attaque et triomphant par avance.
– Ah çà ! mais ça devient sérieux, sur mon honneur, dit enfin M. de Montalet le père.
– Bravo ! bravo ! murmurait-on tout alentour de la bauge.
Fanchette était un vrai petit démon.
Enfin, hors de lui, écumant, l’œil sanglant, fou de douleur et de colère, le solitaire débaugea.
Et Victor sonna le lancer.
Ce fut chose curieuse, pendant plus d’une heure, que cette chasse à travers les broussailles qui couvraient le val Puiseaux.
Le sanglier s’en allait lentement, faisait des randonnées, croisait ses fuites et ne paraissait nullement disposé à prendre un grand parti devant un aussi mince adversaire.
La petite chienne le suivait à vue, donnant de la voix avec un acharnement sans exemple.
– Eh bien, Amaury, fit Victor, qui suivait la chasse au trot et avait à côté de lui l’aîné des Montalet, que penses-tu de cela ?
– Je pense que mon pari est perdu, dit Amaury.
– Tu te rends ?
– Morbleu ? oui. Et, tiens, en voilà la preuve.
En parlant ainsi, M. Amaury de Montalet prit dans le talon de sa selle une carabine à deux coups. Le sanglier trottait tranquillement à cinquante mètres en avant, ne songeant plus à revenir sur ses pas, mais suivant, au contraire, une ligne droite et se dirigeant vers le nord, c’est-à-dire vers la Loire.
M. Amaury de Montalet choisit un moment où la bête passait dans une éclaircie et présentait le travers.
Il épaula et fit feu.
Le sanglier tomba, frappé mortellement au défaut de l’épaule.
Alors Victor reprit sa trompe et sonna l’hallali.
– Combien veux-tu de ta chienne, Victor ? dit Raoul de Montalet, qui arrivait au moment où le petit beagle mordait avec fureur les suites du sanglier agonisant.
– Combien m’en donnes-tu ?
– Vingt-cinq louis.
Le saint-cyrien se mit à rire.
– Elle n’est point à vendre, dit-il. Une chienne comme cela vaut pour moi un cheval de course. Vous voyez, messieurs, qu’elle me fait gagner des paris.
Victor avait mis pied à terre et avait pris dans ses bras la petite chienne, qu’il couvrait de caresses.
– Voilà tes vingt-cinq louis, dit Amaury de Montalet. Remets Fanchette dans son panier et allons-nous-en aux bois Rolland.
– Peuh ! fit Victor avec dédain ; après un solitaire, c’est maigre chose que des bêtes rousses.
– Tu n’as pas le triomphe généreux, Victor, dit Raoul.
Le marin s’était approché de Victor.
– Songez, lui dit-il à l’oreille, que nous retrouverons bien certainement M. Albert Morel aux bois Rolland.
– Vous avez raison, répondit Victor, qui s’empressa de remonter à cheval.
Deux heures après, les échos des bois Rolland, qui étaient de vastes sapinières, retentissaient des criailleries de la meute des Montalet, du son du cor des piqueurs et des veneurs, et la chasse était à son plus beau moment.
Mais l’ardeur cynégétique de Victor s’était calmée.
Victor ne s’occupait plus de la chasse ; il songeait à M. Albert Morel. Le marin et lui galopaient à travers champs et taillis, moins pour suivre la meute que pour rencontrer cet homme qui ressemblait si étrangement à M. Charles de Nancery.
Enfin, comme le soir venait, comme déjà le soleil s’inclinait à l’horizon, Victor, que l’officier de marine accompagnait encore, se trouva dans une clairière face à face avec M. Albert Morel.
M. Albert Morel les salua tous les deux avec une grâce parfaite.
– Eh bien ! monsieur, dit-il à Victor, vous avez gagné votre pari ?
– Oui, monsieur.
– Je vous en fais mon compliment.
– Merci bien.
M. Albert Morel s’inclina.
– Dites donc, monsieur, continua Victor, oserais-je vous faire une proposition ?
– Faites, monsieur.
– Que penseriez-vous d’une petite halte sous ces grands chênes ?
– Comme vous voudrez ; il fait si chaud aujourd’hui ! Et M. Albert Morel, après avoir mis pied à terre, attacha son cheval à un arbre.
Le marin et Victor l’imitèrent.
Puis ils vinrent s’asseoir sur l’herbe, auprès de M. Albert Morel.
Le marin attachait sur lui un regard plein d’obstination.
– Vraiment ! monsieur, dit-il, vous craignez la chaleur ?
– Enormément, monsieur.
– Vous n’avez donc jamais vécu dans les pays chauds ?
– Jamais.
– Vous n’avez donc jamais franchi l’équateur ?
– Pas que je sache !
Et M. Albert Morel ajouta en souriant avec bonhomie :
– C’est bon pour vous, monsieur, qui avez fait le tour du monde.
– Deux fois, monsieur.
– Ah !
– Et je n’ai jamais eu plus chaud qu’un jour à l’île Bourbon.
– On dit pourtant que son climat est tempéré.
– Oui, au bord de la mer.
– Vous vous étiez donc avancé dans l’intérieur des terres ?
– Oui.
– Alors, c’est différent.
– J’ai fait à l’intérieur de l’île un singulier voyage.
– Contez-nous donc cela, monsieur, dit M. Albert Morel avec calme.
– Il faut dire qu’il était question d’un duel.
– Ah !
– Entre un officier français, le commandant Brunot, et un habitant de l’île Bourbon.
Le marin prononça ces mots, lentement, appuyant sur le nom de Brunot et regardant M. Albert Morel bien en face.
Celui-ci ne sourcilla point.
– A propos de quoi ce duel ?
– Oh ! c’est tout une histoire.
– Est-elle bien longue ?
– Non.
– Voyons donc, alors ?
– Il y avait, ou il y a encore à l’île Bourbon un créole appelé Charles de Nancery.
– Ah !
– Ce créole a épousé, voici sept ou huit ans environ, une riche héritière, mademoiselle de Luz, sœur d’un malheureux jeune homme qui fut tué en duel à Paris par un officier de hussards.
M. Albert Morel écoutait avec une grande attention et ne sourcillait pas.
– Or, figurez-vous, continua le marin, que l’un des témoins de l’officier de hussards, devenu chef de bataillon d’infanterie de marine, fut envoyé à Bourbon sur une frégate à bord de laquelle j’étais moi-même aspirant.
– Je devine, dit M. Albert Morel, ce M. de Nancery s’est battu avec le commandant.
– Justement.
– Pour venger le malheureux frère de sa femme.
– Vous vous trompez, monsieur.
– Bah !
– Car ce M. Charles de Nancery, acheva le marin en regardant M. Albert Morel en face, était un misérable assassin.
M. Albert Morel ne put être maître de lui en ce moment. Il pâlit et se leva avec précipitation. L’œil de Victor pesait sur lui comme la pointe d’une épée.
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