‹ Le Testament de Grain-de-SelChapitre 16 sur 71 · Chapitre 15

Chapitre 15

Avant d’aller plus loin, disons ce qui s’était passé entre M. Albert Morel et ce personnage mystérieux que nous avons désigné sous le nom de bûcheron.

M. Albert Morel n’avait point songé à dormir, après qu’il eut reçu le billet que lui apportait son valet de chambre.

Aucune raison sérieuse ne l’avait empêché d’assister au déjeuner des chasseurs et de partir avec eux pour être témoin des exploits de Fanchette, la petite chienne beagle.

Mais M. Albert Morel avait bien autre chose à faire, ma foi ! que d’aller à la chasse.

Le bûcheron l’attendait.

Quand les veneurs furent partis, M. Albert Morel se leva, fit lentement sa toilette, et, comme l’avait prédit l’un des Montalet, il descendit vers onze heures à la salle à manger.

Quand arrivait l’époque des chasses, le château des Rigoles devenait le centre d’une véritable république.

Chacun y vivait librement, à sa guise, suivant son humeur et sa fantaisie.

M. Albert Morel se fit servir à déjeuner, comme s’il eût été chez lui, puis il demanda un cheval, car le sien était las, et il partit annonçant qu’il allait rejoindre les chasseurs.

Il piqua même un temps de galop jusqu’aux bois, dans la direction du val Puiseaux.

Mais une fois qu’il fut sous la futaie, il tourna brusquement à gauche, gagna les bois Rolland, et arriva, comme l’angélus de midi sonnait au clocher d’un village voisin, au four à plâtre abandonné qu’on lui avait assigné pour rendez-vous.

Un homme l’y attendait.

Cet homme était monté sur le mur du four à plâtre, et, à première vue, c’était bien un bûcheron, vêtu d’un sarrau bleu, coiffé d’un méchant béret, qui avait auprès de lui une hache et un marteau.

Mais en y regardant de plus près, on aurait pu voir que ce personnage avait du linge de corps comme jamais un vrai bûcheron n’en avait porté, et que ses mains blanches, longues, aristocratiques, ne s’étaient jamais durcies au contact de la cognée.

De plus, cet homme fumait un cigare, un vrai cigare, ma foi : de ceux que la régie vend soixante centimes, la moitié du salaire d’une journée pour un pauvre bûcheron.

Enfin cet homme était jeune et beau, il avait le teint blanc et mat, une fine moustache noire, une tournure distinguée, que son accoutrement bizarre était impuissant à dissimuler.

En voyant arriver M. Albert Morel, cet homme ne se leva point. Il demeura fort tranquillement assis sur son mur, secouant du bout des doigts la cendre de son cigare.

M. Albert Morel, au contraire, descendit de cheval et s’approcha, le chapeau à la main, dans une attitude respectueuse qui ne semblait pas faire partie de ses habitudes.

En effet, tous ceux qui connaissaient M. Albert Morel le tenaient pour un homme parfaitement bien élevé, mais de formes légèrement hautaines.

Il était gentilhomme de manières, sinon de naissance, disait-on dans le monde.

– Bonjour, monsieur Morel, dit le faux bûcheron. Vous êtes exact, j’en conviens.

– Monsieur le vicomte sait bien, dit M. Albert Morel, que ses ordres sont toujours ponctuellement exécutés.

– Fi ! monsieur ; ne vous servez donc pas de ce vilain mot : des ordres ! Je me contente d’exprimer des désirs, mon cher…

– Monsieur le vicomte est trop bon, en vérité !

– Voulez-vous un cigare ? dit le faux bûcheron.

Et il présenta son étui à M. Albert Morel. Celui-ci hésita.

– Prenez donc ! insista celui auquel on venait de donner le titre de vicomte ; nous avons à causer longuement, si j’en crois votre billet.

– En effet.

M. Albert Morel prit le cigare, l’alluma à celui du vicomte, mais il demeura debout.

– Asseyez-vous donc là, sur ce fagot, dit le faux bûcheron.

M. Albert Morel s’assit.

– A présent, je vous écoute.

Alors M. Albert Morel s’exprima ainsi :

– Tout allait fort bien, monsieur. Mlle Flavie de Passe-Croix m’aimait de plus en plus.

– Je sais cela.

– Elle avait accepté sans réserve la petite fable de l’oncle dont j’attends le nom et l’héritage.

– Je sais encore cela.

– Huit jours de plus, et elle était mûre pour l’enlèvement.

– Eh bien ?

– Une catastrophe est survenue.

– Bah !

– Vous savez bien que Mlle de Passe-Croix a un frère.

– Oui, qui sort de Saint-Cyr cette année.

– Justement.

– Eh bien ! ce frère…

– Ce frère était aux Rigoles, hier matin, chez les Montalet.

– Je sais qu’il est lié avec eux.

– Il y a pareillement aux Rigoles un officier de marine dont vous savez le nom, sans doute, M. de Fromentin.

– Bon ! après ?

– Cet officier et Victor de Passe-Croix ont beaucoup causé ensemble, hier, dans la journée.

– Ah ! ah !

– Tous deux me regardaient obstinément.

Le faux bûcheron eut un sourire railleur.

– Est-ce que cela vous étonne, cher monsieur, dit-il, que M. de Fromentin, qui a été le témoin du commandant Brunot, vous regarde ? Vous ressemblez si parfaitement à M. Charles de Nancery…

Un nuage passa sur le front de M. Albert Morel.

– Eh bien ! reprit le faux bûcheron, est-ce là ce que vous appelez une catastrophe, monsieur ?

– Oh ! non.

– Expliquez-vous donc alors…

– Hier soir, je suis allé, comme de coutume, à la Martinière.

– Bon !

– Et comme je quittais Mlle de Passe-Croix…

– Vous vous êtes trouvé face à face avec son frère Victor.

– Justement.

– Ce qui vous a étonné et même un peu épouvanté.

– Vous savez cela ?

– Je le suppose, du moins.

M. Albert Morel courba le front.

– Et M. Victor de Passe-Croix, continua le faux bûcheron, vous a sommé d’épouser sa sœur ?

– A peu près…

– Peut-être même vous a-t-il demandé des renseignements sur votre position et votre famille ?

– Oui, monsieur le vicomte, et, vous comprenez…

– Je comprends qu’il sera difficile à M. Albert Morel de satisfaire M. Victor de Passe-Croix, ricana le faux bûcheron.

– Aussi me suis-je hâté de vous écrire.

– Vous avez bien fait.

– Car je ne sais, en vérité…

– Que lui avez-vous dit ?

– Que, ce soir, je lui donnerais toutes les satisfactions qu’il demande.

– Ah !

– Car, ajouta M. Albert Morel, c’est ce soir qu’il veut m’emmener à la Martinière.

– Pourquoi faire ?

– Pour que je m’explique nettement à son père, le baron de Passe-Croix, sur mes intentions.

– Il va vite en besogne, le jeune homme, murmura en souriant le vicomte.

Puis il regarda M. Albert Morel.

– Monsieur, lui dit-il, changeant tout à coup de ton et d’attitude, savez-vous comment Victor de Passe-Croix a appris la vérité ?

– Je l’ignore, monsieur.

– Hier matin, comme il se rendait aux Rigoles, il a rencontré un de ses voisins qui lui a dit que, chaque nuit, un homme s’introduisait dans le parc de la Martinière.

– Et… ce voisin…

– C’était moi qui l’avais aposté sur le passage de Victor.

– Vous ! monsieur le vicomte ?

– Moi, monsieur.

M. Albert Morel regardait le faux bûcheron avec stupeur. Ce dernier reprit :

– N’en doutez pas, M. de Fromentin, l’officier de marine aura raconté à Victor de Passe-Croix l’histoire du créole Charles de Nancery.

– Je le crains.

– Il faut vous arranger aujourd’hui même, monsieur, pour que M. de Passe-Croix sache que Charles de Nancery et Albert Morel ne font qu’un.

– Mais… monsieur… tout est perdu, alors.

– Au contraire, tout est sauvé.

– Je ne comprends plus.

– C’est inutile. Agissez, on pense pour vous, monsieur.

M. Albert Morel s’inclina.

– Ecoutez, poursuivit le faux bûcheron, Victor de Passe-Croix est jeune, mais il est circonspect et incapable de jouer sottement avec l’honneur de sa sœur. Quand il saura qui vous êtes, il songera à vous tuer sans bruit, sans esclandre.

M. Albert Morel fit la grimace.

– Il vous proposera un duel, et, d’après ce que vous m’avez dit, il est probable que M. de Fromentin sera son témoin.

– Je le crois aussi, monsieur.

– S’il en est ainsi, vous lui donnerez rendez-vous à la clairière du val Fourchu.

– Bien.

– Et vous lui direz que vous y serez ce soir.

– A quelle heure ?

– Après le souper. Il fait clair de lune. On peut se battre à l’épée.

M. Albert Morel crut comprendre.

– Ah ! dit-il, je devine à présent votre but, monsieur le vicomte.

– Je ne crois pas, moi.

– Vous voulez que je tue Victor de Passe-Croix.

– Vous êtes un niais, monsieur Morel, dit froidement le vicomte.

– Alors…

– Alors, il est inutile que vous compreniez. Dites seulement à Victor de Passe-Croix que vous serez à neuf heures, avec un témoin, des épées et des pistolets, à la clairière du val Fourchu.

– C’est parfait, monsieur le vicomte, j’obéirai.

– Allez, dit le bûcheron.

Et, d’un geste, le mystérieux personnage fit comprendre à M. Albert Morel que son audience était terminée.

Celui-ci se leva, salua profondément, alla reprendre son cheval, qu’il avait attaché à un arbre, sauta en selle et s’éloigna.

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