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Chapitre 16

Alors ce personnage mystérieux qui signait ses billets : Le Bûcheron, et que M. Albert Morel appelait M. le vicomte, ce personnage se leva à son tour, mit la cognée et le marteau sur son épaule, et se dirigea vers un petit sentier qui s’enfonçait dans le bois.

Ce sentier, que le bûcheron suivit pendant près de trois quarts d’heure, courait sous la futaie en zigzags et conduisait à une sorte de hutte, qui avait dû être habitée par de vrais bûcherons, mais qui, pour lors, eût semblé abandonnée sans un mince filet de fumée qui montait au-dessus du toit.

Cependant le vicomte alla droit à la porte et frappa.

Une voix se fit entendre à l’intérieur et demanda :

– Que veut-on ?

– Causer de la pluie et du beau temps, messeigneurs.

La porte ne s’ouvrit point encore.

– Aimez-vous les nuits sombres ? demanda la voix du dedans.

– Non, répondit le vicomte, je préfère le clair de lune.

Alors la porte s’ouvrit.

Dans la hutte où pénétra le vicomte se trouvaient trois jeunes gens assis devant un feu de tourbe.

Tous trois fumaient de beaux cigares ; tous trois cependant étaient vêtus comme le bûcheron, d’un sarrau bleu et d’un pantalon de grosse laine.

– Eh bien ? dit l’un d’eux.

– La mine a éclaté.

– Ah ! ah !

– Victor sait tout.

– A-t-il tué Albert Morel ?

– Non ; mais ce soir il pourra bien le faire, si nous n’y mettons bon ordre.

Et le vicomte raconta à ses compagnons son entretien avec M. Albert Morel. Puis il ajouta :

– Maintenant, messieurs, il n’y a pas une minute à perdre.

– La chaise de poste est prête depuis trois jours, dit l’un des jeunes gens.

– Très bien.

– Où faudra-t-il la conduire ?

– Dans le fourré du val Fourchu, à cent pas de la clairière.

– C’est moi qui suis le postillon, ajouta un second, et je vous garantis, messieurs, que les chevaux de Cardassol n’auront jamais été menés si bon train.

– Et moi, messieurs, reprit le vicomte, je vous conseille de ne point oublier vos pistolets. Le jeune homme a de la race, il résistera comme un beau diable !…

Albert Morel, en quittant le prétendu bûcheron, s’était donc dirigé vers le bois Rolland, et il n’avait point tardé à rejoindre les Montalet et leurs hôtes.

Deux heures après, nous l’avons vu, et il retrouvait face à face avec Victor de Passe-Croix et l’officier de marine. Ce dernier lui racontait cette histoire, qu’il ne savait que trop bien, du commandant Brunot et de M. de Nancery.

A cette épithète d’assassin dont le marin flétrit M. de Nancery, soit qu’il ne pût être maître de lui plus longtemps, soit qu’il ne fît qu’obéir aux ordres mystérieux de ce personnage plus mystérieux encore qu’on appelait le bûcheron, M. Albert Morel s’était donc levé tout pâle et tout frémissant.

L’œil de Victor pesait sur lui.

– Mais qu’avez-vous donc, cher monsieur, fit le marin.

– Moi ? rien… excusez-moi.

– Est-ce que vous auriez connu le commandant Brunot ?

– Oh ! non.

– Ou M. de Nancery ?

– Pas davantage.

Le trouble de M. Albert Morel allait croissant.

– Cher monsieur, dit Victor à son tour, M. de Fromentin ne vous raconte point l’histoire de M. le commandant Brunot et de M. Charles de Nancery sans raisons…

– Je ne vois pas celles qu’il peut avoir, cependant…

Et la voix de M. Albert Morel commençait à trembler.

– Ah ! c’est que, dit Victor, il paraît que vous ressemblez beaucoup…

– A qui donc ?

– A M. Charles de Nancery.

– Ah ! vous trouvez…

– Et, dit M. de Fromentin, qui ne doutait plus depuis un instant, si je pouvais seulement voir votre côté droit à nu…

Et M. Albert Morel reprit d’un air hautain :

– Plaît-il, monsieur ?

Le marin poursuivit avec calme :

– Voir votre côté droit, et constater que vous n’avez pas sous l’aisselle certain coup d’épée que reçut M. de Nancery.

– Monsieur !…

– Eh ! mon Dieu ! monsieur, dit le marin, M. de Passe-Croix m’a tout confié…

– Plaît-il ?

– Je sais que sa sœur vous aime ; et comme vous ressemblez, trait pour trait, à cet assassin qu’on nomme Charles de Nancery…

– Mais, monsieur…

– Vous ne pouvez nous refuser la seule preuve que nous vous demandons de votre non-identité avec ce misérable !

Victor avait un moment gardé le silence.

– Allons ! monsieur, dit-il à son tour, faites-moi donc le plaisir de vous exécuter.

– Comment l’entendez-vous ? fit M. Albert Morel en se redressant.

– Mettez votre habit bas.

– Comme pour un duel, n’est-ce pas ?

– Justement.

– Et puis ?

Et M. Albert Morel ricanait.

– Et puis ouvrez votre chemise…

Mais M. Albert Morel ne bougea pas et répondit :

– Vous êtes fou, monsieur, d’avoir pu supposer un moment que je descendrais à de semblables complaisances. Permettez que je rejoigne la chasse… à moins toutefois que M. de Fromentin ne veuille continuer son histoire.

– Vous la connaissez aussi bien que lui ! s’écria Victor.

Et le jeune homme, hors de lui, cingla un coup de cravache en plein visage à M. Albert Morel.

Celui-ci étouffa un cri rauque, un cri sauvage, recula d’un pas et leva sur Victor un regard injecté :

– Il me faut tout votre sang à présent ! dit-il.

– Et moi, j’ai soif du vôtre ! répondit Victor.

– Messieurs, dit à son tour le marin, après ce qui vient de se passer, il est inutile d’entrer dans de bien longues explications.

– C’est mon avis, dit Victor avec hauteur, et bien qu’il me répugne de me battre avec M. Charles de Nancery, l’assassin…

– Monsieur !…

– Je ferai cet honneur à l’homme qui a essayé de déshonorer la maison de mon père.

– Oh ! monsieur, prenez garde ! murmura M. Albert Morel, dont les dents claquaient de fureur.

– Je suis à vos ordres, monsieur.

– Eh bien, ce soir, après le souper…

– Soit.

– Nous nous battrons au clair de lune.

– Oui.

– Au val Fourchu, dans la clairière.

– Oui.

– Amenez monsieur pour vous servir de témoin ; j’en aurai un, moi aussi.

Et comme le marin et Victor se regardaient, M. Albert Morel ajouta :

– Mon témoin est étranger au château des Rigoles, et il est inutile de mettre aucun de ces messieurs dans la confidence de nos affaires.

Victor fit un signe d’assentiment.

Alors M. Albert Morel remonta à cheval, et au moment de s’éloigner il ajouta en regardant Victor :

– A propos, monsieur, quelles sont vos armes ?

– L’épée, si vous le voulez bien.

– Soit.

– La difficulté, dit le marin, sera peut-être de nous en procurer aux Rigoles.

– Ne vous inquiétez pas, j’en aurai. A ce soir, messieurs.

M. Albert Morel redevenu complètement maître de lui, salua Victor et le marin et s’éloigna au petit trot. Victor et M. de Fromentin se regardèrent alors.

– Maintenant vous ne doutez plus, n’est-ce pas ? fit le marin.

– Hélas !

Et en prononçant cette exclamation, Victor songea à sa sœur.

– Pauvre Flavie ! murmura-t-il, elle est capable d’en mourir…

Une larme roula dans ses yeux et descendit lentement le long de sa joue.

– Courage ! lui dit le marin, il faut d’abord tuer cet homme… et puis nous songerons à guérir votre sœur de son fatal amour…

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