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Chapitre 17

Le soir, au château des Rigoles, le souper fut gai et bruyant comme de coutume.

La journée de chasse avait été superbe. On avait pris trois sangliers, dont une laie, sans compter le vieux solitaire, dont la vaillante petite Fanchette avait occasionné la mort.

M. Albert Morel, Victor et l’officier de marine s’étaient comme donné le mot pour affecter une insouciance et une bonne humeur parfaites.

Personne, durant le souper, à les voir manger de fort bon appétit et rire de bon cœur, n’aurait pu supposer un seul instant qu’il y avait entre eux l’abîme creusé par un coup de cravache.

– Messieurs, dit Victor, comme le souper tirait à sa fin, j’ai la douleur de vous quitter ce soir.

– Comment ! tu pars ? dit Raoul de Montalet.

– Oui, j’ai promis à ma mère de retourner à la Martinière ce soir ; mais je reviendrai.

– Quand ?

– Bientôt. Demain peut-être.

– Ce cher Victor, dit Amaury de Montalet, passe ses journées et ses nuits à cheval.

– Comment dors-tu donc, Victor ? demanda Raoul.

– Je dors à cheval, répondit Victor.

– Messieurs, dit à son tour M. Albert Morel, on vient d’allumer des cigares, et je puis maintenant, grâce aux consolations philosophiques du havane, vous porter, sans crainte, un coup terrible.

– Oh ! oh ! quel exorde !

– M. Victor de Passe-Croix n’est point le seul à déserter ce séjour hospitalier et charmant.

– Hein ? que dites-vous, Morel ? fit M. de Montalet le père.

– Moi aussi, je vais vous quitter.

– Vous ?

– Je pars ce soir même pour aller prendre le chemin de fer à la première station.

– Et où allez-vous ?

– A Paris.

– Mais vous ne nous aviez pas dit un mot de tout cela ce matin ?

– Non ; mais j’ai reçu une lettre qui me rappelle à Paris. Seulement, je vais vous dire, comme M. de Passe-Croix, non point : Adieu ; mais : Au revoir !

– Vous reviendrez ?

– Dans trois ou quatre jours, probablement.

– A la bonne heure !

M. Albert Morel consulta sa montre.

– Il est huit heures et demie, dit-il ; je n’ai que le temps de monter à cheval et de courir au chemin de fer. Je vous laisse mes chevaux et mon valet de chambre, Montalet.

– Parbleu ! c’est tout simple.

M. Albert Morel fit ses adieux rapidement, et dix minutes après il montait à cheval.

Un quart d’heure plus tard, Victor partait à son tour, et descendait la grande allée qui servait d’avenue au château, tandis que M. de Fromentin, officier de marine s’en allait par un sentier détourné, à pied et fumant son cigare, attendre notre héros à l’entrée du val Fourchu.

Le val Fourchu était une vaste sapinière enserrée entre deux ondulations de terrain que, dans le pays, on se plaisait à nommer les collines.

C’était peut-être le seul endroit un peu accidenté que l’on pût trouver à dix lieues à la ronde.

M. de Fromentin avait, comme disent les paysans, coupé par le plus court, tandis que Victor, au contraire, avait fait un détour assez long ; si bien que le saint-cyrien trouva le marin à l’entrée de la sapinière.

– Hâtons-nous, dit le marin, il faut arriver les premiers.

La sapinière était fourrée, et le sentier qui courait au travers et conduisait à la petite clairière qui devait être le lieu du combat était çà et là encombré de ronces.

– Vous ferez bien de laisser votre cheval ici, dit le marin.

– J’y songeais.

Et Victor mit pied à terre ; mais il prit ses pistolets dans ses fontes et les passa à sa ceinture.

– Avec un homme comme M. Charles de Nancery, dit-il, toutes les précautions sont bonnes…

– Il s’est chargé d’apporter des épées, ce me semble ?

– Oui.

– Alors, vous pouvez compter que les épées qu’il apportera lui sont familières.

– Oh ! peu importe !

– Tirez-vous bien ?

– Je passe, à Saint-Cyr, pour un des plus forts.

– M. de Nancery tire merveilleusement aussi.

– Bah ! fit Victor avec une fierté insouciante, rassurez-vous, je le tuerai !…

– Il le faut, dit laconiquement le marin.

Ils arrivèrent, tout en causant ainsi, à l’entrée de la clairière.

La lune brillait au ciel, et, à sa clarté, Victor et son témoin aperçurent deux hommes assis l’un près de l’autre, au pied d’un arbre.

Ces deux hommes se levèrent à leur approche et vinrent à leur rencontre.

L’un était M. Albert Morel.

L’autre, un inconnu qui avait le visage barbouillé de suie.

– Ah çà ! monsieur, fit Victor avec hauteur, en s’adressant à M. Albert Morel et lui montrant du doigt l’homme qui l’accompagnait, est-ce que c’est là votre témoin, par hasard ?

– Oui, monsieur.

– Un charbonnier ?

– On prend ce qu’on trouve, monsieur, dit l’homme barbouillé d’un ton moqueur.

Puis il marcha droit à M. de Fromentin étonné.

– Pardon, monsieur, lui dit-il, n’êtes-vous pas monsieur de Fromentin, lieutenant de vaisseau ?

Le marin tressaillit au son de cette voix, et chercha à reconnaître ce visage barbouillé de suie.

– Est-ce que vous me connaissez, monsieur ? fit-il.

– Vous souvenez-vous de la nuit du 13 mars ?

Le marin étouffa un cri.

– Que voulez-vous de moi ? fit-il avec une sorte d’inquiétude subite.

– Vous allez le savoir…

Et l’homme barbouillé de suie entraîna le marin à l’autre extrémité de la clairière, comme pour y régler avec lui les conditions du combat.

Le marin semblait avoir été métamorphosé subitement par l’accent de cette voix, qui lui rappelait cette date mystérieuse du treize mars.

Toute sa personne trahissait une profonde inquiétude, et cet homme, qui était brave et loyal, semblait éprouver comme une terreur superstitieuse.

– Ainsi, lui dit l’homme au visage noirci, vous vous souvenez de la nuit du 13 mars ?

– Oui ! dit M. de Fromentin en baissant la tête.

– Par conséquent, vous êtes prêt à tenir votre serment ?

– Oui !

– Songez que vous avez juré d’obéir à celui qui vous rappellerait cette date ?

– J’obéirai.

– Alors, écoutez…

Et l’inconnu se pencha à l’oreille du marin, qui tressaillit, et eut un geste d’étonnement et presque d’effroi.

– Mais c’est impossible ! dit-il.

– Non, puisque vous m’avez fait un serment.

– Je ne puis trahir l’amitié et la confiance de ce jeune homme, cependant.

– Il ne lui arrivera aucun mal.

– Vous me le jurez ?

– Je vous le jure.

Le marin courba la tête et ne souffla plus un mot.

Durant ce court colloque, Victor s’était tenu à l’autre extrémité de la clairière, à quelques pas de M. Albert Morel, muet et immobile lui-même.

Notre héros avait cru d’abord que son témoin et l’homme barbouillé de suie réglaient ensemble les conditions du combat. Cependant il s’étonna de ne voir ni épées, ni pistolets.

Et comme les témoins revenaient, il dit à M. Albert Morel :

– Il me semble, monsieur, que vous vous étiez engagé à apporter des armes ?

– Oui, monsieur, répondit M. Albert Morel en s’inclinant.

– Où sont-elles ?

Le témoin de M. Albert Morel se chargea de la réponse.

– Tranquillisez-vous, monsieur, dit-il avec un ton de courtoisie et une pureté d’accent qui semblaient hautement démentir sa prétendue profession de charbonnier, les épées vont venir.

– Hein ? fit Victor.

– On va les apporter.

– Qui donc ?

– Mon valet de chambre, répondit simplement le bûcheron.

Victor, surpris, fit un pas en arrière et regarda cet homme avec défiance.

– Qui donc êtes-vous ? fit-il.

– Le témoin de monsieur.

– Mais encore.

– Oh ! peu importe le reste !

Et l’inconnu appuya deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet modulé d’une façon particulière.

– Monsieur !… fit Victor, qui fut pris d’un sentiment de défiance.

– J’appelle mes gens.

– Vos… gens ?

Et, instinctivement, Victor posa la main sur la crosse de ses pistolets qu’il avait passés à sa ceinture.

Presque aussitôt deux hommes sortirent du fourré derrière Victor, tandis qu’un troisième venait se placer auprès de M. Albert Morel.

Ces hommes, comme le premier, avaient le visage noirci. A leur vue, Victor devina une trahison ; mais incapable de supposer que son témoin, M. de Fromentin, pût être le complice de ces hommes, il lui tendit vivement un de ses pistolets en lui disant :

– Monsieur, nous sommes tombés dans un guet-apens, défendez-vous !

Le marin prit le pistolet, et comme c’était convenu sans doute entre lui et l’homme qui lui avait rappelé la date du 13 mars, il vint se placer à côté de lui.

Mais déjà ce dernier avait changé d’attitude et de langage, et il s’était avancé vers Victor.

– Monsieur, lui dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas des assassins.

– C’est possible, répondit fièrement Victor ; mais, dans tous les cas, votre présence ici est inqualifiable.

– Je suis le témoin de M. Albert Morel.

– Bon ! mais… ces hommes ?

– Ces hommes m’obéissent.

– Ah ! Et qu’allez-vous donc leur commander ?

– Vous allez voir…

L’homme barbouillé de suie fit alors un signe, et les trois personnages qui étaient sortis du fourré se rapprochèrent de Victor.

Celui-ci leva son pistolet.

– Je tue le premier qui fait un pas de plus ! dit-il froidement.

Mais l’homme barbouillé de suie n’en tint aucun compte.

Et il marcha résolument vers Victor.

Celui-ci n’hésita point ; il ajusta et fit feu.

L’homme fit un mouvement et s’arrêta une seconde, comme s’il eût été frappé en pleine poitrine, puis il se remit en marche.

– Feu ! monsieur, feu ! cria Victor, ivre de rage en se tournant vers M. de Fromentin.

Le marin appuya le doigt sur la détente, mais le coup ne partit pas.

La capsule avait brûlé.

Ce fut alors comme un signal.

Les quatre hommes et M. Albert Morel se ruèrent sur Victor.

En moins d’une minute, le jeune homme fut enlacé, pressé, renversé, et on le prit à la gorge pour l’empêcher de crier.

– Des cordes ! demanda le bûcheron.

– En voici, répondit une voix.

L’officier de marine se tenait à l’écart, immobile et confus.

On jeta un mouchoir sur les yeux de Victor, on lui en passa un autre dans la bouche en guise de bâillon.

A partir de ce moment, le jeune homme ne vit plus rien et ne put proférer ni une parole ni un cri ; mais il se sentit emporté à travers le bois, et il entendit autour de lui les pas précipités de ces inconnus qui semblaient obéir à M. Albert Morel.

Enfin, ceux qui le portaient s’arrêtèrent, et on le jeta dans une voiture.

Puis deux hommes se placèrent à côté de lui, l’un à sa gauche, l’autre à sa droite.

– Fouette ! dit la voix de l’un deux.

· · ·

· · ·

A deux pas de la chaise de poste, l’homme barbouillé de suie, qui s’était montré le premier aux yeux de Victor, causait à voix basse avec M. Albert Morel.

– Eh bien ! disait ce dernier, que dois-je faire à présent ?

– Vous en aller chez les Cardassol.

– Ah !

– Et y demeurer caché.

– Pourrait-on sortir le soir ?

– Parbleu !

– Et aller à la Martinière ?

– Demain, comme à l’ordinaire.

– Et demain, que dirai-je ?

– Je vous verrai d’ici là.

– Où ?

– Chez les Cardassol.

M. Albert Morel s’inclina.

– Et je vous donnerai vos instructions à ce sujet. Allez.

Et le personnage mystérieux que M. Albert Morel avait le matin salué de son titre de vicomte, et qui signait ses lettres le Bûcheron, accompagna ces derniers mots d’un geste assez significatif pour que M. Albert Morel levât immédiatement la séance.

Puis, tandis que ce dernier s’écartait, le bûcheron s’approcha de la berline de voyage, qui s’ébranlait en ce moment, et s’adressant à l’un de ceux qui se trouvaient auprès de Victor, il ajouta :

– Vous connaissez bien vos instructions, n’est-ce pas ?

– Oui, oui.

– Alors, bon voyage ! Fouette ! postillon, fouette !

La chaise de poste était alors sur la lisière nord de la sapinière, dans un chemin de traverse sablonneux, comme tous les chemins de Sologne, du reste. Elle était attelée de trois vigoureuses bêtes percheronnes, bien mieux taillées, du reste, pour traîner la charrue que pour courir la poste ; mais celui des hommes qui la conduisait à grandes guides détacha aux chevaux un si merveilleux coup de fouet que ceux-ci s’élancèrent à fond de train, laissant au bord du chemin l’inconnu qui se faisait appeler le bûcheron.

Ce dernier se retourna vers la sapinière et aperçut alors l’officier de marine qui, mélancoliquement assis au revers d’un fossé, assistait en spectateur muet à l’enlèvement de son jeune ami M. Victor de Passe-Croix.

– Ah ! vous voilà, monsieur, lui dit le bûcheron en le saluant de la main.

– Oui, monsieur.

– Convenez que nous sommes de vrais bandits à vos yeux ?

– Monsieur, répondit le marin tout pensif, il faut que je me rappelle votre situation dans le monde, le nom honorable que vous portez, la réputation de galant homme dont vous avez toujours joui, pour ne point me figurer, à cette heure…

Et comme M. de Fromentin hésitait, le bûcheron acheva, se mettant à rire :

– Que je suis affilié à une bande de voleurs dont M. Albert Morel est le chef, n’est-ce pas ?

– Ah ! c’est que vous ne savez peut-être pas, reprit le marin, ce qu’est M. Albert Morel ?

– Si, je le sais.

– Vous… le… savez ?

– C’est un assassin, et il se nomme de son vrai nom, Charles de Nancery.

– Et c’est à un pareil homme que vous prêtez votre appui ?

– Peut-être.

– Et vous le favorisez pour déshonorer une famille honorable ?

– Monsieur, interrompit le bûcheron, connaissez-vous bien Victor de Passe-Croix ?

– C’est un loyal caractère, une excellente nature, un brave garçon, en un mot, monsieur.

– Connaissez-vous le baron de Passe-Croix, son père ?

– Non.

Un second ricanement passa dans la gorge du bûcheron.

– Et si je vous disais que celui-là est un misérable ?

– Monsieur !…

– Pire que M. Albert Morel…

– Oh ! c’est impossible !…

– C’est pourtant vrai. M. Albert Morel, dominé par une pensée cupide, a fait tuer un homme…

– Et… le baron ?

– Le baron ? ricana le bûcheron, il a fait mieux que cela, monsieur.

Le marin tressaillit.

– Il a assassiné une femme et il a dépouillé une pauvre enfant de son héritage.

– Monsieur ! monsieur ! dit le marin en prenant le bras du bûcheron et le serrant avec force, êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez ?

– Sur l’honneur du nom que je porte ! répondit son interlocuteur.

M. de Fromentin courba de nouveau le front et se tut un moment ; puis il reprit tout à coup :

– Mais enfin, monsieur, le fils n’est point coupable du crime de son père ?

– Chut !… dit le bûcheron. Je vous ai promis qu’il ne lui arriverait aucun mal ; ne m’en demandez pas davantage…

Tandis qu’ils causaient ainsi, le marin et le bûcheron avaient tourné la sapinière, et ils étaient arrivés à l’endroit où Victor de Passe-Croix avait, une heure auparavant, attaché son cheval.

L’animal hennissait et piaffait d’impatience.

Le bûcheron le détacha, puis il lui mit la bride sur le cou et la noua.

– Que faites-vous ? demanda le marin un peu étonné.

– Je renvoie le cheval à la Martinière. Oh ! soyez tranquille, il y retournera bien tout seul.

– Mais songez donc qu’en voyant arriver le cheval… sans le cavalier…

– On sera inquiet, voulez-vous dire ?

– C’est impossible autrement.

– Eh bien, c’est ce que je veux, répondit froidement le bûcheron.

Et, cassant une branche d’arbre, il s’en fit une cravache pour fouetter la croupe de Neptune, qui s’élança au galop dans la direction de la Martinière.

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