Chapitre 18
Cependant la chaise de poste roulait au grand trot.
Durant quelques minutes, Victor de Passe-Croix fut comme anéanti.
La scène de violence dont il avait été victime avait été si rapidement conduite, on l’avait si étroitement garrotté, si solidement bâillonné, qu’un homme plus âgé et plus calme que lui eût tout aussi bien perdu la tête dans les premiers moments.
Mais enfin le sentiment exact de sa situation lui revint, et, passant de la prostration à la violence, il essaya de briser ses liens et de se débattre, poussant au travers de son bâillon des sons inarticulés.
Alors un des deux hommes qui s’étaient placés auprès de lui, posa une main sur son épaule et lui dit :
– Au lieu de vous débattre, monsieur, veuillez m’écouter.
Cette voix était jeune, et avait je ne sais quoi de sympathique.
Victor en subit le charme, et se contint sur-le-champ. L’inconnu reprit :
– Vous êtes ici garrotté et sans armes, entre deux hommes armés. Si vous parveniez à briser vos liens, ce serait pour affronter une mort certaine. Vous êtes brave, monsieur, nous le savons, et vous n’avez point à faire vos preuves de courage ; par conséquent, tenez-vous tranquille, je vais vous débarrasser de votre bâillon.
En parlant ainsi, l’inconnu délia le mouchoir qui empêchait Victor de parler.
– Ah ! misérables ! murmura celui-ci aussitôt que sa voix put se faire jour.
– Monsieur, répondit la voix sympathique, c’est mal à vous d’user de la première liberté que nous vous rendons pour nous insulter.
– Vous insulter ! murmura Victor avec dédain.
– Oui, certes.
– Vous m’avez fait tomber dans un guet-apens.
– C’est vrai.
– Donc, vous êtes des…
– N’achevez pas, monsieur, c’est inutile. Nous obéissons à une nécessité terrible ; voilà tout. Mais nous n’avons l’intention ni de vous voler, ni de vous assassiner ; à moins que… cependant, vous nous opposiez une résistance chevaleresque et folle.
– Oh ! répondit Victor avec hauteur, je me sais trop brave pour jouer inutilement ma vie contre des bandits tels que vous !
Celui des deux inconnus qui parlait haussa légèrement les épaules, mais sa voix ne témoignait aucune irritation.
– Monsieur, dit-il, si vous voulez nous donner votre parole que vous ne chercherez point à nous résister davantage…
– Eh bien ?
– Je vous débarrasserai de vos liens, car il répugne à des gens bien élevés comme nous… de vous maltraiter inutilement.
– Ah ! ah ! ricana Victor.
– Remarquez, continua l’inconnu, que, libre de tous vos mouvements, vous n’en serez pas moins en notre pouvoir…
– Eh bien ! soit ! dit Victor, je vous donne ma parole que je ne chercherai point à vous échapper.
– Bien, et que vous n’ôterez pas le bandeau que nous vous avons mis sur les yeux ?
– Il paraît que je ne dois pas savoir où vous me conduisez ?
– Non.
– Soit. Je vous jure que je ne chercherai point à enlever mon bandeau.
– A la bonne heure !
Alors l’inconnu, armé sans doute d’un poignard, coupa une à une les cordes qui attachaient les pieds et les mains de Victor.
La chaise de poste roulait bon train.
– Monsieur, reprit le jeune homme à celui des deux gardiens qui lui avait parlé jusque-là, je ne dois pas savoir où vous me conduisez, paraît-il ; mais peut-être pourrez-vous répondre à quelques-unes de mes questions ?
– Cela dépend, monsieur.
– Suis-je prisonnier pour longtemps ?
– Je n’en sais rien.
– Comment ?
– Votre captivité ne dépend ici ni de vous ni de moi.
– Et de qui donc ?
– Je ne puis vous le dire.
Ces mots firent songer Victor, qui ne put s’empêcher de penser à sa sœur.
– Monsieur, reprit-il, je vois bien que je suis dans les mains de M. Albert Morel.
– Vous vous trompez.
– Plaît-il ? fit Victor étonné.
– M. Albert Morel n’a pas et n’aura jamais l’honneur d’être au nombre de nos amis.
A ces derniers mots, Victor respira bruyamment, comme s’il eût été débarrassé d’un poids immense.
– Ah ! dit-il, vous n’êtes pas ses amis ?
– Non.
– Alors, peut-être savez-vous que c’est… un misérable ?
– Nous le savons.
– Et… cependant… vous semblez… le servir ?
– C’est nous que nous servons.
Victor écoutait, de plus en plus étonné.
– Mais vous ne savez pas, demanda-t-il, que cet homme avec qui j’allais me battre me devait tout son sang ?
– Nous le savions.
– Et vous m’avez empêché…
– C’est pour vous empêcher de le tuer que nous vous avons enlevé.
– Mais, messieurs.
Et la voix du fier jeune homme devint presque suppliante.
– Monsieur, dit l’inconnu, dans le lieu où nous vous conduisons, il y a des plumes et de l’encre.
– Eh bien ?
– Il vous sera facultatif d’écrire un mot à M. le baron de Passe-Croix, votre père.
Victor eut froid au cœur. Les mots qu’il venait d’entendre lui disaient que ces hommes possédaient le secret de sa haine pour M. Albert Morel.
Cependant il essaya d’en douter.
– A quoi bon ? fit-il.
– Mais, dit l’inconnu, vous pourrez prévenir monsieur votre père du danger qu’il court.
– Assez, monsieur, dit brusquement Victor.
Et il parut vouloir garder le silence.
La chaise de poste roula environ une heure encore. Pendant cette heure, Victor demeura silencieux et sombre, se demandant quel intérêt ces hommes pouvaient avoir à empêcher son duel avec M. Albert Morel, puisque M. Albert Morel était à leurs yeux le dernier des misérables. Enfin, la chaise s’arrêta.
– Nous sommes arrivés, dit l’un des deux inconnus, celui qui n’avait point encore parlé.
– Monsieur, reprit l’autre en s’adressant à Victor, vous allez me donner la main et vous laisser conduire.
– Allons ! dit le jeune homme qu’on aida à descendre de la voiture.
– Et, dit encore l’inconnu, souvenez-vous que vous nous avez juré de ne pas soulever votre bandeau.
– Je vous le jure encore.
– Alors, venez.
Victor se laissa conduire et devina, en sentant sous ses pieds un sable menu et friable, qu’il traversait une cour ou longeait une avenue.
Puis on lui dit :
– Vous avez devant vous un escalier.
Et il gravit l’escalier qui avait une dizaine de marches.
Au bout de cet escalier, Victor comprit qu’il traversait un vestibule ; après quoi il entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait.
On lui fit franchir le seuil de cette porte, qui se referma aussitôt derrière lui.
Alors la voix sympathique lui dit encore :
– Nous allons vous conduire, monsieur, dans un lieu où vous demeurerez seul un moment. Jurez-nous que vous ne chercherez point à nous échapper.
– Vous avez ma parole, répondit simplement Victor.
– Voici un second escalier à gravir, reprit la voix sympathique ; donnez-moi la main.
Victor gravit encore une trentaine de marches ; après quoi il entendit une autre porte s’ouvrir, puis il se sentit enveloppé d’une atmosphère plus chaude, en même temps qu’une sorte de clarté semblait pénétrer son bandeau.
– Quand vous entendrez la porte se refermer, lui dit la voix, vous pourrez ôter votre bandeau.
– Et puis ensuite ? demanda Victor de Passe-Croix.
– Ensuite vous attendrez une visite qui ne peut tarder.
– Une visite ?
– Oui. Chut !… Au revoir…
Victor entendit des pas s’éloigner, puis le bruit de la porte qui se refermait. Alors il ôta son bandeau. On n’arrive pas à vingt ans, on n’est point entré à Saint-Cyr après avoir passé par le collège et l’école préparatoire, sans avoir lu beaucoup de romans. Victor savait par cœur toute la littérature contemporaine ; cependant, en dépit du mystère qui l’environnait depuis une heure, il ne put se défendre d’un véritable cri d’étonnement lorsqu’il eut arraché son bandeau et ouvert les yeux.
– Où suis-je donc ? se demanda-t-il avec une sorte de stupeur.
Il se trouvait dans une petite salle qui ne pouvait être autre chose, si on en jugeait par l’ameublement coquet et les tentures, que le boudoir d’une jeune femme.
C’était luxueux et simple à la fois, élégant et discret ; un demi-jour, produit par une lampe à globe dépoli, éclairait doucement les meubles en bois de rose, les sièges en soie bleue capitonnée, une pendule Louis XV du meilleur style, et un admirable portrait de femme qui attira tout de suite les regards du jeune homme.
Ce portrait représentait une belle jeune fille de dix-neuf à vingt ans, blonde, blanche, avec des yeux bleus et une adorable et abondante chevelure qui retombait sur ses épaules en boucles confuses.
– Est-ce donc là, murmura Victor, la fée du logis ?
– Peut-être !… répondit une voix.
En même temps, Victor vit une portière s’agiter : il entendit le frou-frou d’une robe de soie, et en même temps aussi, une femme lui apparut.
C’était évidemment celle que représentait le portrait sur lequel le jeune homme avait attaché les yeux avec une ardente curiosité.
q