Chapitre 19
Victor demeura ébloui.
La femme qui venait de lui apparaître était belle comme une héroïne de roman, belle à désespérer un peintre ou un sculpteur.
Elle entra, salua le jeune homme d’un geste de reine, et vint se placer devant la table sur laquelle Victor avait appuyé une de ses deux mains.
Victor avait vingt ans, le cœur et l’imagination enthousiastes.
La vue de cette merveilleuse créature produisit sur lui une impression si vive et si étrange, qu’il oublia tout en ce moment, même sa chère sœur Flavie, pour l’honneur de laquelle il avait essayé de soutenir cette lutte inégale.
L’inconnue sembla jouir un instant des effets de cette fascination, puis elle dit en souriant :
– C’est moi, monsieur, qui vais vous dicter la lettre que vous devez écrire à votre père, M. le baron de Passe-Croix.
– Vous ! balbutia Victor, de plus en plus étonné et comme dominé par le charme de ce sourire.
– Oui, reprit-elle, c’est moi.
Le jeune homme s’enhardit subitement.
– Vous connaissez donc tous ces hommes ? demanda-t-il.
Elle fit un signe de tête affirmatif.
Et comme il la regardait avec une stupéfaction douloureuse, elle ajouta :
– Ils m’obéissent comme des esclaves.
– Oh !
Cette unique exclamation de Victor fut si éloquente, qu’elle toucha profondément la jeune femme.
– Je gage, dit-elle en souriant, que vous avez d’eux une opinion déplorable.
– Ce sont des bandits !
– Vous pourriez vous tromper.
– Des lâches !
– Oh ! pour cela, non, et chacun d’eux vous offrirait la réparation que vous exigeriez, si…
– Si ?… fit Victor.
– Si je le leur permettais.
Cette fois, Victor de Passe-Croix regarda l’inconnue avec une surprise impossible à rendre.
– Et pourquoi donc, demanda-t-il, ne le leur permettriez-vous pas ?
Elle le regarda en souriant.
– Parce que, dit-elle, je ne veux pas que vous mouriez.
– Ce n’est pas moi, ce sont eux qui… Elle l’interrompit d’un geste.
– S’ils vous tuaient, dit-elle, j’en serais au désespoir.
– Vraiment ! Vous êtes trop bonne, fit-il avec amertume.
– Et s’il arrivait malheur à l’un d’eux, acheva-t-elle, j’en serais inconsolable.
Un nuage passa sur le front de Victor, et il éprouva une sensation étrange, comme un sentiment de jalousie subite.
Pourquoi donc cette femme s’intéressait-elle tant à ces hommes ? Victor avait vingt ans, il n’avait jamais aimé… et l’inconnue était si belle, que, pour la première fois, son cœur venait de tressaillir.
– Ah ! dit-il, vous aimez donc ces hommes ?
– Oui, répondit-elle.
– Tous les quatre ?
A son tour elle tressaillit ; peut-être avait-elle un secret au fond du cœur, mais ce secret ne monta point jusqu’à ses lèvres.
– Ce sont mes amis, dit-elle simplement.
Et comme Victor demeurait sombre et le front penché :
– Eh bien, monsieur, reprit-elle, voulez-vous écrire à M. le baron de Passe-Croix ?
Elle lui montrait la table, le papier et les plumes. Victor poussa un soupir ; il s’assit, prit la plume et regarda l’inconnue.
– Que faut-il écrire ?
– Vous comprenez, monsieur, répondit-elle, que je ne puis pas vous autoriser à tenir M. votre père au courant de ce qui vous est arrivé ce soir.
– Ah !
– Il est inutile qu’il sache que vous avez été enlevé.
– Mais… cependant…
– D’ailleurs, ce n’est point le but de votre lettre.
– Que voulez-vous dire, madame ?
– Il suffit que le baron sache que mademoiselle Flavie, votre sœur, aime M. Albert Morel, et que M. Albert Morel est un misérable.
– Mais, comment expliquer mon absence ?
– Attendez, vous allez voir.
– J’attends, dit Victor. L’inconnue dicta.
« Mon cher père,
« Un voyage de quelques jours, que je n’avais pas prévu et dont je ne pourrai t’expliquer le but qu’à mon retour, m’oblige à m’éloigner de la Martinière. Ma lettre te parviendra par une main sûre et te mettra sur tes gardes.
« Nous courons un grand danger, mon cher père, il n’est que temps d’aviser.
« Cette petite folle de Flavie s’est éprise d’un homme sans foi ni loi, sans honorabilité et sans nom qui se trouve chez les Montalet, et qu’on nomme Albert Morel.
« Or, figure-toi que ce misérable a eu l’audace de venir plusieurs fois, la nuit, jusque dans le parc de la Martinière, où Flavie l’attendait.
« Pour des raisons que je ne puis confier à une lettre, M. Albert Morel est indigne d’entrer dans notre famille.
« Je t’engage à voir Flavie et à la raisonner sérieusement.
« Peut-être maman ferait-elle bien de l’emmener à Paris. On la conduirait dans le monde, on chercherait à la distraire, sinon à l’étourdir.
« Mais, quoi qu’il arrive, ce mariage ne peut avoir lieu.
« Adieu, mon cher père, au revoir, plutôt. Ne cherche point à savoir où je suis ; c’est inutile.
« Ton fils dévoué,
« Victor ».
Quand il eut écrit et signé cette lettre, Victor reporta sur la belle jeune femme un regard mélangé de surprise et d’anxiété.
Sans doute elle devina ce qui se passait en lui.
– Voulez-vous, lui dit-elle, que je vous dise votre pensée tout entière ? Vous vous demandez pourquoi on vous permet d’écrire à M. le baron de Passe-Croix, votre père, puisqu’on ne vous a point permis de vous battre avec M. Albert Morel ?
– C’est vrai, murmura Victor avec simplicité.
Et il accompagna ces paroles d’un regard interrogateur et suppliant.
Un sourire énigmatique glissa sur les lèvres de la jeune femme.
– Malheureusement, dit-elle, je ne puis vous répondre.
– Ah ! madame, madame ! dit Victor avec anxiété ; savez-vous bien qu’il y va du repos de mon père, de l’honneur de ma famille tout entière ?
La jeune femme garda le silence et baissa la tête.
– Vous n’avez point voulu me dire, reprit Victor, quels sont ces misérables… ces hommes, veux-je dire, dit-il en tressaillant sous le regard sévère de l’inconnue.
– Je ne le puis, monsieur, répondit-elle ; plus tard, vous saurez tout.
La voix de la jeune femme était calme, sympathique, et cependant empreinte d’une autorité dont Victor subit l’ascendant.
Il y eut entre eux un moment de silence. Puis elle se leva.
– Monsieur, lui dit-elle, de votre conduite ici va dépendre le sort de cette lettre.
– Que voulez-vous dire, madame ? demanda Victor avec un sentiment d’inquiétude.
– Ecoutez-moi : vous êtes mon prisonnier. Si, d’ici à demain, vous n’avez point cherché à vous évader, ce que je ne vous conseille pas, car la chose est impossible ; si vous demeurez calme, tranquille et ne tentiez point de pénétrer le mystère qui vous enveloppe.
– Eh bien ?
– Cette lettre partira au point du jour.
– Et s’il en était autrement ? interrogea Victor anxieux.
– La lettre ne partirait point. Au revoir, monsieur.
Et la jeune femme, qui s’était emparée de la lettre de Victor, souleva une draperie et disparut, laissant le jeune homme au comble de la stupeur.
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